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Full text of "Société française au 13e siècle d'après dix romans d'aventure"

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dVof  OTTAWA 


3900300379-1376 


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in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/socitfranaOOIang 


LA 


SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 


AU  XIIIe  SIECLE 


OUVRAGES  DU  MEME  AUTEUR 


A    LA    MEME    LIBRAIRIE 

Les  derniers  Capétiens  directs.  Saint  Louis,  Philippe  le 
Bel  (1226-1828)  [Vol.  III,  2e  partie  de  l'Histoire  de 
France  publiée  sous  la  direction  de  M.  E.  Lavisse].  Un  vol. 
in-8 6  fr. 

Questionsd'histoireetd'enseignement.Unvol. in-18.  3fr. 5o 

Lectures  historiques,  Moyeu  âge.  Un  volume  in- 16,  avec 
gravures,  cart.  toile 5  fr. 

Manuel  de  Bibliographie  historique.  Deux  volumes  in-8 
brochés. 

Première   partie:   Instruments  bibliographiques.  Un   roi.      !i  fr. 
Deuxième  partie  (sous  presse). 

Saint  Louis.  Un  vol.  in- 16  br 70  c. 


A  la  Société  nouvelle  de  librairie  et  d'édition. 
L'Inquisition,  d'après  des  travaux  récents.  Un  vol.  in-18.      1  fr. 


Mai  q1 


1972 


CH.-V.   LANGLOIS 
LA 

SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

o 

AU   XIIIe  SIÈCLE 

D'APRÈS   DIX   ROMANS   D'AVENTURE 


PARIS 
LIBRAIRIE  HACHETTE  ET  Cie 

79,     BOULEVARD    SAINT-GERMAIN,     79 
igo/l 

Droits  de  traduction    et  de  reproduction  réservai. 


INTRODUCTION 


Voici  comment  j'ai  été  amené  à  écrire  le  présent 
livre. 

Ayant  entrepris  d'esquisser  l'histoire  du  xm°  siècle  pour 
Y  Histoire  de  France  publiée  par  M.  E.  Lavisse,  j'ai  jugé 
nécessaire  d'insérer  dans  cet  ouvrage  un  chapitre  sur  «  la 
Société  française  »  à  l'époque  que  j'étudiais.  Il  me  sem- 
blait que,  dans  une  Histoire  générale,  s'en  tenir  à  l'his- 
toire politique  et  administrative,  c'était  sacrifier  une 
trop  grosse  part  de  la  réalité.  S'en  tenir  à  l'histoire  po- 
litique et  administrative  du  moyen  âge,  c'est  se  con- 
damner à  ne  savoir  presque  rien  des  sentiments  des 
hommes  du  moyen  âge  et  de  ce  qu'a  été  leur  vie. 

Mais  il  est  très  difficile  de  se  procurer  à  soi-même  et  de 
communiquer  brièvement  à  des  lecteurs  l'impression 
nette,  forte  et  exacte  de  ce  qu'était  la  vie  des  hommes 
d'autrefois.  Chacun  de  nous  connaît  plus  ou  moins  la  vie 
des  hommes  d'aujourd'hui  et  la  société  dont  il  est.  Il  a 
sous  la  main,  pour  les  décrii'e,  d'innombrables  documents. 
Et  cependant,  qui  ne  serait  embarrassé  pour  en  donner, 
comme  on  dit,  une  idée  à  des  gens  d'une  autre  civilisa- 
tion ?  Lorsqu'il  s'agit  de  sociétés  anciennes,  les  difficultés 
d'exposition  sont  les  mêmes,   et  il  s'en   ajoute  d'autres 


II  LV    SOCIETE    FRANÇAISE    AI     XIIl'     SIECLE 

qui  tiennent  à  l'insuffisance  ou  à  la  qualité  des  sources. 
Persuadé  à  la  fois  que  l'histoire  des  mœurs  a  sa  place 
dan-  les  cadres  de  l'histoire  générale  et  que  c'est  une 
entreprise  très  hasardeuse  de  l'y  l'aire  entrer,  j'examinai 
naturellement  ce  qui  avait  été  accompli,  jusque-là,  en 
ce  sens. 


I.  Quiconque  voudra,  dans  quelques  centaines  d'an- 
née-, se  rendre  compte  et  rendre  compte  de  la  «  So- 
ciété française  »  au  commencement  du  xxe  siècle  —  de 
nos  habitudes  el  de  nos  mœurs  —  consultera  nécessaire- 
ment nos  livres  et  nos  journaux,  nos  romans,  nos 
comédies,  nos  caricatures,  nos  débats  judiciaires,  sans 
parler  des  collections  contemporaines  d'œuvres  d'art  et 
de  photographies.  Or,  pour  l'histoire  de  la  vie  privée  en 
France  au  moyen  à_re,  et  surtout  a  partir  du  xn"  siècle, 
nous  avons' des  document!  analogues.  Nous  avons  des 
enquêtes  judiciaires,  des  comptes,  de-  inventaires,  des 
miniatures  et  d'autres  représentations  figurées.  Nous 
avons  aussi  des  chroniques  et  des  mémoires,  une  littéra- 
ture narrative  qui  n'est  pas  toute  d'école  ou  d'imitation, 
de-  romanciers  et  de-  moralistes  qui  ont  décrit  plus  ou 
moins  fidèlement,  d'après  nature,  les  choses  et  l'idéal  de 
leur  temps  ' . 

i.  «  C'est  la  peinture  de  la  société  à  laquelle  elle  est  destinée 
qui  remplit  la  plus  grande  partie  de  notre  vieille  littérature 
comme  île  notre  littérature  moderne.  Aussi  est-elle  [la  vieille 
littérature]  une  mine  inépuisable  de  renseignements  sur  les 
mœurs,  lès  usages,  les  costumes,  toute  la  vie  privée  de  l'ancienne 
France...  »  <j.  l'aris.  dans  l'Histoire  de  \n  langue  et  de  la  litté- 
rature française,  publ.  sous  la  direction  de  L.  Petit  de  Julleville 
(Paris,"  1896,  in-8),  I,  p.  n.  Cf.  ibid.,  I,  336. 


I 


INTRODUCTION"  III 

La  première  démarche  à  l'aire,  pour  qui  se  propose 
d'étudier  les  manières  d'être  d'autrefois,  est  de  prendre 
connaissance  de  ces  sources,  sources  littéraires  et  monu- 
ment Ggurés.  Mais  encore  faut-il  qu'elles  aient  été  con- 
\ diablement  recueillies,  vérifiées,  datées,  classées.  Des 
travaux  sérieux  sur  l'histoire  des  mœurs  au  moyen  âge 
étaient  naguère  impossibles,  alors  que  l'Histoire 'littéraire 
et  l'Archéologie  du  moyen  âge'  n'avaient  pas  encore 
atteint  le  point  de  perfection  relative  où  elles  sont  par- 
\  rimes  '. 

En  second  lieu,  il  importe  de  n'employer  qu'à  bon 
escient  les  documents  qui  existent.  Ne  considérons 
ici  que  les  documents  littéraires.  Noter  mécaniquement 
sur  tics  fiches  les  renseignements  qui  se  trouvent,  ou 
paraissent  se  trouver,  au  sujet  de  la  vie  privée  et  des 
mœurs,  dans  les  romans  ou  les  sermons  du  moyen  âge, 
et  juxtaposer  ces  fiches,  ce  serait  faire  une  détestable 
besogne.  En  effet,  les  textes  ne  sont  à  proprement  par- 
ler des  documents  que  «  quand  on  sait  dans  quelle  rela- 
tion ils  sont  avec  le  siècle  où  ils  ont  été  écrits  ».  Le  bon 
sens  commande  donc  de  s'informer,  avant  tout,  de  la 
date  et  de  la  provenance  des  œuvres,  pour  ne  pas  s'exposer 

i.  Ons'expliquepiar  là,  et  que  les  historiens  prudents  ne  se  soient 
pas  aventurés  pendant  longtemps  sur  un  terrain  encore  imprati- 
cable, et  que  les  premiers  ouvrages  d'ensemble  sur  l'histoire  de  la 
vie  privée,  composés  avec  les  premiers  matériaux  venus,  soient 
très  peu  satisfaisants.  C'est  le  cas  des  ouvrages  prématurés  de  E . 
Meiners  (Historische  1  ergleichung  der  Sittend.es  Mittelalters.  Han- 
nover,  1793,  in- 12),  de  Le  Grand  d'Aussy  (Histoire  de  la  vie 
privée  des  Français  depuis  l'origine  de  la  nation,  éd.  J.-B.  de  Ro- 
quefort. Paris,  i8i5,  3  vol.  in-8),  de  E.  de  La  Bedollierre 
(Histoire  des  mœurs  et  de  la  vie  privée  des  Français  [jusqu'au  xive 
siècle).  Paris,  i847-4o,  3  vol.  in-8),  et  du  vicomte  de  Vaublanc 
(La  France  au  temps  des  croisades.  Paris,   1 844-49-  4-  v°l-  in-8). 


IV  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AI      XIII      SIECLE 

à  confondre  les  temps  et  les  lieux:  de  se  demander  si  les 
traits  que  l'on  relève  sont  originaux  ou  s'ils  proviennent, 
au  contraire,  de  traditions  ou  d'écrits  antérieurs  ;  en  lin 
d'examiner  si  ces  traits  sont  des  représentations  sincères 
de  la  vérité,  des  charges  ou  des  idéalisations  prémédi- 
tées ou  conventionnelles.  La  compilation  sans  critique  ne 
peut  aboutir  qu'à  des  résultats  fâcheux  :  que  l'on  se 
figure,  par  exemple,  l'image  du  paysan  français  «  au 
xi\"  siècle  »  qui  serait  obtenu,  dans  six  cents  ans.  en 
manipulant  ainsi  notre  littérature  contemporaine,  par  la 
juxtaposition  brutale  de  textes  ramassés  dans  Balzac, 
George  Sand,  Zola  et  Mistral. 

Ainsi  énoncés,  ces  préceptes  ont  l'air  d'être  si  simples 
qu'il  parait  aisé  de  s'y  conformer  et  presque  impossible 
de  les  violer.  Mais  c'est  une  illusion.  —  D'abord,  il  v  a 
des  documents  dont  l'interprétation  embarrasse  et 
divise  les  plus  experts1.  Et  puis,  en  pratique,  il  est  né- 
cessaire d'exercer  sur  les  tendances  instinctives  un  con- 
trôle  très  vigilant  pour  ne  pas  se  laisser  aller  à  considé- 
rer comme  valables,  et  à  mettre  sur  le  même  plan,  tous  les 
témoignages  que  l'on  a  pris  la  peine  de  recueillir.  — En 
fait,  pour  décrire  la  vie  journalière  dans  la  France  «  du 
moyen  âge  »,  on  a  utilisé,  simultanément  et  sans  choix, 
les  chansons  de  geste  qui,  comme  celle  du  «   Pèlerinage 

i.  On  a  beaucoup  discuté,  par  exemple,  au  sujet  de  1'  «  auto- 
rité historique  »  des  chansons  de  geste.  Que  ces  poèmes 
offrent  une  image  exacte  du  temps  où  ils  ont  été  coni[ 
c'était  l'opinion  de  M.  L.  Gautier  {Les  épopées  françaises,  II2, 
p.  ~ô!i);  c'est  aussi  celle  de  A.  Schultz  (Das  hôfische  Lrben,  I, 
p.  x).  II.  Schrôder  fait  des  réserves  (Zur  Waffen  und  Schiffs 
Kunde  tirs  deutschen  Mittelalters  bis  um  'lasJahr  1200.  Kiel,  1890). 
Cf.  J.  von  Môrner,  Die  deutschen  und  franzôsischen  Heldengedichte 
'1rs  Mittelalters  ah  Quelle  fur  die  Culturgeschichte  (Leipzig,  188G). 


INTRODUCTION  Y 

de  Charlemagne  »,  ont  un  caractère  de  grossièreté  ar- 
chaïque, et  les  poèmes  de  basse  époque,  entièrement 
rajeunis  à  la  mode  de  la  société  courtoise.  Combien  de 
fois  n'a-t-on  pas  invoqué,  sous  prétexte  de  faire  con- 
naître les  Français  du  xme  siècle,  des  récits  puisés  par 
les  auteurs  du  xme  siècle  dans  la  tradition,  même  dans 
des  traditions  très  anciennes,  d'origine  orientale?  On  a 
pris  au  pied  de  la  lettre  les  malices  des  fabliaux  et  les 
déclamations  des  prédicateurs.  Toutes  les  fautes  de  mé- 
thode qu'il  est  possible  de  commettre  en  ces  matières 
ont  été  souvent  et  sont  encore  commises  ' . 

II.  Supposons  maintenant  que  les  sources,  conve- 
nablement préparées,  soient  à  la  disposition  de  personnes 
prémunies  contre  les  erreurs  les  plus  lourdes.  —  Com- 
ment va-t-on  procéder  ? 

L  n  procédé  très  correct  consiste  à  dépouiller  des  docu- 
ments pour  y  recueillirdes  données  et  à  classer  méthodi- 
quement ces  données  sous  des  rubriques,  sans  que  l'opé- 
rateur soit  dans  le  cas  d'ajouter  quoi  que  ce  soit  de  son 
propre  fonds.  On  forme  ainsi  des  recueils  de  textes,  plus 
ou  moins  bien  agencés.  Et  il  existe  de  ces  recueils  deux 
types  assez  bien  définis,  suivant  que  l'opérateur  s'est 
proposé    d'extraire  certaines    données  d'un  ensemble  de 

i.  La  seconde  génération  des  historiens  de  la  société  française 
au  moyen  âge  n'usait  pas  d'une  méthode  très  sure.  C'est  pour- 
quoi on  doit  consulter  avec  précaution  A.  Franklin  (La  vie  privée 
(V  nuire  fois  Paris,  en  cours  de  publication  depuis  1887),  P.  La- 
croix (Mœurs,  usages  et  coutumes  au  moyen  âge  et  à  l'époque  de  la 
Renaissance.  Paris,  i8"3),  A.  Méray  (L«  vie  au  temps  des  trou- 
vhres,  La  vie  au  temps  des  troubadours.  Paris,  1873,  1876),  et  R. 
Rosières  (Histoire  de  la  société  française  au  moyen  âge.  Paris, 
l884,  2  vol.).  Plusieurs  des  dissertations  récentes  qui  figurent 
ci-dessous,  clans  l'Appendice  bibliographique,  ont  été  exécutées 
aussi  sans  précautions  critiques  (nos  92,  loi,  etc.). 


M  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    Al     Mil"    SIECLE 

documents,   un    bien,    de  certains   documents,  toute  la 
substance  utile. 

Depuis  que  les  documents  du  moyen  âge  sont  un  objet 
d'études,  on  a  lait  des  recueil-  de  textes  relatifs  aux  choses 
du  moyen  âge.  Ainsi  lit  Du  Cange,  dont  le  Glossaire 
n'est,  comme  on  sait,  qu'une  très  vaste  collection  de 
textes  rangés  sous  des  rubriques  alphabétiques1.  Les  édi- 
teurs d'écrits  du  moyen  âge  ont  gardé  longtemps  l'habi- 
tude d'en  commenter  les  passages  difficiles  ou  singuliers 
en  confrontant,  dans  des  notes,  les  textes  du  même  genre 
ou  sur  le  même  sujet  qu'ils  avaient  rencontrés  ailleurs2. 
Ces  excursus  démesurés,  ou  les  Roquefort  et  les  Fran- 
>  i  -  r  1 1 1  <  •  -  M  i  »  1 1  <  •  1  \idaient  naguère,  sans  discernement  et 
-au-  goût,  leurs  tiroirs  pleins  de  citations  hétérogènes, 
sont  désormais  passés  de  mode:  les  éditeurs  d'aujour- 
d'hui, sans  s'interdii  e  les  rapprochements  explicatifs,  cora- 
paratifs  mi  complémentaires,  n'en  font  plus  quedetopi- 


i.  \  oir  les  Indices  ad  Glossarium,  t.  \  II.  p.  471  et  suiv. 
A.  Schultz,  le  meilleur  historien  moderne  de  la  vie  privée  au 
moyen  âge,  ne  B'est  peut-être  pas  assez  servi  de  ces  «  Indices  ». 

2.  A  titre  de  spécimen,  -*oir.  au  t.  II  des  Poésies  de  Marie  de 
France  (pp.  10,7-202).  la  note  de  Roquefort  sur  la  médecine,  les 
chirurgiens  et  l'éducation  médicale  des  femmes  au  moyen  âge  ; 
ou  bien,  dans  ses  éditions  de  Floriant  cl  Florete  et  de  La  Guerre 
<le  Navarre,  les  notes  de  Francisque-Michel  qui  sont  des  enfi- 
lade- de  citations  sur  l'extrême  licence  des  mœurs  (F/,  et  FI., 
p.  xxxvi),  sur  les  vilains  (ibid.,  p.  lui),  sur  les  chevaux  (Guerre 
de  Navarre,  pp.  004-527),  les  heaume-  (ibid.,  pp.  533-54o), 
les  cors  et  le-  olifants  (ibid.,  pp.  6aa-63i). — Cf.  quelques  réfé- 
rences, directes  ou  indirectes,  à  des  excursus  de  ce  genre,  dans 
la  Table  analytique  des  dix  premiers  volumes  de  la  Romania 
(Pari-.  [885),  à  l'art.  «  Mœurs  ».  —  De  même,  vers  la  même 
époque,  procédaient  en  Allemagne,  pour  les  textes  de  l'ancienne 
littérature  allemande,  Haupt.  Zarncke,  Zingerle.  etc. 


INTRODUCTION  VII 

ques,  et  les  réduisent  au  nécessaire1.  Mais  ee  n'est  pas  à 
dire  que  l'on  ait  renoncé  à  colliger,  dans  l'ensemble  de 
la  littérature,  les  textes  qui  s'éclairent  réciproquement. 
Au  contraire,  les  travaux  lexicographiques  de  celte  espèce 
ont  maintenant  tant  d'étendue  qu'on  est  obligé  d'en  pu- 
blier les  résultats  à  part,  sous  forme  d'opuscules  spéciaux. 
—  Ce  sont  surtout  des  étudiants  et  d'anciens  étudiants 
en  pliilologie,  et  non  pas  des  historiens,  cjui,  depuis 
quelques  années,  se  sont  attachés  systématiquement,  en 
Allemagne,  à  ces  travaux.  Et  cela  s'explique.  Les  étudiants 
en  philologie  romane  ont  été  dressés  d'abord,  dans  quel- 
ques Universités  allemandes,  à  recueillir  soit  dans  un 
poème,  soit  dans  tous  les  poèmes  d'un  cycle,  soit  dans 
les  œuvres  complètes  d'un  écrivain  du  moyen  âge  (comme 
Chrétien  de  ïroies),  des  particularités  de  style,  des  for- 
mules, des  proverbes,  etc.  ±.   Ils  ont    été  invités  ensuite, 

i.  A  oir,  par  exemple,  l'annotation  sobre  et  précise  des  éditions 
de  P.  Meyer.  —  Cf.  Zeitschrift  fur  franzosische  Sprôehe  und 
Litteratur,  XIX  (1897),  2e  p.,  p.  173. 

2.  Recueil  d'épitliètes  :  0.  Musse,  Dieschm&ckenden  Beiworter 
und  BeisdLze  in  den  altfranzôsischert  Chansons  de  geste.  Halle, 
1887. 

Recueils  de  formules  :  K.  Toile,  Dos  Betheuern  und  Beschwôren 
in  iler  altromanischen  Poésie,  mit  besonderer  Berûcksichtigung  der 
franzôsischen.  Erlangen,  i883.  Cf.  Roumain,  1880,  p.  635.  — 
R.  Busch,  Ueber  die  Betheuerungs  und  Beschwôrungsformeln  in 
(lin  Miracles  de  Nostre  Dame.  Marburg,  1886.  —  J.  Altona, 
Gebete  und  Anrufungen  in  den  allfranzôsischen  Chansons  de  geste* 
Marburg,  i883.  —  G.  Keutel,  Die  Anrufung  der  hôheren  Wesen 
in  den  allfranzôsischen  Rilterromanen.  Marburg,  188G.  —  G. 
Drevling,  Die  Ausdrucksweise  der  ubertriebenen  1  erkleinerang 
im  altfranzô'sischen  Karlsepos.  Marburg,  1888.  —  Pour  les  for- 
mules de  salutation,  voir  ci-dessous,  p.  320,  n.  100. 

Recueils  de  proverbes  :  E.  Ebert,  Die  Sprichwôrter  der  allfran- 
zôsischen Karlsepen.  Marburg.  1 884 -  Cf.  Romania,  1885,  p.  63i. 


A  III  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIII0    SIÈCLE 

par  analogie,  à  extraire,  suivant  la  même  méthode,  d'un 
groupe  de  documents  littéraires1,  tout  ce  qui  s'y  trouve- 
rait d'intéressant  pour  une  province  des  «  antiquités  » 
(Altertùmer)  ou  de  1'  «  histoire  de  la  civilisation  »  (Kul- 
Innjcschichte)  au  moyen  âge,  car  les  «  antiquités  »  et 
1'  «  histoire  de  la  civilisation  »  l'ont  partie  delà  «  philo- 
logie» au  sens  large  de  l'expression.  De  là,  des  recueils 
de  textes  sur  les  armes  (offensives  ou  défensives),  sur  la 
chasse,  sur  l'hospitalité,  sur  les  manières  de  compter  le 
temps,  sur  les  voyages,  sur  le  sentiment  de  la  nature, 
sur  le  sentiment  de  la  famille,  sur  l'idéal  de  la  beauté 
cl  de  la  laideur  au  moyen  âge,  etc.  Comme  les  recueils 
de  ce  type  sont  acceptés  par  les  Universités  allemandes 
pour  l'obtention  du  grade  de  docteur  en  philosophie,  il 
est  naturel  qu'ils  s'y  soient  promptement  multipliés.  On 
commence  à  exploiter  aussi,  dans  les  Universités  des 
Etats-Unis,  cette  veine  inépuisable1. 

Les  recueils  où  l'on  a  essayé  d'extraire  toute  la  sub- 
stance historique  d'un  document  ou   de  quelques  docu- 


—  A.  Kadler,  Sprichwôrter  and  Sentenzen  der  altfranzôsischen 
Artus  and  Abenteuerromane.  Marburg,  i885.  —  E.  Cnyrim, 
Sprichwôrter,  sprichwôrtliche  Redensarten  und  Sentenzen  bei  den 
provenzalischen  Lyrikérn.  Marburg,  1887.  —  B.  Peretz,  Altpro- 
venzalische  Sprichwôrter...  Erlangen,  1887.  — ■  E.  Bouchet, 
Maximes  et  proverbes  tirés  des  chansons  de  geste.  Orléans,  1893. 
Cf.  Romania,  i8qA,  p.  3og.  —  J.  Loth,  Die  Sprichwôrter  und 
Sentenzen  der  altfranzôsischen  Fabliaux  nach  ihrem  Inhall  zusam- 
mengestellt.  Greifenberg,  1896.  —  O.  Wandelt,  Sprichwôrter 
und  Sentenzen  des  altfranzôsischen  Dramas  (1  ioo-i^oo).  Marburg, 
1887. 

1.  Voir  l'Appendice  bibliographique,  p.  3ii.  - —  Il  va  de  soi 
que  des  travaux  du  même  genre,  plus  nombreux  encore,  ont  été 
exécutés  depuis  vingt  ans,  en  Allemagne,  d'après  les  monuments 
des   littératures  germaniques  (allemande,   anglaise,  Scandinave) 


INTRODUCTION  IX 

ments  ont,  pour  la  plupart,  moins  d'intérêt  que  les  pré- 
cédents1. Mieux  vaut,  assurément,  lire  Flamenca  que  la 
dissertation  d'Hermanni  :  Die eulturgeschichtlichen  Momehte 
im  provenzalischen  Roman  «  Flamenca  »,  comme  la  Mireille 
de  Mistral  que  la  dissertation  de  Maass  :  Allerlei  provenzali- 
scher  I  olksglaube  nach  F.  MistraVs  «  Mireio  »  zusamrnen- 
gestellt.  Toutefois  les  éditeurs  ou  les  critiques,  qui,  dans  la 
préface  ou  le  compte  rendu  d'une  édition  critique,  ont 
travaillé  à  rassembler  en  gerbe  tout  ce  que  l'œuvre  éditée 
contient  d'instructif  et  de  savoureux  pour  l'histoire  de 
la  vie  privée  2  n'ont  pas  laissé  de  rendre  ainsi  des  services 
positifs  3. 

En  somme,  les  mosaïques  de  textes  qui  sont  faites  avec 
soin,  par  des  érudits  intelligents,  épargnent  au  public  le 
travail  qu'elles  ont  coûté.  De  plus,  elles  sont  inoffensives, 
car,  puisque  le  compilateur  n'ajoute  rien  aux  matériaux 
qu'il  agence,  il  ne  risque  pas  de  les  abîmer  :  on  peut  tou- 
jours vérifier  les  données  qu'il  se  contente   de  présenter 


du  moyen  âge.  Voir  Zeitschrift  fur  deutsche  Philologie,  XXIV, 
p.  373  ;  et  le  Bibliographischer  Monatsbericht  de  G  Fock,  non 
pas  sous  la  rubrique  «  Histoire  »,  mais  sous  la  rubrique  «  Philo- 
logie moderne  ». 

1.  Appendice  bibliographique,  nos  i3,  23,  !\~j,  kg,  etc. 

2.  Aoir,  par  exemple,  G.  Paris  sur  le  Châtelain  de  Couci 
(dans  {'Histoire  littéraire,  XXVIII,  p.  363),  et  son  compte  rendu 
de  l'édition  Todd  de  la  Naissance  du  Chevalier  au  Cygne  (dans 
la  Romania,  1890,  p.  334)- 

3.  Le  plus  méritoire,  parce  qu'il  a  été  fait  sur  des  textes  iné- 
dits, des  travaux  de  ce  type,  est  sans  contredit  le  relevé,  par  B. 
Hauréau  (Notices  et  Extraits  de  quelques  manuscrits  latins  de  la 
Bibliothèque  nationale.  Paris,  1890-93,  6  vol.  in-8),  des  traits 
intéressants  pour  l'histoire  des  mœurs  au  xne  et  au  xine  siècle 
qui  se  trouvent  dans  quelques  recueils  de  sermons  manuscrits 
de  la  Bibliothèque  nationale. 


\  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIECLE 

d  une  manière  analytique,  pour  plus  de  commodité.  — 
Mais  il  n'en  esl  pas  de  même  d'un  autre  procédé  d'exposi- 
tion quia  été  aussi  employé:  l'essai,  forme  rapide  et  dan- 
gereuse de  synthèse.  L'essayiste  fait  part  de  l'impression 
qu  il  a  éprouvée  el  des  réflexions  qui  lui  sont  venues  à  l'es- 
prit en  lisant  un  certain  nombre  de  documents  ;  ilenc! 
quelques  textes,  ceux  qu'il  connaît,  dans  des  conclusions 
raies  qui  en  dépassent  souvent  la  portée)  et  des  ré- 
flexions personnelles  (qu'il  n'a  pas  toujours  la  précaution 
de  présentercomme  telles).  Non  seulement  l'essa  yiste,  dont 
les  matériaux  -'Hit  rassemblés  à  la  hâte,  est  condamné  par  là 
à  commettre  des  erreurs  d'interprétation,  mais,  -il  s'agit 
de  sentiments  el  de  croyances,  la  déclamation  le  guette. 
Il  n'y  a  lien  de  plus  choquant,  pour  ceux  qui  savent,  que 
certaine-  apologies  tendancieuses  ou  romantique-,  tru- 
culentes ou  doucereuses,  de  la  société  du  moyen  à^e.  — 
S'il  peut  paraître  un  peu  ridicule  de  s'atteler  à  lire  les 
romans  du  cycle  d'Artur  ou  ceux  du  cvcle  de  Charle- 
magne  pour  y  noter  tout  ce  qui  concerne  les  chiens,  les 
chevaux,  les  harnais  ou  les  duels,  il  n'est  pas  raisonnahle 
de  discourir,  après  avoir  parcouru  un  ou  deux  de  ces 
poèmes,  sur  a  le--  passions  au  moyen  âge»1. 

La  seule  forme  eorrecte  du  procédé  svnthétique  d'expo- 
sition serait  un  tableau  des  conclusions  qui  se  dégagent 
de  la  comparaison  de  tous  le-  textes,  préalablement  re- 
cueillis et   classés  par  espèces  de  faits.  Quoique  tous  les 


i.  Les  essais  qui  ont  été  exécutés  justpjà  présent,  à  notre  con- 
naissance,  sont  compris,  comme  les  recueils  de  textes,  dans 
l'Appendice  bibliographique  de  la  page  3n,  qui  est  une  seconde 
édition,  augmentée,  d'une  liste  publiée  au  t.  LX1II  (1897)  ^e 
la  Revue  historique,  sous  ce  titre  :  Les  travaux  sur  l'histoire  de 
iété  française  nu   moyen  âge  d'après  les  sources  littéraires. 


IXTUODI'CTION  XI 

recueils  de  textes  possibles  et  désirables  n'aient  pas  encore 
été  exécutés,  quelques  hommes  conscients  des  difficultés 
de  l'entreprise  ont  déjà  tenté  de  décrire  ainsi  «  la  société  » 
ou  «  la  vie  »  au  moyen  âge. 

Les  premiers  ouvrages  de  ce  genre  qui  soient  vraiment 
considérables  sont  ceux  de  MM.  A.  Schultz  (Das  hôfische 
Leben  zurZeit  der  Minnesinger)  '  et  L.  Gautier  (La  Cheva- 
lerie/ -.  —  Le  livre  de  M.  Schultz  est  tout  à  fait  con- 
forme à  la  définition  qui  précède  de  la  synthèse  normale: 
c'est  un  tableau  sobre  et  précis,  absolument  exempt  d'in- 
tentions édifiantes  ou  esthétiques,  et  convenablement 
composé,  des  conclusions  qui  se  dégagent  de  la  compa- 
raison des  textes.  L'auteur  a  dépouillé  lui-même  la  plus 
grande  partie  des  œuvres  littéraires  du  moyen  âge  qui 
font  connaître  la  vie  courtoise  ;  il  a  utilisé  tous  les  dé- 
pouillements partiels  :  il  s'est  servi  accessoirement  des 
autres  sources,  diplomatiques  et  archéologiques.  —  La 
Chevalerie ,  de  M.  L.  Gautier,  se  présente  sous  l'aspect, 
plus  engageant  peut-être,  d'un  «  Voyage  du  jeune  Ana- 
charsis  »  ;  et  une  foule  d'opinions  religieuses  et  morales, 
personnelles  à  l'auteur,  y  sont  développées  à  loisir.  Ce  ne 
serait  donc  qu'un  «essai»,  s'il  ne  renfermait  des  notes 
très  copieuses  où  beaucoup  de  textes  ont  été  utilement 
rapprochés  pour  la  première  fois.  —  Tout  le  monde  re- 

i.  A.  Schultz,  Das  hôfische  Leben  zur  Zeit  der  Minnesinger. 
Leipzig,  1889,  2  v°l-  in"8,  2e  édition.  La  ire  édition  est  de  1879. 
—  M.  A.  Schultz,  dans  cet  ouvrage,  ne  traite  que  de  la  «  vie 
privée  »,  en  laissant  formellement  de  côté  ce  qui  touche  les  idées 
et  les  sentiments.  11  a  publié  depuis  un  ouvrage  élémentaire 
du  même  genre,  mais  plus  général  :  Das  huusliche  Leben  der 
europàischen Kulturvôlker  vom  Miltelalter  (Berlin,  igo3,  in-8). 

2.  L.  Gautier,  La  Chevalerie.  Paris,  i884,  gr.  in-8.  Pas  de 
changements  dans  les  éditions  postérieures. 


XII  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    Al      \III      SIECLE 

connaît,  du  reste,  qu'un  livre  analogue  à  celui  de  Schultz, 
mais  exclusivement  composé  d'après  les  sources  françaises* , 
manque  encore,  a  Dans  le  domaine  de  l'histoire  delà  vie 

privée  et  des  mœurs  ■>.  disait  M.  L.  Gautier,  «  de  nou- 
veaux travaux  s'imposent  à  1  activité  des  médiévistes2 
«  Les  matériaux  abondent,  écrivait  naguère  <i.  Pari-,  et 
il  serait  bien  à  souhaiter  qu'un  ouvrage  du  même  genre 
[que  Dos  hôfische  Leben]  lut  consacré,  par  un  Français, 
à  la  vie  du  moyen  âge  en  France  »  ;. 


Il  ne  pouvait  être  question  de  refaire,  dans  un  chapitre 
d'une  «  Histoire  de  France»,  entrente  pages,  ce  tableau 
de  la  vie  journalière  au  xm  siècle,  que  personne  n'a 
encore  tracé  à  la  satisfaction  des  connaisseurs  et  dont  il 
faudrait  plusieurs  volume-  et  beaucoup  d'années  pour 
dessiner  l'ensemble.  D'autre  part,  plutôt  se  taire  que  se 
résigner  à  des  généralisation-  hâtives  ou  aux  pitoyables 
artifices  de  la  mise  en  scène  littéraire.  —  Il  me  parut 
évident  qu'une  seule  voie  était  ouverte  :  faire  passer  sous 
les  veux  du  lecteur  quelques  documents  daté-  el  certains, 
dans  leur  teneur  originale  (c  est-à-dire  sans  les  découper 
en  petits  morceaux),  en  \  joignant  les  avertissements 
convenables,  afin  que  le  lecteur  eût,  à  défaut  d'une  connais- 
sance totale,  des  impies-ion- directe-  dont  rien  ne  ternit 


i.  M.  Schultz  s'est  proposé  de  décrire  la  vie  allemande  au 
moyen  âge  ;  mais,  comme  la  société  française  fut,  au  moven 
âge,  le  modèle  des  sociétés  voisines,  il  -  est  permis  d'alléiruer 
couramment  les  documents  français.  Cela  lui  a  été  reproché. 
Voir  Zeitschr ij t  fur  deutsche  Philologie,  1892,  p.  37^. 

2.  L.  Gautier,  Les  Epopées  françaises,  II8,  p.  7 ,r> 3 . 

3.  Romania,  XX  (1890),  p.   '192. 


INTRODUCTION  XIH 

authenticité.  Le  savant  éditeur  des  œuvres  poétiques 
Philippe  de  Beaûmanoir,  M.  Hermann  Suehier,  n'a- 
-il  pas  été  conduit  à  dire  que  le  roman  de  Jehan  et  Blonde, 

peint,  mieux  peut-être  que  de  savantes  dissertations, 
?s  détails  de  la  vie  chevaleresque  au  xme  siècle  '  »  ? 

Je  me  décidai,  en  conséquence,  à  choisir,  pour  garnir 

chapitre  11  du  Livre  II  de  1'  «  Histoire  du  xine  siècle  », 
certain  nombre  de  romans,  de  fabliaux  et  d'oeuvres 
parénétiques2.  Mais,  avant  d'arrêter  mes  choix,  j'avais  lu 
ou  relu,  naturellement,  la  plupart  des  documents  acces- 
sibles. Or  il  se  trouva  que,  cela  fait,  j'aurais  souhaité 
d'avoir  à  ma  disposition  plus  de  place  que  je  n'en  avais. 
Ainsi,  pour  ne  parler  que  des  romans,  qui  sont  un  si 
clair  et  si  fidèle  miroir  de  la  vie  au  xme  siècle,  j'en  pré- 
sentai deux,  Jehan  et  Blonde  (par  Philippe  de  Beaûma- 
noir) et  Bauduin  de  Sebourc;  j'aurais  voulu  en  analyser 
une  douzaine.  J'ai  aujourd'hui  le  plaisir  de  pouvoir  com- 
bler, sur  ce  point,  les  lacunes  inévitables  de  ma  première 
esquisse. 

C'est  ici,  du  reste,  le  lieu  de  dire  qu'on  a  eu  depuis 
longtemps  l'idée  de  porter  à  la  connaissance  du  public 
lettré  qui  n'est  pas  médiéviste  de  profession  des  romans 
du  moyen  âge.  Mais  tous  ceux  qui  se  sont  livrés  jusqu'à 
présent  à  cet  exercice  l'ont  fait,  semble-t-il,  avec  des 
intentions  très  différentes  des  nôtres. 

Tressan,  l'auteur  du  Corps  d'extraits  de  romans  de  che- 
lerie  (178a),  n'avait  guère  le  dessein  de  faire  connaître, 
par  ses  bizarres  adaptations,  à  la  mode  de  son  temps,  des 
romans  du  moyen  âge,  la  société  où  ces  œuvres  avaient 

1.  II.  Suehier,  Œuvres  poétiques  de  Ph.  de  Beaûmanoir,  I, 
p.  ci. 

2.  Histoire  de  France,  III,   2,  pp.  355  et  suiv. 


\IV  IV    SOCIETE    FRANÇAISE    Al    SUT    SIECLE 

été  composées.  Depuis,  beaucoup  do  romans  du  moven 
âge  ont  été  analysés,  traduits  ou  arrangés  pour  Je  public. 
Mais  on  doit  distinguer,  à  cet  égard,  plusieurs  espèces 
d'entreprises.  D'abord  !<■<  entreprises  de  librairie,  dont  il 
n'y  a  rien  à  dire  :  quelques  romans  du  moyen  âge,  conti- 
nuellement remaniés  au  cours  des  siècles,  n'ont  pas 
d'avoir  de-  lecteur-  les  Bibliothèques  bleues  »).  En 
second  lieu,  plusieurs  personnes,  qui  ont  jugé  à  propos  de 
rendre  aux  générations  actuelles  les  récits  familiers  aux 
hommes  du  moyen  âge,  l'ont  fait  soit  parce  qu'elles  attri- 
buaient à  ces  récits  des  vertus  réconfortantes  pour  la 
«  poésie  nationale  ».  soit,  simplement,  parce  qu'elles  les 
trouvaient  agréables  el  de  nature  à  plaire  encore  en  un 
temps  où  toutes  les  formes  d'art  sont  comprises  et  goù- 
tées.  M.  de  Vogué  s  sommait  »  naguère  «  les  savants  » 
de  mettre  «  à  la  portée  du  grand  public  des  versions  de 
nos  chansons  de  geste  où  il  put  reconnaître  ses  sentiments 
d'aujourd'hui  dans  le  cœur  des  trouvères  de  jadis  ». 
M.  L.  Clédal  écrivait,  en  commençant  une  série  d'  «ana- 
lyses de  nos  vieux  poèmes,  coupées  de  traductions 
archaïques  »  :  Nous  espérons  contribuer  utilement  à 
la  vulgarisation  delà  littérature  française  au  moven  âge, 
qui  ne  vaut  j><i?  seulement  pur  les  matériaux  qu'elle  fournit 
à  l'histoire  de  la  langue  el  îles  mœurs*.  »  Lne  foule 
d'écrivains  se  sont,  en  ces  derniers  temps,  précipités  sur 
ces  pistes.  Ceux  qui  avaient  reçu  une  éducation  scien- 
tifique ont  essayé  de  restituer  les  formes  primitives 
des  légendes  du  moven  âge  et  de  les  raconter  une  fois 
de  plus,  en  les  purgeant  des  traits  adventices,  sans  rien 

i.  Revue  de  philologie  française  el  provençale,  VIII  (1894), 
p.  161.  —  Voir  ib.,  p.  200  et  suiv.,  une  analyse,  d'après  ce 
système,  de  la  Châtelaine  de  Vergy. 


INTRODUCTION  XV 

laisser  perdre  de  leur  force  ou  de  leur  grâce  originales. 
Les  autres,  inversement,  se  sont  servis  des  œuvres 
anciennes  comme  de  thèmes  à  amplifications  person- 
nelles. Il  a  été  dépensé  ainsi  beaucoup  de  travail  subtil 
ou  ingénu.  Et  ce  n'est  pas  fini,  parait-il:  on  annonce 
nue  «  les  jours  sont  proches  où  les  vieilles  gestes  revi- 
vront »  et  que.  «  parmi  les  tout  jeunes  poètes,  celui-ci 
renom  elle  la  Geste  du  Roi  »,  tandis  que  «  cet  autre 
réveille  le  peuple  des  Allégories  au  beau  jardin  idéolo- 
gique du  xme  siècle  »  '. 

Le  point  de  vue  où  se  sont  placés  ces  philologues  et 
ces  littérateurs  est  éthique  et  esthétique,  ou  exclusive- 

i.  G.  Paris  pensait  qu'  «  il  serait  intéressant  de  donner  un 
relevé  de  tous  les  essais  qui  ont  été  faits  en  France  depuis  le 
xvme  siècle,  et  surtout  de  nos  jours,  pour  renouveler  les  romans 
du  moyen  âge  »  :  Delvau,  d'Avril,  P.  Delair  (1897),  G.  Gour- 
don  (1901),  J.  Fabre  (1902),  et  tant  d'autres.  On  n'a  rien  fait 
de  mieux,  en  ce  genre,  que  le  Huon  de  Bordeaux  de  G.  Paris 
lui-même.  ^  oir  aussi  Le  roman  de  Tristan  et  Yseut,  «  traduit  et 
restauré  »  par  J.  Bédier  (S.  d.)  et  la  «  mise  en  français  mo- 
derne »  d'Aucassin  et  Nicolette  par  G.  Michaut  (S.  d.). 

Les  romans  français  du  moyen  âge  ont  été  récemment  renou- 
velés à  l'étranger  de  la  même  manière  que  chez  nous.  En  Alle- 
magne (voir  l'agréable  volume  de  W.  Hertz,  Spielrnannsbuch. 
Novellen  in  Versen  ans  dem  XII  und  XIII  Jahrhundert  [Stuttgart, 
1900],  qui  contient  la  traduction  en  vers  de  seize  de  nos  nou- 
velles, avec  une  dissertation  sur  les  ménestrels).  En  Angleterre  : 
•T.  Asbton,  Romances  of  Chivalry  (London,  1887);  W.  Morris, 
Old  french  romances  (London,  1896)  ;  cf.  ci-dessous,  p.  222, 
n.  2.  En  Danemark  (Romania,   1897,  p.  610). 

Les  romans  allemands  et  anglais  du  moven  âge,  imités  du 
français,  ont  été  l'objet  de  soins  analogues,  Voir,  par  exemple, 
l'adaptation  du  chef-d'œuvre  de  l'ancienne  littérature  chevale- 
resque en  anglais  :  Sir  Gawain  and  Oie  Green  Knight,  a  middle- 
english  arthurian  romance,  retold  in  modem  prose,  p.  p.  Jessie 
L.  Weston  (London,  il 


XVI  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIII      SIECLE 

ment  esthétique.  Mais  notre  point  de  vue,  à  nous,  est 
strictement  historique  :  nous  nous  sommes  proposé  seu- 
lement de  taire  converger  des  miroirs  où  se  reflète 
l'image  d'un  monde  qui  a  été. 

A  cet  effet,   il  était  indiqué  de  choisir,  entre  tous  les 
romans   du  moyen  âge,   non  pas  les  plus  poétiques,  où 
les  traditions  primitives,  la  fiction  etla  réalité  sont  inti- 
mement fondues,    mais    ceux    qui  correspondent  à  peu 
près  aux  romans  modernes  d'ohservation  ou  de  mœurs. 
Comme  il  v  en  a  beaucoup  qui  satisfont  à  cette  définition, 
il  a  paru  prudent  d'éliminer  a  priori  tout  ce  qui  se  ratta- 
chait  aux  cycles  carolingien,    breton    et   gréco-romain, 
parce  qu'il  se  pose,  à  propos  de  la  plupart  des  œuvres 
cycliques,    des  questions    générales   d'interprétation  où 
il  était   impossible  d'entrer.    Restaient  les  romans  dits 
«  d'aventure  ».   Chacun  sait  que  l'on  est  convenu  d'ap- 
peler ainsi  ceux  qui   n'appartiennent  à  aucun  cycle  et 
qui,    «  reposant    sur  des   historiettes  locales  ou  sur  des 
contes  traditionnels,  réduits  à  l'état  de  thèmes»,  sont  sortis 
presque  tout  entiers  de  l'imagination  de  leurs  auteurs. 
Au  xiue  siècle,  il  convenait  qu'un  roman  eût  au  moins  six 
à  sept  mille  vers  ;  lorsque   le  thème   choisi   ne   suffisait 
pas  à  fournir  un  récit  assez  étendu,  on  étoffait  en  ajou- 
tant des  épisodes,  des  conversations,  des  descriptions.  Or, 
les  auteurs  de  romans  d'aventure  «  ont  ordinairement 
cherché  une  partie  de  leur  succès  dans  la  peinture  de  la 
société  élégante  à  laquelle  ils  s'adressaient  et  dans  la  des- 
cription de  sa   vie   extérieure»  (G.  Paris).  —  Mais    les 
romans  d'aventure  du  xne  et  du  xm°  siècle   sont  nom- 
breux. M.  G.  Paris,  qui  s'en  était  occupé  au  Collège  de 
France  pendant  plusieurs  années  et  qui  se  promettait  de 
leur  consacrer  un  volume  entier   de  l'Histoire   littéraire, 
en  comptait  plus  de  soixante-dix  (y  compris  ceux  qui  ne 


INTRODUCTION  £V1I 

ît  plus  connus  que  par  des  allusions  ou  des  imitations 
ràngères)1.  Il  a  paru  convenable  d'éliminer  a  priori 
)us  ceux  qui,  comme  le  médiocre  Richard  U Biaus  ouïe 
îarmant  Partenopeus  de  Blois,  rapportent  des  aventures 
fantastiques  ou  tout  à  fait  invraisemblables  ;  ces  embel- 
lissements fabuleux,  qu'il  n'aurait  pas  été  possible  de  sa- 
crifier  tout  à  fait,  quoiqu'ils  soient  parfois  postiches, 
auraient  risqué  de  compromettre  l'impression  de  réalité 
que  l'on  désirait  procurer. — Enfin,  dans  les  deux  ou 
trois  douzaines  d'œuvres  entre  lesquelles  on  pouvait 
encore  hésiter  après  ces  retranchements  successifs,  il  a 
été  facile  de  distinguer  celles  qui  sont  à  la  fois  les  plus 
jolies  (car  cela  non  plus  n'était  pas  indifférent),  les  plus 
vivantes  et  les  plus  probantes  2.  Ce  n'est  pas  à  dire  que 
nous  n'en  ayions  point  regretté  quelques-unes,  d'une 
psychologie  très  fine,  comme  le  Lai  du  Conseil,  ou  d'un 
caractère  historique  assez  accentué,  tomme  le  Roman 
de  Ham  3,  Eustache  le  Moine'",  Gilles  de  Chin'',  etc.  ;  mais 
force  était  de  se  borner  6. 


i.  Il  voulut  bien  me  communiquer,  en  juillet  1902,  la  liste 
qu'il  en  avait  dressée.  Cf.  la  liste  de  Liltré  dans  l'Histoire  littéraire, 
XXII,  pp.  757-887. 

2.  Plusieurs  romans  d'aventure  traitent  le  même  sujet;  mais, 
à  notre  point  de  vue,  il  n'y  avait  pas  à  hésiter,  par  exemple, 
entre  la  Rose  et  la  \  iolette,  entre  la  Manekine  et  la  Comtesse 
d'Anjou. 

3.  Assez  bonne  analyse,  postérieure  à  l'édition,  par  M.  Peigné- 
Delacour,  dans  Congrès  scientifique  de  France.  Vingtième  session, 
t.  II  (i854),  pp.  334-373. 

4.  Ed.  J.  Trost  et  W.  Fôrster  dans  la  «  Romanische  Biblio- 
thek.  »  (Halle,  1891).  Cf.  Romania,  XXI,  p.  279. 

5.  Publié  par  E.  de  Reiffenberg  en  1847  dans  la  «  Collection 
des  chroniques  belges  ». 

6.  La  disparition  d'un  roman  dont  Morice  de  Craon,  un  des 


WILI  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    Xlir    SIECLE 

Etant  données  nos  intentions,  il  n'y  avait  guère  qu'une 
manière  de  traiter  ici  chacune  des  œuvres  retenues.  En 
faire  précéder  l'analyse  d'une  notice  où  les  renseigne- 
ments nécessaires  seraient  fournis  sur  les  manuscrits  et 
les  éditions,  sur  l'auteur  et  la  date  de  la  composition, 
sans  insister  sur  l'histoire  du  thème  adopté  par  l'auteur 
à  moins  qu'elle  offrît  quelque  intérêt  pour  la  connais- 
sance du  milieu  où  l'œuvre  a  été  écrite.  Analyser  chaque 
roman,  sans  rien  omettre,  autant  que  possible,  de  ce  qui 
est  caractéristique,  mais  en  laissant  tomber  ce  qui  est 
banal,  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  pays,  ou  de  pur 
remplissage;  les  romanciers  du  moyen  âge  ne  craignaient 
pas  de  parler  pour  ne  rien  dire,  et  leur  incontinence 
contribue  beaucoup  à  dégoûter  de  les  lire  les  gens  d'au- 
jourd'hui, qui  sont  habitués  à  des  nourritures  plus  con- 
densées. Mais  ce  qui,  aujourd'hui,  dégoûte  surtout  de 
lire  les  romans  du  \uie  siècle,  c'est,  on  n'en  saurait 
douter,  qu'ils  ne  sont  plus  intelligibles  qu'au  petit 
nombre  des  personnes  versées  dans  l'ancienne  langue.  Je 
n'ai  pas  cru,  cependant,  qu'il  fût  possible  de  s'abstenir 
d'insérer,  dans  les  analyses,  des  citations  textuelles. 
Presque  tout  le  parfum  discret  de  certaines  descriptions, 
et  surtout  des  conversations,  se  serait  dissipé  à  la  tra- 
duction. Les  analyses  qui  suivent  sont  donc  coupées 
d'extraits  textuels.  Cette  méthode  est  d'ailleurs  celle  qui 
a  été  employée  en  pareil  cas,  avec  plus  ou  moins  de  tact. 

principaux  barons  de  l'Anjou  sous  Henri  II  Plantagenet  et  ses 
fils,  était  le  héros  et  dont  il  n'existe  plus  qu'un  écho  dénaturé 
dans  un  poème  en  allemand  du  xme  siècle  (Moriz  von  Craon, 
vers  I2i5),  esl  particulièrement  regrettable.  Voir  l'analyse  du 
poème  allemand  dans  la  Romania,  WIII  (i8g4),  pp.  i66  à  !\~\- 
L'inspiration  de  ce  roman  rappelait  sans  doute  celle  du  Châtelain 
de  Couci. 


INTRODUCTION 


de  talent  et  d'agrément,  par  les  rédacteurs  de  Y  Histoire 
littéraire,  notamment  par  E.  Littré  et  G.  Paris  '. 

Il  va  de  soi  que  je  n'ai  rien  ajouté,  consciemment,  de 
mon  cru  et  cpie,  m'aventurant  pour  une  fois  sur  les 
chasses  réservées  de  la  philologie  romane,  j'ai  fait  de 
mou  mieux  pour  éviter  les  faux  pas.  Ne  pas  ajouter  de 
nuances  est.  dans  l'espèce,  aussi  difficile  que  de  n'omettre 
aucun  des  traits  qui  ne  doivent  pas  être  omis.  Et  éviter 
les  faux  pas  n'est  pas,  en  ces  matières,  aussi  facile  qu'on 
pourrait  croire.  Il  y  a  quantité  de  pièges  clans  les  textes 
dont  il  n'existe  pas  encore  d'édition  satisfaisante  (comme 
Galeranet  Sone  de  Nansai),  et,  dans  les  autres,  de  l'aveu 
même  des  éditeurs  et  des  critiques  qui  en  ont  fait  une 
étude  spéciale,  tout  n'est  pas  clair  vu  l'état  des  manus- 
crits ou  des  connaissances. 


Les  dix  romans  d'aventures  qui  sont  réunis  clans  ce 
volume  s'échelonnent  depuis  les  dernières  années  du 
xne  siècle  jusqu'à  l'avènement  des  \alois.  Deux  (Joufroi, 
la  Châtelaine  de  Vergi)  sont  de  provenance  bourgui- 
gnonne; le  Châtelain  de  Coud,  Guillaume  de  Dole,  Galeran, 
( nmlier  d'Aupais  et  Sone  de  Nansqisont  dus  certainement 
ou  très  probablement  à  des  rimeurs  originaires  de  la  région 
comprise  entre  la  vallée  d'Oise  et  le  Hainaut  :  l'auteur  de 


i.  Le  parti  adopté  par  M.  Clédat  (t.  c),  qui  consiste  à  rem- 
placer les  citations  textuelles  par  des  «  traductions  archaïques», 
est  évidemment  bâtard  et  inacceptable.  —  Mais  les  citations 
textuelles,  sans  inconvénient  pour  le  public  spécial  de  YHistoire 
littéraire,  sont  un  peu  embarrassantes  pour  le  lecteur  ordinaire. 
Afin  de  remédier  à  cet  inconvénient,  trois  procédés  sont  légi- 
times :  i°  un  glossaire,  à  la  fin  du  volume  ;  2°  traduire  en  note 


XX  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    Iffl"    SIECLE 

YEscou'fle  était  normand,  celui  de  la  Comtes*?  d'Anjou 
français,  ceiuî  de  Flamenca  méridional.  La  plupart  de 
ces  romans  ont  été  composés  par  des  ménestrels  dont 
c'était  le  métier:  mais  trois  au  moins  (le  Châtelain  de 
Coud,  Joufroi,  la  Comtesse  d'Anjou)  sont  l'œuvre  d'hom- 
mes du  monde,  dont  deux  avouent,  avec  une  évidente 
sincérité,  qu'ils  ont  trouvé  la  plume  lourde. 

Cependant  ils  sont  presque  tous  coulés  dans  le  même 
moule;  tous  sont  farcis  de  lieux  communs;  et  aucun,  si 
ce  n'est  Flamenca,  n'a  d'accent  personnel.  Cela  tient  à  ce 
qu'il  v  avait  alors,  pour  la  fabrication  des  romans,  un 
gaufrier  qui  ne  s'usa  pas  pendant  longtemps.  —  D'autre 
part,  la  société,  la  haute  société  élégante  qu'ils  décrivent 
est  la  même.  Cela  tient  à  ce  que,  pendant  longtemps, 
ce  monde-là  ne  changea  guère.  Et  cela  justifie,  soit  dit 
en  passant,  que  l'on  ait  eu  le  droit  d'adopter  ici  le  titre: 
«  la  Société  au  \iu"  siècle  »,  en  empiétant  sur  les  bords 
du  xue  et  du  xiv".  et  sans  distinguer  de  périodes. 

Lu  autre  trait  commun  des  romans  que  nous  avons 
retenus  est  qu'ils  ont  eu,  autrefois,  peu  de  succès.  Six 
sur  dix  n'ont  été  conservés  (pie  par  un  seul  manuscrit  '  : 
de  trois  autres  nu  ne  connaît  cpie  deux  exemplaires  ;  seul, 
le  conte  de  In  Châtelaine  de  I  ergia  été  souvent  copié.  Mais 

les  citations  intercalées  dans  le  texte;  3°  ne  traduire  en  note  cjue 
les  expressions  ou  les  passages  difficiles  des  citations  intercalées 
dans  le  texte.  Le  second  procédé  s'imposait  pour  les  extraits  de 
Flamenca,  roman  écrit  en  provençal.  Pour  les  extraits  en  fran- 
çais, le  premier  aurait  été  le  meilleur  ;  mais  il  m'a  été  con- 
seillé de  suivre,  pour  épargner  de  la  peine  au  lecteur,  l'exemple 
de  (i.  Paris  (dans  le  «  Lai  de  l'oiselet  »,  Légendes  du  moyen  âge, 
lQû3),  qui  a  employé  le  troisième. 

i.  Ces  mss.  uniques  sont  aujourd'hui  dispersés  à  Paris,  à 
Copenhague,  à  Rome,  à  Turin,  à  Carcassonne. 


INTRODUCTION  XXI 

quatre  au  moins  de  ce?  écrits,  si  peu  lus  au  moyen  âge, 
sont,  en  leur  genre,  d'incontestables  chefs-d'œuvre  : 
Flamenca,  Guillaume  de  Dole,  l'Escoufle,  le  Châtelain  de 
Couci.  Seul,  Gautier  d'Aupais  est  faible.  Il  ne  faut  donc 
pas  croire  que  le  dédain  des  contemporains  ait  été  justifié 
par  des  raisons  valables.  Au  contraire,  c'est  ici  un  cas 
particulier  du  phénomène  qui  s'est  produit  si  souvent  au 
moyen  âge,  et  depuis  :  les  livres  qui  ont  trouvé  beaucoup 
d'amateurs  sont  les  plus  vulgaires,  les  plus  distingués 
sont  parmi  ceux  qui  ont  été  le  moins  goûtés  ;  il  a  tenu 
au  hasard,  pendant  des  siècles,  que  les  œuvres  capitales 
du  moyen  âge,  comme  l'Histoire  de  Guillaume  le  Maréchal, 
et  les  -Mémoires  de  Joinville,  ignorées  de  la  postérité 
immédiate,  disparussent  tout  entières. 

Xos  dix  romans  permettent  de  se  promener  à  l'aise 
parmi  les  hommes  et  les  choses  du  xuie  siècle,  comme 
un  étranger  se  promène  dans  un  pays  exotique,  en  regar- 
dant les  aspects  extérieurs  de  la  vie.  L'étranger  de  passage 
ne  voit  pas  tout,  certainement;  mais  il  emporte  pourtant 
une  impression  générale.  Il  en  sera  ainsi  du  lecteur.  Et 
cette  impression  sera  plus  juste,  je  crois,  que  celle  qu'il 
retirerait  d'autres  sources,  dans  les  mêmes  conditions.  On 
se  représente  encore,  d'ordinaire,  le  moyen  âge  français,  et 
spécialement  le  xin';  siècle,  sous  une  forme  et  avec  des  cou- 
leurs tout  à  fait  fausses.  Les  modernes  qui  en  ont  parlé  au 
«  grand  public  »  s'étant  assimilé  avec  prédilection  la 
littérature  épique  ou  pseudo-épique,  ont  créé  les  figures 
artificielles,  en  baudruche,  qui  flottent  dans  l'imagina- 
tion populaire.  Or  la  vieille  France  se  voit  telle  qu'elle 
était,  pour  qui  sait  voir,  dans  les  romans  d'aventure, 
simple  et  souriante,  très  humaine.  Les  romanciers 
d'aventure,  comme  les  chansonniers  de  «este,   ont  beau 


XXII  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIECLE 

vanter  uniformément,  jusqu'à  en  être  agaçants,  les 
mérites  incomparables  de  leurs  héros  et  de  tout  ce  qui 
leur  appartient  : 

Onques  Ector  ne  Achvlles, 
Ne  Patroclus  ne  Llixes, 
Polynetes  ne  Tjdeûs, 

Ne  Tvocles  ne  Adrastus, 

Li  fort  roi  dont  on  tant  parole... 

Rois  Alixandres,  ne  Porru». 

Gadifers  ne  Emelidus 

A  cui  mainte  aventure  avint, 

Ne  furent  teil,  ne  tant  n'avint 

Com  a  cestui  que  je  veut  dire...  ', 

ils  ne  sont  nullement  dupes  et  ne  défirent  pas  qu'on  le 
soit.  Le  cadre  et  le  milieu  où  leurs  personnages  de  con- 
vention évoluent  sont  réels.  Et  l'on  sent  toujours,  en  les 
lisant,  l'humour  sous-jacent,  à  l'anglai>e. 

11  est,  du  reste,  assez  frappant  que  la  haute  société 
française  du  xm*  siècle,  telle  qu'elle  apparaît  dans  nos 
romans,  toute  occupée  de  sport,  de  flirt  et  de  plaisirs 
ruraux,  ne  ressemble  à  rien  tant  qu'à  la  société  anglaise 
d'une  époque  moins  reculée,  dont  certains  traits  ont 
persisté  dans  l'Angleterre  contemporaine.  Des  manières 
d'être  et  d'agir,  comme  des  manière-  de  parler,  jadis  très 
répandues,  sinon  universelles,  en  Occident,  et  dont  quel- 
ques-unes étaient  originaires  de  la  France  du  moven  âge, 
n'ont  guère  persisté  qu'en  Angleterre  jusqu'à  nos  jours. 

i.  Gilles  de  Chin,  v.  n.  —  Comparez  l'ancienne  marche 
anglaise  :  «  Some  talk  of  Alexander  —  And  some  of  Hercules, 
—  Of  Hector  and  Lvsander  —  And  sucli  L'reat  namesas  thèse  !  — 
But  of  ail  the  world's  srreat  heroes  —  There's  none...   » 


INTRODUCTION  XXIII 

Les  traces  qui  s'en  voient  encore  contribuent  à  don- 
ner à  la  vie  anglaise  sa  physionomie  particulière.  Mais 
il  ne  faut  pas  oublier  que  c'est  l'archaïsme  de  ces  ma- 
nières qui  en  fait  maintenant,  pour  nous,  l'originalité 
apparente. 

Ce  livre  a  été  écrit  à  des  moments  de  loisir,  et  comme 
délassement  :  je  voudrais  que  l'on  eût  autant  d'agrément 
à  le  lire  que  j'en  ai  eu  à  le  faire. 


Août  igo3. 


LA  SOCIETE   FRANÇAISE 
AU  XIIIe  SIÈCLE 

d'après  dix  romans  d'aventure 


GALE R AN 


Le  roman  de  Galeran  a  été  découvert  en  1877  par 
M.  A.  Bouclier ie  dans  un  manuscrit  du  xve  siècle,  qui 
porte  le  n"  a4o42  du  fonds  français  de  la  Bibliothèque 
nationale;  on  n'en  connaît  pas  d'autre  exemplaire. 

M.  Boucherie  (y  i883)  n'a  eu  le  temps  d'en  donner 
qu'une  édition  «  provisoire  »,  «  transcription  pure  et 
simple  »  du  manuscrit  :  Le  roman  de  Gâtèrent,  comte  de 
Bretagne,  par  le  trouvère  Renaat  («  Société  pour  l'étude 
des  langues  romanes.  Publications  spéciales  ».  Mont- 
pellier-Paris, 1888,  in-8).  Cf.  Romania,  XVII,  p.  43o- 
453,  et  Revue  des  langues  romanes,  4e  série,  t.  II  (1888), 
p.  463. 

«  Le  poème,  dit  M.  Boucherie,  est  de  la  fin  duxn"  ou, 
au  plus  tôt,  des  premières  années  du  xme  siècle.  »  Aucun 
argument  n'a  été  donné,  du  reste,  à  l'appui  de  cette  affir- 
mation, et  il  ne  parait  pas  facile  d'en  trouver.  On  a  dit  : 
le  vague  milieu  historique  où  se  développent  les  aven- 
tures  de  Galeran  et   de  Fresne    est    tel    qu'on  pouvait 


2  LA    SOCIETE    FRANÇAISE     VU    Xlll'     SIECLE 

l'imaginer  pendant  la  minorité  d'ArtUr  de  Bretagne 
(7  iao3)  et  avant  la  conquête  de  Nanti'-  par  Philippe- 
V.uguste  (1206)  ;  mais  cela  ne  signifie  rien.  —  D'autre 
part,  ^\  .  Fôrster  a  déclaré (TZfe  and  Galeron,  Halle  a.  S.. 
1891.  p.  xwiv)  qu'il  a  des  raisons  de  croire  que  la 
date  de  la  composition  doit  être  placée  fort  avant  dans 
le  \uie  siècle,  et  peut-être  à  la  fin;  mais  il  n'a  pas  donné, 
lui  non  plu»,  ses  raisons,  qui  sont,  parait-il,  a  intrin- 
sèques »  '  . 

L'auteur,  un  ménestrel  de  profession,  peut-être  picard. 
s'esl  nommé  à  la  lin:  Renaut.  Or,  le  célèbre  Lai  de 
l'Ombre  est  l'œuvre  d'un  certain  Jean  Renaît.  Il  n'en  a 
pas  fallu  davantage  pour  que  l'on  ait  été  tenté  d'iden- 
tifier l'auteur  de  l'Ombre  et  l'auteur  de  Galeran.  Mais 
les  quatre  manuscrits  de  l'Ombre  qui  portent  le  nom 
du  poète  le  donnent  très  distinctement  sous  la  forme 
«  Renart  »  (Le  Lai  de  l'Ombre,  p.  p.  J.  Bédier  [Friburgi 
Helvetiorum,  1890],  p.  9).  Il  n'y  a  donc  pas  lieu  de 
s'arrêter  à  une  hypothèse  qui  ne  repose  sur  rien.  — 
Plusieurs  poèmes  du  moyen  âge  sont,  du  reste,  dus  à 
un  «  Renaut  »  :  le  «  Lai  d'Ignaurès  »  (Histoire  litté- 
raire de  la  Francs.  XVIII,  p.  773),  une  «  Vie  de  sainte 
Geneviève  »  et  celle  de  saint  Jean  Bouche-d'Or  (G.  Paris, 
La  littérature  française  au  moyen  âge,  <<  146,  1-17)- 

Renaut,  l'auteur  de  Galeran,  ne  nous  apprend  guère, 
sur  lui-même,  que  son  nom.  Connaissait-il,  pour  y  avoir 
été.  la  marche  de  Bretagne  on  il  a  placé  l'abbaye  de  Beau- 
séjour2  ?  Ses  indications  topographiques  (v.  810  et  s.)  sont 

1 .  L.  Constans  (Revue  fies  lawjnes  romanes,  I.  c.)  s'est  prononcé 
dans  le  même  sens  :  l'examen  des  rimes,  «  et  le  fait  qu'aux 
v.  33c)7  et  suiv.  l'auteur  se  plaint  de  la  mesquinerie  du  temps 
présent  ('.')  »  lui  paraissent  «  indiquer  plutôt  le  milieu  du 
xme  siècle  ». 

a.  Nom  de  fantaisie.  Il  n'y  a  jamais  eu  d'abbaye  de  Beauséjour 
dans  la  marche  de  Bretagne,  ni  ailleurs. 


GALERAN  O 

peu  précises.  Avait-il  été  en  Normandie?  il  spécifie  jus- 
qu'au nom  du  saint  sous  l'invocation  duquel  était  placée 
l'église  paroissiale  de  la  Rochè-Guyon  ;  mais  rien  ne  per- 
met d'affirmer  qu'il  n'ait  pas  pris  ce  nom  au  hasard  '. 
Ce  qu'il  dit  de  la  cour  de  Lorraine,  du  lourd  allemand 
Guinant  et  des  gens  d'Allemagne  qui  combattirent  au 
tournoi  entre  Chàlons  et  Reims2,  donne  à  penser  qu'il 
avait  fréquenté,  comme  la  plupart  de  ses  confrères,  les 
cours  princières  du  Nord  et  de  l'Est,  où  la  noblesse  ger- 
manique se  rencontrait  avec  la  noblesse  de  France. 

L'admiration  de  M.  Boucherie  pour  le  roman  qu'il 
avait  découvert  était  sans  bornes  :  «  Œuvre  vraiment 
supérieure,  qui  est  aux  romans  d  aventures  du  moyen 
âge  ce  qu'est  Paul  et  Virginie  aux  romans  du  xvnic  siè- 
cle. »  M.  Boucherie  a  loué  «  le  talent  de  composition 
dont  l'auteur  a  fait  preuve,  la  pureté  de  sa  langue  et 
l'élégance  de  son  style,  la  variété  et  le  charme  de  ses 
descriptions,  la  délicatesse  des  sentiments  qu'il  prête  à 
ses  principaux  personnages,  le  pathétique  des  situations 
et  la  vraisemblance  des  aventures  ».  Bref,  il  met  Renaut 
au-dessus  de  tous  les  poètes  du  moyen  âge,  y  compris 
Chrétien  de  ïroies  3  et  l'auteur  de  Parlenopeus  de  B lois. 
—  De  son  côté,  A.  Mussafia  qualifie  Galeran  de  «  bellissimo 
poema  ».  —  C'est  beaucoup  dire,  sans  doute.  Outre  que 
Paul  et  Virginie  n'a  rien  à  faire  ici,  car  il  n'y  a,  natu- 
rellement, dans  Galeran  aucune  trace  d'exotisme,  nous 
ne  croyons  pas  que  personne  soit  tenté,  après  avoir  lu, 

i.  L'église  paroissiale  de  la  Roche-Gnyon  a  pour  patron,  non 
pas  saint  Eloi,  mais  saint  Samson,  depuis  le  xvie  siècle  au 
moins  (E.  Rousse,  La  Roche-Guvon,  châtelains,  château  et  bourg. 
Paris,   1892,  in-12). 

«.  \  .  6745.  «  Brundorez  en  va  un  requerre  —  Que  Ties  clai- 
ment  andegraive,  —  Le  senechal  de  Landongrai ve. . .  »  —  Le  texte 
de  L'édition  est  inintelligible  en  cet  endroit;  corrections  de  G.  Paris. 

3.  Cf.  YV.  Heitz,  Spielniannsbuch,  p.  4oi. 


k  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIÈCLE 

par  exemple.  VEscoufle,  Guillaume  de  Dôle  et  Flamenca, 
de  placer  Galeran  au  premier  rang.  Galeran  est  de  la 
même  veine  que  VEscoufle,  Guillaume  de  Dole  et  Fla- 
menca; il  n'esl  pas  indigne  d'être  comparé  à  ces  écrits  très 

agréables,  et  voilà  tout. 

Il  est  d'ailleurs  certain  que  «  les  principales  données 
du  poème  paraissent  avoir  été  empruntées  au  Lui  du 
Fresne  de  Marie  de  France,  ou  tout  au  moins  à  ce  fonds 
commun  de  contes  bretons  où  notre  ancienne  poésie 
narrative  a  si  largement  puisé  ».  M.  Fôrster  Cl.  c.j  a 
essavé  d'établir,  en  outre,  que  Renaut  s'est  inspiré,  en 
même  temps  que  du  Lai  du  Fresne,  de  Ville  et  Galeron 
de  Gautier  d'Arras  :  mais  on  demeure  convaincu,  après 
avoir  pris  connaissance  des  arguments  produits  pour 
l'appuyer,  que  cette  hypothèse  est  improbable  ' . 


Il  y  avait  une  fois  un  bon  chevalier,  courtois,  hardi, 
vaillant  et  sage,  nommé  Brundoré.  Il  était  très  riche, 
car  il  possédait  Mantes,  Gisors,  ^  ernon  et  le  pays 
jusqu'à  Rouen  (v.  626;)).  Madame  Gente,  sa  femme, 
était  de  très  bonne  famille,  d'extraction  royale  et  fort 
belle  ;  mais  elle  avait  le  défaut  de  trop  parler,  et  mé- 
chamment, quand  elle  était  «  en  haute  alaine  ».  Or 
il  arriva  que  la  femme,  nommée  Marsile,  d'un  des 
hommes  de  Brundoré,  nommé  Maten  5,  accoucha  de 

1.  «  Tous  ces  motifs  circulaient  dans  l'air  »  (G.  Paris,  dans 
la  Romania,  XXI.  p.  278). 

2.  La  forme  singulière  de  ce  nom  est  assurée,  car  elle  *e 
trouve  en  rime  (v.  58). 


GALERAX  O 

deux  jumeaux.  Madame  Gente,  qui  n'avait  pas  encore 
d'enfants,  en  conçut  de  la  jalousie.  Ln  jour  que  toute 
la  noblesse  du  voisinage  était  réunie  chez  elle  pour 
les  fêtes  de  l'Ascension,  comme  on  faisait  à  son  cer- 
cle l'éloge  des  jumeaux  de  Marsile  qui,  pour  leur  âge, 
étaient  les  plus  sages  du  monde,  elle  apostropha 
leur  père  :  «  Sire  Maten,  dit-elle,  beau  sire,  clercs  et 
prêtres  nous  enseignent  que,  lorsqu'une  femme  a  des 
jumeaux,  c'est  qu'elle  est  allée  avec  deux  hommes.  » 
C'est  en  vain  que  Brundoré,  très  gêné,  essaya  de  répa- 
rer cette  algarade  de  sa  femme  ;  tout  le  monde  la 
jugea  «  vilaine  »,  c'est-à-dire  inconvenante,  et  sire 
Maten,  prenant  congé,  retourna  «  en  sa  maison  », 
décidé  à  ne  plus  servir,  si  bon  seigneur  qu'il  fût,  le 
mari  d'une  personne  qui  l'avait  gratuitement  offensé. 
Deux  ans  après,  Madame  Gente  accoucha  à  son  tour, 
et  de  deux  filles  à  la  fois.  Elle  se  repentit  alors  amère- 
ment de  la  parole  qu'elle  avait  dite  «  par  desmesure  ». 
Mais  le  sort  en  était  jeté.  Vosant  braver  les  soupçons 
et  la  colère  de  Brundoré,  elle  fit  appeler  aussitôt  un 
de  ses  sergents,  un  certain  Galet,  qui  lui  était  dévoué, 
et  le  pria  d'exposer  secrètement  une  des  jumelles, 
sans  lui  faire  de  mal,  en  un  lieu  où  elle  aurait  chance 
d'être  trouvée  par  des  gens  qui  sauraient  bien  l'élever. 
«  Ce  n'est  pas  pour  m'excuser,  dit  Galet  ;  mais  j'ai 
peur  :  si  vous  vous  repentez  plus  tard,  me  voilà  con- 
damné à  mort.  »  Pourtant  il  se  décida.  La  nuit  il 
emporta  l'enfant,  avec  le  magnifique  trousseau  crue 
la  sollicitude  maternelle  avait  préparé  :  entre  autres 
choses  cinq  cents  besans  dans  une  bourse  pour  qui 


0  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AL"    XIII''    SIECLE 

trouverait  l'abandonnée,  une  poignée  de  sel  dan-  une 
aumônière  en  signe  qu'elle  n'était  pas  baptisée,  et, 
pour  attester  sa  noble  origine,  une  somptueuse  pièce 
d'étoffe,  dans  un  sachet  de  samit,  où  Madame  Gente 
avait  jadis,  d'un  art  miraculeux,  «  tissé  en  fils  d'orel 
de  soie  »  toute  la  vie  des  deux  amants.  Flme  et  Blan- 
chefleur,  le  rapt  delà  belle  Hélène  par  le  berger  Paris, 
les  douze  IVfois  de  l'Année  et  les  Quatre  Éléments.  — 
Brundoré  était  à  1?.  chasse  quand  il  apprit  la  déli- 
vrance de  sa  femme.  11  donna  cinq  marcs  d'argent 
au  messager  qui  lui  annonça  la  nouvelle  et  revint  en 
toute  hâte.  Mais  il  ne  se  douta  pas  de  ce  qui  s'était 
passé.  Quelques  semaines  plus  tard,  il  fit  baptiser  sa 
fille  unique,  qui  fut  appelée  Fleurie,  en  l'église  Saint- 
Eloi,  à  La  Roche-Guyon. 

Cependant  Galet  chevauchait  par  monts  et  par 
\hux.  à  travers  les  bruyères  et  les  ronces.  A  l'aube 
du  jour,  au  sortir  d'un  bouquet  de  bois,  il  aperçut 
une  «  villete  »  (un  hameau)  dont  les  mesnils  (les 
maisonnettes)  étaient  épars.  Ils  s'approcha  prudem- 
ment d'un  de  ces  mesnils,  isolé  au  milieu  des  champs, 
clos  d'une  Veille  haie  d'épine  et  d'un  fossé;  il  entra 
«  par  le  pont  »  et  heurta  la  porte  fermée  tant  qu'une 
femme  vint  ouvrir  : 

728        «  Frère,  fait  elle,  que  puet  ce  estre  ? 
()ui  es  .  Ou  va<  .'  Et  tu  dont  viens  .' 
—  «  Encui  *  avrez  de  mov  L'ran~  bîi 
Ce  dis!  (jalet.  se  Dieu  me  vove. 
Mais  or  s  lûJfcez  tant  que  je  sove 

Aujourd'hui. 


Ung  pou,  dame,  cy  reposez.  » 

Quant  celle  l'oit  ainsi  parler 
Hors  nel  voulst  mie  faire  aller, 
Ainz  li  a  dit  :  «  Descendez  dons  ; 
\  o  biau  parler  plus  que  vo  dons 
^  ous  donra  bon  Iioustel  encui.  » 

Après  s'être  réconforté  aux  dépens  de  la  bonne  veuve, 
mangé  un  chapon  de  sa  basse-cour  et  ses  gâteaux,  et  bu 
de  son  vin  au  tonneau  qu'elle  avait  en  dépense,  Galet, 
quittant  les  routes  et  les  champs  où  il  aurait  pu  être 
reconnu,  s'enfonça  dans  la  «  grande  forêt  antique  ». 
Sept  jours  de  marche  le  conduisirent  dans  une  vallée 
plantureuse  qu'il  n'aAait  jamais  vue  et  où  s'élevait, 
entre  les  vignes,  les  vergers,  les  bois  et  les  eaux,  une 
abbaye  de  dames  nobles.  C'était  la  riche  abbaye  de 
Beauséjour,  en  la  marche  de  Bretagne.  Galet  attacha 
le  berceau  aux  cornes  d'ivoire  dorées,  qui  contenait 
l'enfant,  à  la  fourche  d'un  gros  frêne,  près  des  portes 
de  l'abbaye,  et  s'en  alla. 

Le  lendemain,  l'abbesse  Ermine,  sœur  de  la  com- 
tesse de  Bretagne,  devait  aller  à  la  cour  de  son  beau- 
frère  pour  assister  aux  fêtes  qui  s'y  préparaient  à  l'oc- 
casion  de  la  naissance  d'un  fils,  Galeran,  l'héritier 
présomptif  de  la  Bretagne.  Elle  s'était  levée  de  bon 
matin  et  s'installait  dans  un  char  encourtiné  d'un  tapis 
de  Reims,  avec  cinq  de  ses  nonnains.  Les  bagages 
(draps,  livrées,  joyaux,  harnais)  étaient  bouclés  sur 
des  sommiers*.  Plusieurs  écuyers  formaient  l'escorte, 
avec  le  chapelain,  Lohier,  homme  excellent,  que  l'ab- 
besse aimait  beaucoup  : 
*  Cbevaux  de  charge. 


ô  LA     SOCIETE    FRANÇAISE     AL     XIIIe    SIECLE 

<ji4  Uncques  homs  de  li  ouv  n'a 

Qu'il  feïst  de  son  corps  folie. 
La  maison  ot  toute  en  baillie 
Car  l'abba  e]sse  moult  le  crut... 
Il  ot  la  bouche  bien  a'pperte 
A  bien  chanter  et  a  bien  lire. 
N'es  toit  de  li  meilleur  eslire 
Pour  conseillier  un  desvoié... 
Si  se  savoit  bien  enlremeetre 
De  trover  layz  et  nouviaux  chans. 
Moult  fu  de  biaux  deduiz  trouvans 
Et  en  françoys  et  en  latin. 
N'est  oultrageux  de  boire  vin. 
Ne  a  jeun  n'a  voit  mate  chiere*. 
11  savoit  toute  la  manière 
De  herpe,  d'autres  instrumens. 
Si  savoit  tous  les  jugemens 
D'eschiés**,  de  tables,  d'autres  jeuz. 
Hauz  lions  estoit,  doulz  et  piteuz. 

C'est  le  chapelain  Lohier  qui,  s'étant  arrêté  sous  le 
Irène  pour  «  dire  primes  »  à  voix  basse,  découvrit 
le  berceau.  Il  fut  le  parrain  de  l'enfant,  dont  la 
prieure  lut  marraine,  et  qui  reçut  le  nom  de  Fresne, 
de  l'arbre  où  Galet  l'avait  mise.  On  choisit,  pour 
Fresne,  une  nourrice,  femme  «  de  gentil  parage  » 
dont  le  mari  était  mort  à  la  guerre  et  qui  fut  habillée 
de  neuf  (peli.-»>'  grise,  surcot  et  cutte  d'écarlate).  En 
même  temps,  l'abbesse  priait  sa  sœur  de  lui  confier 
Galeran.  son  neveu,  pour  l'élever  à  l'abbaye  :  il  avait, 
lui  aussi,  une  nourrice  de  sang  noble,  car  il  n'aurait 
pas  été  convenable  qu'un  enfant  bien  né  fût  allaité 
par  «  mal  enseignée  ou  vilaine  ».  —  Les  deux  enfants, 
Fresne  et  Galeran.  grandirent  donc  cote  à  côte. 

*  triste  mine.  —  **  échecs. 


GALERAN  O 

Tous  deux  devinrent  accomplis.  Fresne  apprit  à 
travailler  avec  la  navette  et  l'aiguille  :  elle  sut  faire 
•des  aumonières,  des  draps  ouvrés  de  soie  et  d'or;  on 
voit  par  la  suite  (v.  7221)  qu'elle  savait  aussi  lire, 
écrire  et  parler  latin  :  elle  jouait  de  la  harpe  et  chan- 
tait : 

n  68        Si  lui  aprint  ses  bons  parreins 

Laiz  et  sons,  et  baler  des  mains, 
Toutes  notes  sarrasinoises, 
Cliansons  gascoignes  et  franroises, 
Lofe^rraines  et  laiz  bretons... 

De  son  coté,  Galeran  apprit,  du  même  Lohier,  qui 
fut  son  maître,  ce  qui  convenait  à  son  état  :  à  quinze 
ans,  il  savait  comment  on  doit  nourrir  un  oiseau  — 
gerfaut,  autour,  épervier,  faucon  gentil  ou  lanier,  — 
donner  le  vol  ou  rappeler  ;  il  se  connaissait  en  chiens  de 
chasse;  il  savait  tirer  de  l'arbalète  et  fabriquer  un 
bonjon  (trait  d'arbalète)  avec  son  couteau  :  il  savait 
jouer  aux  tables  et  aux  échecs...  Il  montait  à  cheval 
comme  il  faut  et  parlait  bien. 

Les  deux  jeunes  gens  s'aimèrent,  naturellement; 
mais  en  prenant  garde  de  ne  pas  prêter  à  la  médi- 
sance, qui  est  toujours  aux  aguets.  Toutefois  la  vigi- 
lance de  Lohier  s'inquiéta.  Un  jour  le  cligne  chape- 
lain, ayant  remarqué  que  sa  filleule  dépérissait  et 
«  changeait  de  couleur  »,  la  prit  par  la  main  et  la 
fit  asseoir  devant  lui,  pour  la  voir  «en  my  le  visaige » . 
Et  il  lui  laissa  entendre,  assez  brusquement,  qu'il  la 
croyait  enceinte.  Elle  fondit  en  larmes  :  «  Hélas,  dit- 
elle,  comment  avez-vous  pu  croire  cela  ?  Je  suis  ma- 

3 


IO  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIECLE 

lade,  malade  d'amour,  il  est  vrai,  mais  pas  comme 
vous  pensez.  »  Là-dessus,  Lohier,  attendri,  la  pressa 
de  lui  confier  le  nom  de  son  ami  :  il  s'emploierait 
pour  faciliter  le  mariage  ;  il  donnerait  au  besoin  à  sa 
filleule  tout  son  avoir,  plus  de  cent  marcs  d'esterlins 
blancs.  «  Mais  est-il  digne  de  vous  ?  Et  est-ce  quel- 
qu'un d'ici,  sergent,  valet  ou  écuyer?  »  Fresne  se 
redresse  à  ces  mots  : 

1 577        «  Sire,  promesse  ne  loyers, 

Ne  rien  qu'on  me  feïst  entendre 
Ne  me  feroit  ou  cuer  descendre 
A  oulenté  que  tel  gent  amasse. 
Ne  suis  mie  de  cuer  si  basse 
Com  vous  cuidez,  ne  si  villaine. 
Plus  que  Paris  n'aima  tlelaine 
M'aime  Galeren,  bien  le  sçay.  » 

«  ^  pensez-vous  ?  répond  le  chapelain .  Un  homme 
de  sa  naissance  peut  bien  vous  «  tenir  à  amie  »,  mais 
il  ne  vous  épousera  pas,  et  j'ai  peur  qu'il  ne  vous 
mente.  »  —  11  va  trouver  Galeran  :  «  Vous  avez  l'air 
triste,  dit-il;  quelles  nouvelles  de  la  forêt?  est-ce  ainsi 
que  vous  avez  profité  de  mes  leçons  ?  Le  monde  n'ad- 
met pas  la  mélancolie  chez  un  seigneur  de  votre 
rang  ;  on  dira  que  vous  avez  été  élevé  sous  les 
peliçons  des  nonnains  : 

1677       Tout  le  monde  blasme  et  reprent 
Jeune  varlet  et  ricbe  et  bault 
Qu'en  ne  voit  envoisié  et  baut*... 
S'en  vous  voy  faire  cbiere  mate** 
En  vo  pays  repris  serez...  » 

*  Que  l'on  ne  voit  gai  et  hardi.  —  **  Si  l'on  vous  voit  faire 
triste  mine... 


GALER.VX  I  I 

Si  vous  êtes  amoureux,  avouez-le  :  jeune  valet  qui 
n'est  pas  amoureux  perd  son  temps,  c'est  mon  avis. ..  » 
—  La  conversation  ne  s'achève  pas  sans  que  Galeran 
ait  confessé  ses  chastes  sentiments.  —  Le  chapelain, 
rassuré,  mais  embarrassé,  conte  la  chose  à  sa  sœur, 
prieure  du  monastère  et  marraine  de  l'héroïne.  Qu'en 
pense-t-elle?  Elle  est  enchantée,  pour  sa  part,  de  cette 
innocente  intrigue,  car  elle  aimait.  Fresne  de  tout 
son  cœur  et  elle  avait  sa  théorie  au  sujet  des  mésal- 
liances : 

igio        «  Li  homs  de  riens  ne  s'amonte 

Qui  prent  parage,  avoir  et  honte... 
Mais  femme  sage,  c'est  li  voirs, 
Aault  mieulx  que  parage  n'avoirs...  » 

Désormais  les  deux  amants  ne  furent  plus  obligés 
de  dissimuler  pour  s'entretenir  ensemble.  Car  Lohier 
leur  servit  de  chaperon,  comme  ce  jour  de  printemps 
où,  après  leur  avoir  fait  entendre  une  messe  mati- 
nale, il  les  mena  promener,  avec  la  permission  de 
l'abbesse,  dans  le  verger,  planté  de  beatix  arbres,  sur 
les  bords  de  la  rivière.  Fresne,  sans  guimpe,  ses 
tresses  sur  les  épaules,  avait  sa  harpe  au  col  ;  Gale- 
ran, magnifiquement  vêtu  d'une  cotte  et  d'un  surcot 
de  diaspre  doré,  fourrés  d'hermine,  avait  sur  la 
tête  un  chapeau  de  violettes  et  de  roses  et  tenait, 
sur  son  poing  ganté,  un  épervier.  Les  jeunes  gens 
s'assirent  à  l'ombre  épaisse  d'un  chêne.  Discrétion 
du  bon  Lohier  : 

2109       Lohier  ne  les  veult  approucher, 

Ainz  est  d'eulx  assez  trait  arrière. 


12  L.V    SOCIETE    FRANÇAISE    Al      EUT    SIECLE 

Si  va  regardant  la  rivière, 
T.!  les  chans  des  ovseaux  escoute. 
Bien  \cult  qu'ilz  parolent  sanbz  doubte 
Que  nulz  nés  puit  grever  ne  nuyre. 

Ce  jour-là,  ils  échangèrent  de  doux  propos,  et 
Galeran  s'engagea  à  n'avoir  jamais  d'autre  femme  que 
Fresne  :  il  commençait  à  lui  apprendre  un  «  lai 
nouvel  »  qu'il  avait  composé  ]">ur  elle  et  qu'elle 
accompagnait  sur  sa  harpe,  lorsque  Lohier  re- 
parut : 

233o        a  Or  tost,  fait  il,  sans  plus  targier 
Levez  vous,  sv  irons  men^i*  r 
Je  ne  lo*  plus  le  demourer.  » 

Ils  vivaient  ainsi  tous  en  paix  quand  arriva  de  Bre- 
tagne à  Beauséjour  un  grand  seigneur  de  la  cour 
bretonne,  cousin  germain  de  l'abbesse.  qui  venait 
«  querre  le  damoisel  ».  Galeran  s'attendait  depuis 
longtemps  à  être  obligé  de  quitter  son  amie,  car, 
comme  il  l'avait  dit  à  Lohier  lors  de  se-  premières 
conlidences.  il  se  sentait  «  le  cuir  et  les  os  plus 
durs  ».  et  il  n'ignorait  pas  que  le  temps  approchait 
où  il  aurait  besoin  de  savoir  ce  qu'on  apprend  «  à  la 
cour  des  hauts  hommes  />  (v.  1809).  Mais  le  cousin 
de  l'abbesse  apportait  de  tristes  nouvelles  :  le  comte 
et  la  comtesse,  pèreetmère  de  Galeran.  étaient  morts. 
Deuil  général.  Séparation  inévitable.  Galeran  recom- 
mande sa  iiancée  au  chapelain  et  à  la  prieure,  el 
part. 

*  loue,  conseille. 


GALERAN  l3 

Arrivé  dans  ses  domaines,  il  esl  reçu  honorable- 
ment par  ses  hommes,  et,  de  là,  passe  en  Angle- 
terre pour  «  requérir  ses  fiefs  et  ses  droits  »  et  rendre 
son  hommage  au  roi.  Mais,  quoique  maître  de  sept 
villes  et  de  cent  châteaux  «  bons  et  forts  »,  il  ne  songe 
qu'à  ses  amours.  Sous  prétexte  de  voir  l'abbesse,  sa 
tante,  il  revient  à  Beauséjour.  Il  y  retourne  sans  cesse. 
Et  les  gens  jasent,  car  on  s'aperçoit  bientôt  que  c'est 
pour  Fresne  qu'il  y  va  : 

2927        «  Li  cuens  Galeren  la  honnie,  » 

Fait  li  uns.  —  «  El  l'a  plus  honny,  » 

Fait  li  autres. . . 

«  Ce  puet  nostre  pais  grever 

Et  ses  parens  et  ses  amys, 

Quant  il  a  si  tout  son  cuer  mis 

En  une  garce  povre  estrange.  » 

A  la  fin  l'abbesse,  qui  ne  soupçonnait  rien,  est  mise 
au  courant  :  son  neveu  renonce  à  «  valoir  »  ;  il 
«  séjourne  »  ;  il  a  refusé  les  offres  du  roi  d'Angle- 
terre, qui  voulait  le  retenir  à  sa  cour  jusqu'à  ce  qu'il 
fût  chevalier  ;  il  ne  fréquente  pas  les  «  bons  »  ;  et 
c'est  la  faute  de  Fresne.  Elle  se  répand  en  reproches 
dont  le  premier  effet  est  d'éloigner  définitivement  le 
jeune  comte  de  Beauséjour.  Mais,  à  Nantes,  ses  con- 
seillers l'entreprennent  derechef:  «  Est-il  possible 
qu'il  se  conduise  d'une  manière  si  peu  conforme  à  son 
rang  et  à  ce  que  tout  le  monde  attend  de  lui  ?  Faites- 
vous  faire  chevalier  : 

3077       Faictes  mander  dix  damoiseaux 

Fieus  a  liaulx  hommes  de  vo  terre. 


lZ|  LA    SOCIETE    FRANÇAISE     VI"    XIIIe    SIECLE 

Si  les  menez  por  armes  querre 
A  court  ou  de  conte  ou  de  roi, 
Et  allez  a  si  hault  conroy 
Qu'on  en  parle  jusque  outre  mer. 
Haulx  homs  joyeux  qui  veut  amer 
Se  doit  atourner  a  proesce...  » 

Galeran  est  bien  forcé  de  reconnaître  la  sagesse 
de  ces  avis.  Il  s'y  conforme;  mais  il  emporte  une 
«  manche  »  où  Fresne  a  brodé  sa  propre  image,  la 
harpe  au  col  («  Ainsi  tient  elle  son  bliaut,  quant  elle 
harpe...  »)  :  ce  sera  son  talisman  dans  les  tournois. 

Après  avoir  recommandé  sa  terre  à  Brun  de  Cla- 
rent,  son  cousin,  qui  est  aussi  son  homme,  le  jeune 
comte  s'éloigne  en  magnifique  équipage.  D'abord, 
de  l'argent  monnayé,  car  c'est  très  utile  hors  de  chez 
soi  : 

3284       Estranges  lioms  est  mal  venuz 
Qui  d'avoir  est  povres  tenuz 
Et  li  riches  est  a  lionneur  ; 
Si  le  tiennent  tous  a  seigneur. 

Trente  sommiers  blancs,  chargés  de  draps,  de 
robes,  d'armes,  d'écuelles,  de  hanaps,  de  cuillers 
et  dépôts  d'argent;  et  dix  destriers  d'Espagne.  —  Il 
arrive  à  Metz,  en  Lorraine,  où  le  maître  de  la  Lor- 
raine, du  Brabant,  des  Ardennes,  de  la  Hollande  et  de 
la  Bourgogne  jusqu'à  Lausanne,  le  duc  Helvmans, 
tient  sa  cour.  Les  rues  de  la  ville,  jonchées  de  menthe, 
de  jonc  et  de  glaïeul,  sont  pleines  de  destriers,  de 
chevaliers,  de  valets  qui  portent  des  présents  aux 
pucelles    et  aux   dames,    de  damoiseaux   qui   «  font 


GALERAN 


l5 


gorge  »  à  leurs  oiseaux.  Aux  fenêtres,  des  bannières 
et  des  écus  coloriés.  Les  murs  sont  tendus  d'étoffes. 
Le  marché  est  très  animé  :  venaison,  volaille,  pois- 
son (que  l'on  vend  à  l'ombre),  cire,  épices  (poivre 
et  cumin).  Voici  maintenant  les  changeurs,  qui  «  ont 
leur  monnaie  devant  eux  »  et  qui  braillent  en  dis- 
cutant : 

33~5        Cil  change,  cil  conte,  cil  noie, 

Cil  dit  :  «  C'est  voirs  »,  cil  :  «  C'est  mençonge.  » 

Ils  «  changent  »,  mais  ils  tiennent  aussi  des  pierres 
précieuses,  des  images  d'or  et  d'argent,  et  de  la 
vaisselle  de  luxe.  Innombrables  sont,  aux  carrefours, 
les  montreurs  de  lions,  de  léopards,  d'ours  et  de  san- 
gliers, les  vielleurs,  les  chanteurs,  les  acrobates,  les 
faiseurs  de  tours  ; 

3390       Cy  orriez  cors  et  bousines*, 

Et  les  cousteaux  par  ces  cuisines 
Dont  cil  queu  **  les  viandes  couppent... 
Cy  a  grant  noise  des  mortiers 
Et  des  cloches  de  ces  moustiers 
Qu'en  sonne  par  la  ville  ensemble...  ' 

A  l'hôtel  que  Galeran  a  choisi,  l'hôte  et  l'hôtesse, 
qui  savent  très  bien  mettre  en  sûreté  ce  qu'on  leur 
confie  et  accommoder  les  chevaux,  l'introduisent,  lui 
et  sa  suite,  dans  une  grande  salle  tendue  de  draps  et 
jonchée  d'herbe  fraîche.  Il  distribue  des  robes  à  ses 

trompettes.  —  **  cuisiniers. 

1.  Comparer  la  fête  donnée  à  La  Roche-Guyon  lors  des  noces 
projetées  de  Galeran  avec  Fleurie  (v.  6808  et  suiv.). 


l6  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIÈCLE 

compagnons.  Il  va  entendre  la  messe.  Puis  l'heure  du 
dîner  sonne,  et  on  entend  de  tous  côtés  «  crier  l'eau  » 
pour  les  ablutions. 

Le  Breton  se  décide  alors  à  se  présenter  au  duc, 
avant  qu'il  ait  pris  place  à  table,  car  on  peut  mieux 
juger  du  vouloir  des  gens  «  avant  qu'ils  boivent  ».  Il 
se  fait  désigner  le  duc  par  son  hôte,  et,  s'agenouil- 
lant  devant  lui.  avec  ses  damoiseaux,  il  présente  sa 
requête  :  «  Sire,  j'ai  quitté  mon  pays  pour  vous  ser- 
vir, s'il  vous  plait.  »  Il  se  nomme.  Le  duc  se  dresse 
aussitôt,  le  relève  et  l'embrasse  «  en  my  la  face  »,  sui- 
vant l'usage  du  temps  («  La  costume  estoit  lors  a  ce  » 
v.  3534  :  cf.  aSi3):  il  se  dit  ravi  de  retenir  à  son 
service  le  fils  d'un  comte  de  Bretagne,  d'autant  plus 
que  ledit  comte  lavait,  jadis,  aidé  de  ses  conseils  à 
la  cour  du  roi  de  France  dans  une  affaire  difficile 
dont  il  n'était  sorti  que  «  malgré  les  royaux  ».  "  Sans 
plus  »,  chevaliers  et  dames  s'asseoient  ;  Galeran  et  ses 
damoiseaux  entrent  immédiatement  en  fonctions, 
«  servent  »  et  «  taillent  »  comme  il  faut. 

Dans  ces  fonctions  domestiques  d'aspirant  à  la 
chevalerie,  qui  ne  durèrent  pas  moins  de  deux  ans, 
le  jeune  comte  de  Bretagne  se  fit,  à  la  cour  de  Lor- 
raine, la  meilleure  réputation.  Il  «  servait»  très  bien, 
non  seulement  à  table,  mai--  «  à  rivière  ».  en  bois,  en 
tournoi,  en  estour.  Il  était  très  généreux  pour  les 
sergents  du  duc  et  les  «  povres  chevaliers  honteux  » 
qui,  «  par  mesaise  »,  séjournent  dans  les  hôtels.  Et, 
à  force  de  donner,  il  désarmait  l'envie. 


GALERAN  1 7 

Cependant,  il  n'oubliait  pas  Fresne.  Il  avait  d'abord 
correspondu  avec  elle  par  des  messagers  secrets  ; 
mais  l'abbesse  en  fut  avertie,  et  elle  en  trembla  de 
colère.  Ayant  pris  Fresne  en  flagrant  délit  de  corres- 
pondance interdite,  elle  l'accabla  d'injures  : 

3G6q        Si  li  a  dit  :  «  Orde*  truande, 

Corn  tu  m'as  ou  cuer  grant  duel  mis, 

Quant  Galeren  est  tes  amys 

Qui  sires  est  de  ceste  marche  !...  » 

Cet  incident  mit  fin  nécessairement  aux  rapports 
épistolaires.  Galeran,  pour  éviter  le  «  trop  penser  », 
qui  «  assote  »  tant  de  gens,  chercha  des  distractions 
dans  le  monde.  Mais,  pour  Fresne,  à  Beauséjour,  tout 
alla  de  mal  en  pis.  On  l'insultait.  Le  bon  Lohier,  son 
protecteur,  était  mort  en  la  faisant  son  héritière.  Elle 
avait  beau  lire  le  psautier,  elle  pâlissait,  s'assom- 
brissait. L'abbesse,  qui  la  haïssait,  la  railla  un  jour 
sur  sa  mine.  Fresne  répondit  vivement  que  ce  n'était 
pas  aux  nonnains,  qui  devraient  se  plomber  le  teint 
au  service  de  Dieu,  à  parler  de  ces  choses-là  à  une 
«  femme  du  siècle  » .  Alors  l'abbesse  : 

383g  ...  «  Je  vous  feroye 

Moult  volentiers  céans  nonnain.  » 

Mais  elle  ne  connaissait  pas  l'indomptable  énergie 
de  Fresne,  ni  «  de  quel  pied  elle  clochait  »  : 

384 1       «  Par  saint  Denis,  ja  de  Fresnein  » 
Dit  Fresne,  «  ne  ferez  rendue**. 


sale. 


religieuse,  sœur  converse. 


IO  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIII      SIECLE 

J'ay  si  aprise  et  entendue 
A  ie  '  qu'en  seust  mener  en  cloistre 
Que  je  n'y  puis  m'onneur  accroître. 
Nuls  n'y  fait  euvre  qui  Dieu  pleise, 
Ghascun  se  rent  pour  vivre  a  aise. 
Pour  ce  encore  ne  me  vueil  rendre. 
Si  je  vueil  a  rendage  entendre 
Je  m'en  istray  *  de  Biausejour, 
S'entreray  en  plus  dur  séjour 
Pour  eschever**  aise  et  délit.  » 

Cette  attitude  lui  attira  de  nouvelles  aménités  : 
«  Garce  baude  et  lécheresse***,  s'écria  Fabbesse,  vous 
ne  serez  pas  «  femme  à  comte  »  ;  plutôt  gagnerez- 
vous  votre  pain,  si  vous  vivez  longtemps,  à  peigner 
et  à  laver  les  déchets  de  laine.  » 

386o  —  «  A  Dieu  ne  plaise  qu'ainsi  aille 

Ce  dit  Fresne  a  Madame  Ermine... 
Si  je  suis  povre  et  foible  et  lasse 
Je  ne  suis  mie  de  cuer  basse... 
Mon  cuer,  Madame,  si  m'aprent 
Que  je  ne  face  aultre  mestier 
Le  jour  fors  lire  mon  saultier**** 
Et  faire  euvre  d'or  o'u  de  soie, 
Oyr  de  Thebes  ou  de  Troye, 
Et  en  ma  herpe  lays  noter, 
Et  aus  eschez  autruy  mater 
Ou  mon  oisel  sur  mon  poign  pestre. 
Souvent  ouy  dire  a  mon  maistre 
Que  tel  us  vient  de  gentillesse.  » 

Ses  instincts  aristocratiques  ne  l'empêchent  pas,  du 


*  je   sortirai.  —   **  éviter.  —  ***  fille    hardie   et  libertine.  — 
****  psautier. 

1.  Éd.  :  Joie. 


GAI.ERAN  ig 

reste,  de  proclamer  que  la  naissance  n'est  pas  tout  et 
qu'il  y  a  des  hauts  et  des  bas  dans  tous  les  rangs  de 
la  société  : 

3goi        «  En  a  veù  maint  povre  prestre 
Que  l'en  sçavoit  bien  entechié*, 
\  enir  a  grant  arceveschié... 
Avoir  ne  nest**  mie  avec  Fomme. 
Telz  est  riches  qui  en  la  somme 
Vient  de  richesse  a  povreté. 
Tel  a  povres  au  nestre  esté 
C'on  voit  puis  mourir  en  richesse.  » 

Mais  c'en  était  trop  pour  Madame  Ermine  :  après  lui 
avoir  révélé  le  secret  de  sa  naissance,  elle  mit  l'enfant 
trouvée  à  la  porte,  avec  les  différents  objets  qui  avaient 
été  jadis  recueillis  dans  son  berceau.  Fresne  ne  laissa 
que  le  berceau  :  «  Je  le  laisse,  dit-elle  à  l'abbesse  ; 
s'il  est  céans  nonnain  ou  femme  qui  en  ait  besoin 
pour  un  enfant,  il  pourra  être  encore  utile.  »  Là-des- 
sus, elle  fit  affectueusement  ses  adieux  à  la  prieure, 
sa  marraine,  et  s'en  alla,  toute  seule,  vêtue  de  drap 
pers  de  Flandre,  avec  une  malle  troussée  à  la  selle 
de  sa  mule,  et  sa  harpe. 

Elle  s'en  alla  en  chantant.  Dans  les  hôtels  où  elle 
logeait,  sa  harpe  lui  servait  à  se  rendre  agréable  aux 
gens  et,  quelquefois,  à  payer  son  écot1.  A  Rouen,  elle 
avisa,  dans  la  rue,  une  bourgeoise  de   bonne  appa- 

*  pourvu    de  bonnes  dispositions.    —   **  naît. 

1.  L'auteur  observe  incidemment,  à  ce  propos  (v.  4107): 
«  Elle  n'est  englesce  n'escote  »  (elle  n'est  ni  anglaise  ni  écos- 
saise). Mais  on  ne  voit  pas  bien  ce  qu'il  veut  dire  par  là. 


20  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AL     XIII      SIECLE 

rence  qui  était  devant  sa  porte  avec  une  petite  fille, 
et  la  salua  : 

4207        «  Si  vous  me  vouliez  louer 

Vostre  oustel,  je  le  loueroye...  » 

Mais  la  bourgeoise,  méfiante  : 

/|2  23  ...  «  Amye, 

Herbegeresse  ne  suis  mie. 
Damedieu*  vous  puist  herbergier  !  » 

Toutefois  la  petite  filleayant  insisté  pour  que  l'étran- 
gère lut  accueillie,  sa  mère  y  consentit.  Fresne,  qui 
se  faisait  appeler  Mahaut,  s'installa  dans  la  maison 
et  commença  à  travailler  de  son  métier  de  brodeuse. 
Avec  le  plus  grand  succès,  car  elle  était  très  habile. 
D'ailleurs,  elle  était  si  simple,  si  sage,  si  belle,  que 
les  prétendants  ne  tardèrent  pas  à  affluer.  Mais  elle 
les  découragea  par  son  extrême  modestie  :  elle  ne  sor- 
tait jamais  que  pour  aller  à  l'église . 

Le  premier  soin  de  la  prieure,  après  le  départ  de 
Fresne,  avait  été  de  faire  avertir  Galeran  de  ce  qui 
venait  de  se  passer.  Le  désespoir  du  fidèle  amant  fut 
immense.  Il  fit  chercher  la  jeune  fille  partout,  jus- 
qu'en Espagne,  en  Sicile  et  en  Frise,  pendant  un  an, 
mais  sans  résultat.  Alors  il  la  crut  morte  et  se  livra 
à  d'abondantes  lamentations.  Lui  au>>i,  il  eut  mau- 
vaise mine.  On  en  conclut  immédiatement,  à  Metz, 
qu'il  était  tombé  amoureux.  Mais  de  qui:3  Les  langues 

*  Le  Seifrnour  Dieu. 


GALERAX  21 

allèrent  leur  train.  Sans  doute  il  s'agissait  d'Esmerée, 
fille  du  duc  de  Lorraine.  Le  duc  d'Autriche,  qui  ser- 
vait à  la  cour  de  Lorraine,  «  pour  avoir  armes  », 
comme  Galeran,  languissait,  de  notoriété  publique, 
pour  ladite  Esmerée.  Mais  Esmerée  n'en  voulait  pas; 
c'était  donc  quelle  préférait  le  Breton. . .  Cette  dernière 
supposition  était  juste:  Esmerée  aimait  Galeran,  en 
effet,  et  elle  le  lui  fit  comprendre  un  jour  qu'il  était 
venu  «  esbanoyer  »  clans  la  chambre  des  dames. 
Galeran  s'était  assis,  tout  pensif,  à  son  ordinaire; 
elle  ôta  un  chape  1  [de  fleurs] qu'elle  avait  et  le  lui 
mil  gentiment  sur  la  tête,  ce  qui  lui  allait  fort  bien  : 

455c)        «  Galeren,  frère,  il  m'est  avis, 
Fait  privéement  la  pucelle, 
Que  vous  estes  dessouz  l'esselle 
D'une  plaie  bleciez  oscure, 
Ou  il  ne  pert  point  d'ouverture... 
A  ous  la  devez  moût  bien  ouvrir... 
Dictes  moy  si  je  vous  dy  voir.  » 

Galeran  comprit,  mais  se  tut,  tout  au  souvenir  de 
Fresne.  D'où,  pour  Esmerée,  la  nécessité  de  -s'expli- 
quer plus  clairement  : 

458i        Le  Breton,  qui  se  tait,  acolle. 
Si  li  a  .dist  :  «  Galeren,  frère... 
Ne  me  tenés  pas  a  estoute 
Si  je  suis  en  vo  commant  toute 
Pour  vous  oster  de  ce  mahaign*.  » 

Mais  c'est  en  vain  qu'elle   lui  fit  une  déclaration 

«  Ne  me  tenez  pas  pour  folle  si  je  suis  toute  à  vous  pour  vous 
débarrasser  de  cetle  plaie.  » 


2  2  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIII      SIECLE 

formelle  ;  il  persista  à  demeurer  insensible,  quoique 
courtois. 

Cependant,  le  temps  était  venu  de  conférer  la  che- 
valerie aux  damoiseaux  de  Bretagne  et  d'Autriche.  — 
Le  bon  duc  fit  proclamer  «  un  jour  »  à  cet  effet,  au 
printemps.  Ce  jour-là,  Metz  s'emplit  dune  telle  foule 
de  dames  et  de  seigneurs  qu'on  dut  en  loger  le  tiers 
hors  les  murs,  dans  des  pavillons,  en  plein  champ. 

Galeran  s'arme:  haubert,  chausses  de  fer  lacées, 
heaume  cerclé  d'or;  sur  le  dos  un  samit  d'Inde,  brodé 
par  devant  et  par  derrière  de  l'aigle  d'or  qui  est 
aussi  sur  sa  bannière.  Le  duc  lui  fait  l'honneur,  sui- 
vant l'usage,  de  lui  chausser  l'éperon  droit,  et  lui  baille 
une  épée  orientale,  choisie  dans  son  trésor,  «  claire 
et  lettrée,  à  pommeau  d'or  ».  Le  vaillant  chevalier 
Brundoré  était  là,  comme  par  hasard  :  Galeran,  qui 
l'avise,  lui  demande  courtoisement  qu'il  «  lui  fasse 
honneur  de  l'épée  » .  Brundoré  la  lui  ceint  au  côté 
gauche,  puis  lui  donne,  de  la  main  droite, 

47^0        La  collée  *  qui  signifie 
L'ordre  de  chevalerie  ; 
Et  si  li  a  dit  au  donner  : 
et  Chevalier,  Dieux  te  puit  tourner 
A  si  grand  houneur  en  la  somme 
Qu'il  face  de  ton  corps  proudomme 
En  penser,  en  dit  et  en  fait...  » 

La  duchesse,  femme  du  duc,  lui  met  au  cou  l'écu 
à  l'aigle  d'or  et  en  fait  autant  aux  autres  damoiseaux 

*  tape  sur  le  cou. 


GALERAN  20 


pour  honorer  Galeran,  leur  maître.  Puis,  on  va  en- 
tendre la  messe,  où  la  foule  est  immense.  Les  gens 
regardent 

4709        Ceulx  qui  messe  oient  tout  armé 
Hyaulmes  es  chiez  et  fer  vestu  *, 
Espées  ceintes  ;  car  tel  fu 
Anciennement  la  coustume... 

Esmerée  allume  le  cierge  du  Breton,  et  l'Autri- 
chien est  sur  le  point  de  s'en  évanouir  de  rage.  Le 
prêtre,  après  le  service,  fait  communier  les  adoubés. 
Puis  on  s'en  va  dîner.  Les  chevaliers  se  désarment  et 
revêtent  de  ces  robes  de  soie  dorée  «  qui  sont  faites 
en  la  terre  aux  Maures  »,  fourrées  d'hermine.  On  se 
lave  les  mains  ;  les  manches  de  Galeran  sont  «  te- 
nues »,  pendant  cette  opération,  par  un  duc  et  une 
duchesse.  On  mange,  on  boit,  on  raconte  des  chan- 
sons et  des  histoires,  vraies  ou  fausses,  tandis  que 
les  ménestrels  viellent  ou  jouent  de  la  cornemuse.  Les 
exercices  militaires  sont  remis  au  lendemain. 

Le  lendemain,  quarante  adoubés  de  la  veille  parais- 
sent dans  le  champ  clos,  hors  des  murs  de  la  cité. 
Galeran,  monté  sur  un  cheval  d'Espagne,  dont  le  bon 
duc  lui  a  fait  don,  reçoit  les  derniers  conseils  de  Brun- 
doré,  son  parrain  chevaleresque  :  comment  il  faut 
tenir  la  lance,  ramener  l'écu  devant  la  poitrine  au 
moment  du  choc,  tirer  l'épée,  etc.  Après  un  galop 
d'essai,  Guinant  d'Autriche  se  présente  pour  jouter. 
Combat.  Guinant  est  désarçonné.  Mêlée.  A  la  fin  le 

*  Heaumes  en  tète  et  vêtus  de  fer. 


24  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIII      SIECLE 

duc  et  les  autres  hauts  hommes  séparent  en  riant  les 
combattants.  On  rentre  à  Metz;  on  se  lave,  on  mange. 
»Le  duc  distribue  des  cadeaux,  armes,  chevaux,  etc. 
Galeran  se  montre  aussi  très  large,  et  Brundoré  est 
tout  fier  de  son  filleul. 

Sur  ces  entrefaites,  un  messager  entre  en  ville, 
dépenaillé,  sur  un  cheval  fourbu.  Il  annonce  au  duc 
que  le  roi  de  Danemark,  a  envahi  ses  Etats  et  ravage 
la  Hollande.  Les  barons  de  la  cour  ducale  sont  aus- 
sitôt rassemblés  pour  donner  aide  et  conseil.  Leur 
avis  est  de  se  mettre  en  marche  le  lendemain,  au 
point  du  jour.  —  Il  va  de  soi  que  Galeran  contribua 
largement  à  la  défaite,  des  Danois. 

La  narration  des  exploits  de  Galeran  en  Hollande 
aurait  pu  durer  longtemps  ;  elle  est  très  courte.  De 
même,  les  épisodes  qui  suivent  sont  à  peine  esquis- 
sés :  querelle  entre  Galeran  et  Guinant,  à  propos 
d'un  coup  aux  échecs,  départ  des  Bretons,  désespoir 
d'Esmerée.  —  Lorsque  reprend  le  cours  normal  du 
récit,  Galeran  est  l'hôte  de  Brundoré  au  château  de 
La  Roche-Guyon.  en  Normandie.  Madame  Gente,  la 
femme  de  Brundoré,  dont  les  années  n'ont  pas  altéré 
la  grâce,  est  là,  ainsi  que  sa  fille  unique,  Fleurie, 
aux  cheveux  blonds.  Galeran,  à  l'aspect  de  Fleurie, 
reste  ébahi,  car  il  croit  revoir  Fresne,  tant  la  ressem- 
blance est  parfaite  entre  l'héritière  de  La  Roche  et 
l'enfant  trouvée  de  Beauséjour.  Il  la  saisit  dans  ses 
bras  el  la  baise.  Stupéfaction  de  Fleurie  : 

52^3        ...  «  Comment  advient, 

Biau  sire,  de  si  vaillant  homme, 


GALERAN  20 

Com  vous  estes,  qui  si  s'asomme 

De  grant  folie  et  de  grant  rage  ? 

Quant  une  famé  en  vostre  aage 

N'avez  veûe,  n'ele  vous, 

Si  vourrez  jouer  comme  espoux 

Joue  a  espouse  ?  C'est  laide  euvre...  » 

Galeran,  confus  de  son  erreur,  s'excuse  et  s'asseoit 
en  pleurant  à  une  fenêtre  de  marbre  d'où  l'on  aperçoit 
un  verger  (qui  lui  rappelle  aussitôt  le  verger  de  Beau- 
séjour),  et  gémit.  Il  gémit  longtemps.  Huit  jours  se 
passent,  et  Brundoré,  plus  attaché  que  jamais  à  la 
fortune  du  jeune  comte,  se  décide  à  l'accompagner 
en  Bretagne.  Des  fêtes  magnifiques  ont  lieu  pour  célé- 
brer le  retour  du  seigneur  dans  ses  domaines. 

Ici  s'intercale  la  suite  de  la  querelle  entre  Galeran 
et  Guinant.  Lors  de  cette  partie  d'échecs  qui  s'était 
terminée  par  des  paroles  injurieuses,  il  avait  été  con- 
venu que  les  deux  nouveaux  chevaliers  se  mesure- 
raient, eux  et  leurs  gens,  dans  un  tournoi  régulier, 
entre  Châlons  et  Beims,  aux  octaves  de  la  Saint-Jean, 
pour  voir  lesquels  valaient  le  mieux,  des  Bretons  ou 
des  Allemands.  En  prévision  de  cette  lutte,  Brundoré 
s'était  préoccupé  de  rassembler  dans  toute  la  France 
les  champions  les  plus  solides  parmi  les  chevaliers, 
errants  ou  non,  qui  «  aiment  mieux  les  cembiaus  et  les 
estours*  que  nul  avoir  ».  —  Au  temps  fixé,  Guinant 
était  à  Châlons,  et  Galeran  à  Beims,  avec  i  5oo  che- 
valiers chacun.  Les  deux  bandes  se  rencontrèrent  sur 

*  les  joutes  et   les   mêlées. 


26  L  \     SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

la  «  pièce  de  terre  »  qui  était  le  lieu  du  rendez -vous. 
Le>  Allemands  étaient,  comme  d'ordinaire,  fort  or- 
gueilleux en  leur  langage.  Du  côté  des  Bretons  etdes 
Français,  c'est  Brundoréqui  «  devisa  »>  le  tournoi.  La 
journée  commença  par  un  duel  entre  Guinant  et  Ga- 
leran.  Celui-ci  fut  pris  par  les  Allemands,  accourus  à 
l'appel  de  leur  seigneur,  mais  délivré  par  ses  Bre- 
tons, et  une  mêlée  Rengagea1.  Au  soir,  tout  n'était 
pas  fini.  Les  vallets  passèrent  la  nuit  à  raccommoder 
les  hauberts  et  les  chausses.  Le  lendemain,  dès  l'au- 
rore, après  la  messe  et  le  manger,  on  en  revint  aux 
mains  de  plus  belle  : 

0927        Chascun  de  soy  armer  se  peine 
D'armeures  neufves  et  fresches. 
Li  un  y  porte  unes  bretesches  * 
En  son  escu  reluisant  cler. 
Cil  un  lyon,  cil  un  cengler  **, 
Cil  un  liepart,  cil  un  poisson. 
Cil  porte  son  heaulme  en  son*** 
Beste  ou  oisel  ou  flour  aucune. 
Cil  porte  une  baniere  brune 
Cil  blanche,  cil  ynde  ****,  cil  vert. 
L'autre  y  poez  veoir  couvert 
D'armes  vermeilles  foillollées  j... 
S'a  chascuns  une  tainte  lance 
Ou  li  penons  de  soye  pent... 

Galeran,  qui  avait  fait  attacher  à  sa  lance  la  man- 

*  tourelle.  —  **  sanglier.  —  ***  au  sommet  de  son  heaume.   — 
****  bleue.  —  7  ornées  de  feuilles  (sens  littéral). 

1.  Ici  sont  désignés  pour  leurs  noms  les  dix  chevaliers  que 
Galeran  avait  emmenés  à  la  cour  de  Lorraine  en  qualité  de 
damoiseaux.  Ces  noms,  à  notre  connaissance,  n'ont  pas  encore 
été  étudiûs. 


GALERA>  27 

che,   présent    de  Fresne,   défia  de    nouveau  l'Autri- 
chien, en  ces  termes  énigmatiques  : 

5954        «  S'amours  le  cuer  point  et  avive, 
Vieigne  a  moy  jousler  pour  la  vive 
Et  je  jousteroy  pour  la  morte.  » 

Guinant,  qui  n'avait  jamais  entendu  parler  de 
Fresne,  ne  comprit  rien,  et  pour  cause,  à  cette 
histoire  de  vive  et  de  morte.  Il  n'en  répondit  pas 
moins  au  défi  et  fut  battu.  Nouvelle  mêlée.  Beaucoup 
de  dents  et  de  membres  cassés.  Mais,  à  la  fin,  les 
Allemands  faiblirent  ;  les  Bretons  et  leurs  alliés 
(Français,  Normands,  Champenois,  etc.),  firent  quan- 
tité de  prisonniers.  Il  ne  resta  plus  qu'à  liquider 
les  rançons.  On  apprit  alors  aux  Allemands  «  com- 
ment prison  fait  bourse  plate  »  ;  on  les  saigna  sans 
lancette.  Les  chefs  se  rachetèrent  pour  des  sommes 
variant  entre  /ioo  et  700  marcs  d'argent.  La  nuit 
suivante,  les  vainqueurs  firent  la  fête,  et  dépensèrent 
largement,  car  «  d'autrui  cuir  large  courroie  »,  et, 
d'ailleurs, 

6256       Telz  est  de  tournoi  la  coustume. 


Le  temps  passe.  Galeran  revient  chez  Brundoré 
et  ne  déplaît  pas  à  Fleurie,  quoiqu'il  ne  cherche  pas 
à  lui  plaire.  Il  engourdit  son  ennui  par  des  exploits 
dans  de  nouveaux  tournois  en  Bourgogne,  en  France 
et  autres  marches.  Mais  il  ne  se  marie  pas,  quoiqu'il 


20       .       LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AL     Mil      SIECLE 

soit  d'âge.  C'est  ce  dont  son  cousin  Brun  de  Clarent 
saisit  un  jour  l'occasion  de  le  reprendre  :  «  Beau 
doux  sire,  lui  dit-il,  la  terre  de  Bretagne  ne  peut  pas 
rester  sans  hoir,  par  votre  faute.  Mieux  vaudrait  être 
esclave  au  Caire  qu'être  amoureux  d'une  ombre, 
comme  vous  (Mes  : 

638i         \  oulez  vous  en  perdre  le  rire 

Et  le  déduit  d'une  autre  amer  ?.. . 

Si  prenez  famé  qui  vous  siece  *  ; 

Ne  demourra  mie  grant  pièce 

Que  vos  n'obliez  vo  doleur... 

Et  s'en  serez  moult  plus  doublez  **.  » 

Cet  avis  était  très  sage,  et  Galeran  dut  se  l'avouer. 
Il  se  laissa  enfin  persuader  d'épouser  la  fille  de  Brun- 
doré,  parce  quelle  ressemblait  à  Fresne.  Il  la  fit  donc 
demander,  par  deux  évèques,  à  son  père,  qui  consen- 
tit. La  nouvelle  du  prochain  mariage  ne  tarda  pas  à 
se  répandre  depuis  Nantes  jusqu'à  Metz. 

Fresne  l'apprend,  cette  nouvelle,  dans  sa  retraite 
de  Rouen,  et  elle  en  a  le  cœur  percé.  Elle  reconnaît 
du  reste,  —  et  non  sans  raison —  que  c'est  sa  faute, 
car  pourquoi  s'est-elle  cachée  depuis  que  Galeran, 
maître  de  ses  actions,  la  fait  chercher  en  tous  lieux? 
Elle  se  résout  donc,  un  peu  tard,  à  reparaître  devant 
lui.  Elle  partira  avec  Rose,  la  fille  de  son  hôtesse,  sous 
prétexte  de  s'acquitter  d'un  pèlerinage  à  Saint-Denis 
et  d'offrir  en  vente,  sur  la  route,  une  broderie  qu'elle 
a  faite  à  la  demoiselle  de  La  Roche,  dont  on  annonce 
les  noces.  Fresne  et    Rose  s'habillent  en   pèlerines  : 

*  convienne.  —  **  craint. 


GALERAX  29 

écharpe,  chape  perse  et  bourdon.  Elles  arrivent  à  La 
Roche,  sur  leurs  mules,  au  moment  des  derniers  pré- 
paratifs. Fresne  fixe  sur  sa  tète  une  ample  guimpe 
blanche,  son  chaperon  par-dessus,  pour  n'être  pas 
reconnue  et  descend  dans  une  humble  maison  du 
bourg,  dont  la  logeuse  se  charge  de  lui  acheter  à 
manger.  Là,  elle  se  taille  en  toute  hâte  un  habille- 
ment somptueux  dans  l'étoffe  qu'elle  a  emportée, 
celle  que  l'on  avait  trouvée,  jadis,  dans  son  berceau, 
tandis  que  le  pays  s'emplit  d'invités  et  de  provisions. 
—  En  même  temps,  au  château,  Madame  Gente  prési- 
dait à  la  toilette  de  Fleurie  :  robe  de  clair  samit  vermeil, 
brodé  de  fleurs  d'or  ;  sur  la  tête  un  cercle  d'or,  orné 
de  pierres  précieuses  ;  et  ceinture  à  boucle  d'or. 

C'est  le  malin  du  dimanche  où  la  cérémonie 
doit  avoir  lieu.  Fleurie  est  installée  dans  un  fauteuil. 
Chevaliers,  dames  et  pucelles,  tant  «privés  »  qu'  «es- 
tranges  » ,  ont  envahi  le  château  ;  assis  sur  des  tapis 
et  sur  des  bancs,  ils  se  content  les  nouvelles,  ou  bien 
écoutent  les  ménestrels  qui  viellent,  harpent  et  chal- 
lemellent  en  attendant  l'heure  de  la  messe.  Galeran 
est  au  milieu  de  tous  ces  gens  ;  il  n'a  pas  l'air  de 
s'amuser  ;  Brundoré,  qui  s'en  aperçoit,  fait  ce  qu'il 
peut  pour  le  distraire,  mais  sans  succès. 

Cependant  Fresne  a  revêtu,  de  son  côté,  la  robe 
magnifique  qu'elle  a  faite  de  ses  propres  mains;  elle 
emporte  sa  harpe  et,  à  tout  hasard,  l'oreiller  brodé 
qu'on  avait  mis  sous  sa  tête  le  jour  où  on  l'exposa. 
Elle  entre  au  château,  en  «  promenant  ses  doigts  sur 
sa  harpe  »  et  en  chantant  un  lai  improvisé  : 


3o  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

6987       Je  voiz  aux  noces  mon  amy 
Plus  dolente  de  moy  n'i  va  !  ' 

Dès  les  premières  notes,  tous  les  ménestrels  se  tai- 
sent. «  mettent  leurs  instruments  arrière  »,  car  la 
harpe  de  Fresne  a  des  sons  délicieux.  Silence  général. 
Elle  en  profite  pour  interpeller  le  fiancé,  visiblement 
mal  à  son  aise,  et  bientôt  suffoqué: 

7022        «  Quens  Galerens,  com  faictes  chiere  !... 
Est  ce  cops  qui  vous  a  nercy  * 
D'espée  ou  de  lance  de  Fresne  ?  » 

LattitudedeGaleranest,  ici,  singulièrement  piteuse. 
Tandis  que  Fresne  passe  dans  la  chambre  de  Fleurie 
pour  lui  offrir  ses  compliments,  il  se  couvre  la  tête 
de  son  manteau,  parce  que  «  veoir  la  joie  lui  est 
grief  »,  et  se  retire.  Du  reste  il  n"a  pas  reconnu 
Fresne,  pour  autant.  A  Brun  de  Clarent,  qui  l'inter- 
roge, il  se  contente  de  signifier  que,  décidément,  il 
ne  pourra  pas  épouser  la  fille  de  Brundoré.  A  quoi 
Brun  voit  «  fort  à  reprendre  »,  mais,  toutefois,  ne 
sait  que  dire.  Il  finit  par  conseiller  à  Galeran  de  se 
faire  porter  malade,  pour  gagner  au  moins  vingt- 
quatre  heures. 

Pendant  ce  temps  le  succès  de  Fresne,  comme  mu- 
sicienne, était  grand  dans  les  appartements  des  clames. 
Madame  Gente  chantait  des  chansons  que  Fresne 
accompagnait  sur  la  harpe.  Mais,  tout   à   coup,  elle 

*  Est-ce  coup  qui  vous  a  noirci... 

1.  Pastourelle  publiée  dans  Bartsch,  Romancée  et  pastourelles, 
p.  2li. 


GALERAN 


3l 


s'arrêta  ;  elle  venait  d'apercevoir,  sur  la  robe  de  la 
ménestrelle,  en  quartiers,  les  broderies  qu'elle-même 
avait  jadis  faites  et  laissées,  comme  signe  de  reconnais- 
sance, dans  le  berceau  de  sa  fille  abandonnée.  — 
Elle  ^e  pâme  ;  elle  appelle  Fresne  clans  une  cbambre 
privée  ;  elle  lui  fait  raconter  sa  vie.  Puis,  elle  l'em- 
brasse «  en  vraie  mère  »  : 

7290        «  Belle  Fresne,  douceur  de  cuer, 
Ala  fille  es,  et  celle  est  ta  suer 
Qui  la  hors  siet  a  grant  hounour...  » 

Après  les  premières  effusions,  G  en  te  envoyé  cher- 
cher Brundoré  ;  elle  se  jette  à  ses  pieds  et  lui  raconte 
tout,  en  détail  :  les  deux  jumelles,  l'abandon.  Le  bon 
sire  pardonne  aussitôt.  Il  lève  le  menton  de  Fresne  ; 
il  est  convaincu  : 

7487        «  Par  foy,  fait  il,  céans  voit  on 
Le  voir  de  quanque  j'ay  oy  *.  » 

Plus  de  vingt  fois  il  baise  Fresne  sur  la  bouche. 
Mais  il  apprend  d'elle  qu'elle  est  «  plevie  »  (fiancée) 
depuis  cinq  ans  à  Galeran.  C'est  donc  elle,  cette 
«femme  estrange  »,  dont  il  avait  si  souvent  entendu 
dire  que  le  jeune  comte  de  Bretagne  était  féru,  au 
point  que  beaucoup  l'en  blâmaient! 

Brundoré  se  rend  sans  désemparer  dans  la 
chambre  où  Galeran,  qui  ne  se  doutait  de  rien,  mais 
qui  craignait  par-dessus  tout  qu'on  vint  le  chercher 

*  la  vérité  de  tout  ce  que  j'ai  entendu. 


32  LA     SOCIÉTÉ     FRANÇAISE    AU     Xllf     SIKCLE 

pour  la  messe,  se  plaignait,  bâillait,  soupirait,  comme 
s'il  eût  été  malade  : 

7-563       Premiers  parolle  Galerens  : 

«   Sire,  fait  il,  je  n'ay  rnestier 
D'uy  mais  oïr  messe  en  moustier, 
Car  maulx  m'a  tout  le  cuer  soupris. 
Si  soit  li  jour  a  demain  pris 
De  ce  que  nous  devons  huy  faire...  » 

Brundoré  cligne  de  l'œil,  car  il  voit  de  quoi  il 
retourne  : 

757.3        «  Je  ne  autre  ne  vous  aproche, 

Respont  Brundorez.  biaux  doulx  sire, 

A  ce  dont  vous  oy  esconduire*. 

Ce  ne  vous  vueil  je  dire  mie  ; 

Ainz  vous  dv  :  «  Fresne.  vostre  amie, 

0  Ma  belle  fille  au  corps  séant 

«  N  ous  mande,  s'il  vous  va  grevant, 

«  Qu'a  li  vieignés  a  chiere  clere**, 

«  La  ou  elle  est  avec  sa  mère.  » 

Mais  vous  n'avez  mie  loisir, 

Pour  le  mal  qui  vous  fait  gésir, 

Et  maladie  est  droite  escuse  !  » 

Suit  une  scène  touchante  entre  Galeran,  qui  n"a 
pas  tardé  à  reprendre  ses  esprits,  et  Fresne,  devant 
les  parent-  attendris.  Brundoré  offre  en  dot  une  forêt, 
mille  marcs  et  trois  châteaux.  Mais  Galeran  n'accepte 
pas  :  ce  sera  lui  qui  constituera  à  Fresne,  en  douaire, 
la  moitié  de  ce  qu'il  tient  en  Bretagne.  —  Les  senti- 
ments de  Fleurie,  si  attristée  de  son  mariage  rompu 
qu'elle   est  prête  à  se  tuer  et  qu'elle  finit  par  «    se 

*  Pour  ce  dont  vous  vous  excusez.  —  **  que  vous  veniez  vers  elle 
d'un  air  joyeux. 


GALERAN  33 

rendre  »,  c'est-à-dire  par  prononcer  ses  vœux  dans  une 
maison  religieuse,  ne  sont  pas  pris  en  considération; 
on  la  fait,  tout  simplement,  «  traire  arrière  ».  —  Les 
noces  ont  lieu  tout  de  suite,  et  les  ménestrels  sont 
comblés.  —  Par  la  suite,  la  jeune  comtesse  de  Bre- 
tagne pardonna  sa  malveillance  à  labbesse  de  Beau- 
séjour  et  maria  Rose,  la  jeune  fille  de  son  hôtesse  de 
Rouen,  en  bon  lieu  : 

7806        Puis  que  belle  Fresne  est  vuarie 
Du  mal  dont  elle  se  siut  plaindre, 
Et  li  Brez  ne  puet  plus  ataindre, 
Si  com  lui  semble,  greigneur  aise, 
Raisons  est  que  Renaus  se  taise 
Et  que  il  mette  a  fin  son  conte. 
Bien  ait  qui  l'ot  et  qui  le  conte. 


JOUFROI 


Le  roman  de  Joufroi  est  connu  par  un  seul  manus- 
crit (commencement  du  xive  siècle),  conservé  à  la  Bi- 
bliothèque royale  de  Copenhague,  dont  la  graphie  parait 
être  du  Bourbonnais  ou  du  Poitou.  —  L'œuvre  elle- 
même  a  été  probablement  composée  au  temps  de  Phi- 
lippe-Auguste, dans  la  même  région,  peut-être  un  peu 
plus  à  l'Est  (Duché  ou  Comté  de  Bourgogne).  —  L'au- 
teur anonyme  était  sans  doute  un  homme  du  monde,  et 
non  pas  un  jongleur  de  profession  ;  il  a  écrit  pour  plaire 
à  sa  dame,  sans  apprentissage,  et  non  sans  peine.  Il  in- 
terrompt périodiquement  le  cours  de  son  récit  pour 
exprimer  des  réflexions  et  faire  des  confidences  person- 
nelles ;  mais  ce  procédé  ne  lui  est  pas  particulier  :  il  a 
été  employé  dans  d'autres  romans,  notamment  dans 
Parlenopeus  de  Blois. 

L'auteur  dit  (v.  2324)  qu'il  a  traduit  les  aventures  de 
Joufroi  d'un  livre  en  latin  trouvé  «  à  Saint-Pierre  de 
Maguelonne  ».  Cette  indication,  qui  a  été  prise  au  sé- 
rieux (Revue  des  langues  romanes,  3"  série,  t.  \  ,  p.  90), 
est ,  sans  doute,  de  fantaisie.  Et  il  semble  inutile.au 
premier  abord,  de  chercher  quoi  que  ce  soit  d'historique 
dans  une  œuvre  comme  celle-ci,  que  l'on  croit  volon- 
tiers, quand  on  l'a  lue,  de  pure  imagination1.  Cependant 

1 .   Le  premier  des  trois  épisodes  qui,  mis  bout  à  bout,   for- 


JOUFROI  35 

plusieurs  des  noms  propres  qui  figurent  clans  le  roman 
ont  été  portés,  au  xn'  siècle,  par  des  personnages  réels  : 
Henri  1",  Henri  II  et  Alis,  rois  et  reine  d'Angleterre, 
Aliénor  de  Poitiers,  Alfonse  de  Saint-Gilles  (c'est-à-dire 
de  Toulouse),  sans  compter  le  troubadour  Marcabrun, 
qui  est  mis  expressément  en  scène.  M.  Cbabaneau  a  émis 
l'hypothèse  (ibidem)  que  Joufroi  est  une  adaptation  fran- 
çaise d'un  poème  perdu  en  provençal  dont  le  héros 
aurait  été  l'avant-dernier  comte  de  Poitiers,  Guillaume, 
lih  d'un  Gui  Geoffroi,  connu  pour  ses  galanteries,  qui 
épousa  la  fille  d'un  comte  de  Toulouse  '  et  guerroya 
ensuite  contre  un  autre,  Alfonse  Jourdain.  L'auteur  du 
roman  n'aurait  l'ait  que  broder  sur  des  historiettes  tradi- 
tionnelles. 

Plusieurs  critiques  se  sont  rencontrés  pour  déclarer 
que  la  manière  de  Joufroi  leur  faisait  penser  à  celle  de 
Flamenca  (Cbabaneau,  /.  c,  p.  90;  A.  Tobler,  Deutsche 
Liiteratarzeitung,  1881,  col.  127).  D'ailleurs,  les  uns  ont 
trouvé  que  l'auteur  avait  de  l'esprit,  de  la  grâce,  de 
l'agrément  et  qu'il  maniait  fort  bien  la  langue  (G.  Paris, 
dans  la  Romania,  1881,  p.  412);  et  d'autres  se  sont 
félicités  qu'il  n'ait  pas  écrit  davantage  (A.  Tobler,  /.  c). 

L'édition  de  MM.  K.  Hofmann  et  Fr.  Muncker  (Jou- 
frois,  Allfranzosisclies  Ril'tergedicht.  Halle  a.  S.,  1880, 
in-8)  est  très  médiocre.  Cf.  la  collation  du  ms.  par 
K.  Vollmôller  (Romanisehe Forschungen,  I,  iS83,  p.  i38) 
et  les  corrections  de  G.  Paris  (Romania, X,  1881,  p.  Ixii- 
4l9). 


ment  le  roman  de  Joufroi,  est  le  motif,  célèbre  au  moyen  âge, 
de  la  femme  calomniée  dont  l'innocence  est  prouvée  en  combat 
judiciaire.  \oir  à  ce  sujet  G.  Paris,  Le  roman  du  comte  de  Tou- 
louse,  dans  les  Annales  du  Midi,  XII  (1900),  p.  a3,  note. 

1.   La  fille  du  comte  de  Toulouse  porle,   dans  le  roman,   le 


36  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIÈCLE 

Le  roman  de  J ouf  roi  commence  par  une  préface 
où  l'auteur  confie  qu'il  est  amoureux  et  fait  l'éloge 
de  l'amour.  C'est  par  amour  pour  une  dame  qui  ne 
l'appelle  encore  que  :  «  Sire  »,  et  non  pas  «  Beaus 
douz  amis  »,  qu'il  a  rimé  l'histoire  suivante.  Rimer 
n'était  pas  son  métier  : 

86        ...  Oncques  n'i  oi  martel  ne  lime 
Ne  nul  maistre  fors  que  s'amor... 

Joufroi  était  le  fils  de  Richier,  comte  de  Poitiers 
et  de  sa  femme  Aliénor.  Il  était  beau,  sage  et  brave, 
et  il  aimait,  il  savait  «  honorer  »  les  chevaliers  comme 
il  convient.  Il  vint  un  jour  prier  son  père  de  l'envoyer 
à  la  cour  du  roi  Henri  d'Angleterre,  pour  qu'il  s'y 
fit  adouber.  «  J'y  avais  déjà  pensé  »,  répondit  le 
comte,  qui  l'autorisa  à  se  faire  accompagner  par  dix 
jeunes  gentilshommes,  et  lui  donna  mille  marcs  d'ar- 
gent et  cinq  cents  d'or,  pour  ses  dépenses.  Les  onze 
traversèrent  la  mer,  de  Dieppe  à  Sozantone  (Southamp- 
ton).  Delà,  ils  se  rendirent  à  la  cour  où  le  roi  les 
retint  de  très  bonne  grâce  comme  apprentis  cheva- 
liers, après  avoir  fait  «  mettre  leurs  noms  en  escrit  » 
par  un  chambellan.  Joufroi  gagna  bientôt  l'affectueuse 
estime  non  seulement  du  roi  et  de  la  reine,  mais  des 
Anglais  en  général,  car  il  dépensait  largement  :  il 
distribuait  des  joyaux,  des  cottes,  des  manteaux,  des 

nom  peu  commun  d'Amauberge  ;  or,  le  comte  Guillaume  do 
Poitiers  enleva  au  vicomte  de  Chàtellerault  une  femme  qui  s'ap- 
pelait ainsi  (Revue  îles  langues  romanes,  3e  série,  t.  VIII,  p.  4g) 


B  JOUFROI  07 

rmes,  des  robes,  des  destriers  aux  «  povres  cheva- 
liers »  ;  il  passait  pour  courtois  et  large  ;  et  quoi  de 
mieux!1 

Cependant  il  y  avait,  à  la  cour  d'Angleterre,  un 
sénéchal  très  déloyal  ;  pour  se  venger  de  la  reine 
Alis,  laquelle  avait  dédaigné  son  amour,  il  s'avisa  de 
conter  au  roi  que  la  reine  le  trompait  avec  un  garçon 
de  cuisine.  C'était  faux.  La  reine  Alis  «  la  preux,  la 
sage,  la  courtoise,  la  franche,  la  belle  au  clair  visage  » 
avait  le  cœur  trop  bien  placé  pour  se  commettre  de 
la  sorte.  Mais  le  roi  crut  son  sénéchal,  fit  arrêter  sa 
femme  et  jura  Dieu  qu'il  la  ferait  pendre  ou  brûler. 
Joufroi,  indigné,  dit  au  roi  :  «  \otre  sénéchal  est  un 
traître,  un  menteur,  et  je  le  lui  prouverai  les  armes 
à  la  main  dès  que  vous  m'aurez  fait  chevalier.  »  Le 
sénéchal,  ainsi  «  appelé  »  publiquement  de  trahison 
suivant  les  règles,  ne  pouvait  pas  ne  pas  s'en  défendre, 
lise  lève  donc,  et,  après  avoir ôté  son  manteau,  tend 
son  gant,  gage  de  bataille.  Otages  sont  pris  des  deux 
parts,  et  le  jour  de  la  rencontre  est  fixé.  Beaucoup 
de  gens,  voyant  un  jeune  homme  s'attaquer  à  ce 
chevalier  éprouvé  qu'était  le  sénéchal  félon,  ne  lais- 
saient pas  de  craindre  que  la  reine  «  perdit  son  droit  » 
par  la  faute  d'un  champion  insuffisant. 

Lorsque  Joufroi  et  ses'  damoiseaux  eurent  été  faits 
chevaliers,  le  champ  du  duel  fut  assigné  à  Guincestre 
(W  inchester).  La  nuit  qui  précéda  la  bataille,  le 
jeune  homme  veilla  devant  l'autel  du  crucifix  dans 
l'église  tout  illuminée  de  cierges  ;  cinq  cents  che- 
valiers, «  déchaux,  nus  pieds  et  en  chemise  »,  en  firent 


38  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL    XIIIe    SIÈCLE 

autant  «  pour  l'amour  de  lui  »  :  la  reine  Alis  et  ses 
dames  prièrent,  en  semblable  appareil,  devant  fautel 
de  Notre-Dame.  Pendant  ce  temps,  le  sénéchal, 
confiant  en  sa  force  dormait  paisiblement  chez  lui. 

La  journée  commença  au  son  des  cloches,  par  la 
messe  que  Joufroi  entendit  à  l'autel  principal  :  sur 
cet  autel,  il  posa  deux  hanaps  d'argent  fin,  plein-  de 
besansd'or  et  de  pierres  précieuses.  — Puis  il  s'arme; 
on  lui  lace  les  chausses  de  1er.  il  revêt  le  haubert  de 
mailles  et  se  Coiffe  du  heaume  ;  il  ceint  une  épée  de 
Cologne  :  il  monte  un  destrier  gascon,  couvert  de  fer. 
Le  voilà  l'écu  au  col,  le  branc  au  coté,  la  lance  droite. 
Il  avait  ainsi  très  bon  air. 

Avant  que  le  combat  commence,  les  deux  cham- 
pions mettent  pied  à  terre,  pour  prêter  serment. 

433        Lors  fist  1  en  les  seinz*  aporter. 
Li  seneschaus  ala  jurer 
Qui  la  reine  ot  encusée  : 
Sor  li  sainz  mist  la  main  armée, 
^  oianz  toz  ;  tel  sairement  fit 
Que  c'estoit  voir  que  il  ot  dit. 
Et  li  vaslet  après  lui  jure 
Et  dit  qu'il  lo  tint  por  parjure... 

Ils  s'élancent  ensuite  l'un  contre  l'autre,  la  lance 
«  en  f autre  »  (en  arrêt)**.  Tous  deux  tombent,  sous 
la  violence  du  choc.  On  les  croit  morts  :  et  un  brou- 
haha s'élève  ;  mais  le  roi  fait  crier  son  ban  que  qui- 
conque parlera  sera  pendu,  et  le  silence  se  rétablit. 
Les  champions  se  relèvent  et   le  combat  continue  a. 

*  reliques.  — **Cf.  plus  bas,  p.  78. 


JOUFROI  39 

l'épée.  Enfin  Joufroi,  désarmé,  casse  le  bras  de  son 
adversaire  avec  un  tronçon  de  lance  qu'il  a  ramassé 
par  terre,  prend  le  dessus,  et  comme  le  vaincu  refuse 
de  se  reconnaître  pour  tel,  lui  tranche  la  tète.  —  Le 
triste  sort  du  sénéchal  inspire  à  fauteur  du  roman 
d'assez  longues  réflexions.  Puisse-t-il  en  arriver 
autant  à  tous  les  «  tricheurs  »  qui  cherchent  à 
brouiller  les  dames  et  les  maris,  les  amis  et  les  amies. 
Ces  gens-là,  trop  nombreux,  sont  les  véritables 
«  vilains  »  ;  réservons-leur  ce  nom,  en  donnant  celui 
de  «  gaaigneor  »  à  ceux  qui  travaillent  pour  vivre. 
Si  fauteur  était  roi  de  France  ou  empereur  de  Rome, 
ce  sont  ces  vilains-là,  les  vrais,  les  contrevenants  aux 
lois  de  l'amour,  qu'il  taillerait  sans  merci.  Amour 
serait  maître  du  monde  ;  Tricherie  n'en  mènerait  pas 
large. 

Le  soir  du  combat,  Joufroi  apprit,  par  un  messager 
venu  de  France,  que  son  père  était  mort.  Il  en  fut 
fort  attristé  et  s'appuya  sur  une  coûte  ;  mais  il  n'en 
voulut  pas  faire  «  trop  grand  dueil  », 

65a        Car  n'avient  pas  a  nul  baron 
Qu'il  face  dueil  outre  raison. 

Il  revint,  naturellement,  dans  son  pays  de  Poitiers, 
pour  recevoir  «  ses  hommages  » .  Son  premier  soin 
fut  de  «  faire  garnir  ses  châteaux  »  pour  les  mettre  en 
défense.  Après  quoi,  il  choisit  vingt-cinq  chevaliers, 
qu'il  s'attacha  comme  compagnons.  Avec  cette  «mais- 
nie  »,  il  s'en  alla  tournoyer,  c'est-à-dire  qu'il  n'y  eut 
pas  de  tournoi,  de  la  Bretagne  à  la  Champagne,  où 


!\0  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

il  ne  parut.  On  dit  bientôt  qu'il  n'y  avait  point  de 
meilleur  écu  que  lui  et  qu'il  était  «  de  tournois  sire  ». 
Ce  fut  une  «  belle  vie  ».  et  honorable.  — L'auteur  en 
profite  pour  déclarer  qu'il  est  lui-même  de  tempérament 
amoureux,  comme  son  héros  ;  et  il  repense  à  -a 
dame,  qui  parle  si  bien  : 

7Ô4        Molt  est  fous  mis  cuers.  bien  lo  voi... 
Mais  por  ce  li  doi  pardoner 
Qu  or  me  fait  la  meillor  amer 
Que  l'on  sache  en  tôt  le  mont... 
Si  n'est  pas  de  parler  vilaine  ; 
Bel  parole  sor  tote  rien... 

Un  jour,  le  comte  de  Poitiers  appela  un  de  ses 
principaux  ménestrels,  un  certain  Gui  de  Niele 
(Nesle).  qui  savait  très  bien  faire  les  retroenches.  lui 
passa  le  bras  droit  autour  du  cou.  et.  s'asseyant  à 
côté  de  lui  dans  l'embrasure  dune  fenêtre,  il  lui  dit  : 

800        ...  «  Or  me  di,  freire, 

Foi  que  tu  doiz  l'ame  ton  père... 
Qui  est  or  la  plus  bêle  dame 
Que  tu  saches  decha  la  mer  ?  » 

Gui  de  Niele  n'hésite  pas.  La  plus  belle  dame  du 
monde,  c'est  assurément  «  Madame  Agnès  de  Ton- 
nerre», que  son  mari  a  enfermée,  par  jalousie,  dans 
une  tour  de  son  château.  Ladite  tour  a  une  fenêtre  qui 
donne  sur  la  grande  place  du  bourg.  Au  milieu  de  cette 
place  se  trouve  un  poirier  magnifique,  qui  l'ombrage. 
C'est  le  rendez-vous  favori  de  la  société  tonnerroise  : 

8^1        «  Iluec  joent  li  chevalier 

As  dez  et  autres  jous  divers. 


JOUFROI  4 I 

Enqui  est  tôt  an  H  josters* 
Et  les  dances  et  les  caroeles. 
Enqui  vienent  et  fous  et  foies 
Et  menestreil  et  jugleor. 
Iqui  veirriez  chascun  jor 
Et  granz  solaz  et  grant  déport. 
Iqui  prent  un  pou  de  confort 
La  dame,  qui  tôt  voit  d'amont 
Quanque  **  cil  en  la  place  font.  » 

Il  se  trouvait  justement  qu'à  l'octave  de  la  Pente- 
cote  prochaine,  un  tournoi  devait  avoir  lieu  dans  les 
environs  de  Tonnerre.  Le  comte,  ravi  de  ces  bonnes 
nouvelles,  se  retient  à  peine  de  baiser  les  yeux  de 
son  ménestrel  :  il  ne  laissera  pas  échapper  une  occa- 
sion si  favorable.  Il  fait  donc  ses  préparatifs,  mais  en 
ayant  soin  de  se  ménager  l'incognito  :  à  cet  effet  il 
commande  un  écu  peint  de  sinople  sur  argent,  qua- 
tre-vingts lances  et  panonceaux  de  samit  vermeil,  et 
deux  robes,  l'une  d'écarlate  et  de  soie,  l'autre  de 
pourpre  couleur  de  sang  et  d'hermine  ;  toutes  ses 
armes,  ses  couvertures  et  ses  connaissances  sont  éga- 
lement vermeilles  ;  il  emmène  trois  destriers  et  une 
centaine  de  serviteurs,  écuyers,  valets  et  sergents, 
mais  pas  d'autre  ménestrel  que  Gui  et  pas  un  seul  che- 
valier. Au  moment  d'entrer  dans  Tonnerre,  il  ordonne 
à  ses  sergents  de  ne  pas  retenir  d'hôtel, mais  d'impro- 
viser une  installation,  pour  lui  et  sa  suite,  sous  le  gros 
poirier  de  la  place.  L'endroit  est  bientôt,  par  leurs 
soins,  jonché  de  verdure,   tendu  d'étoffes  et  clos  au 

*  Là,    toute   l'année,  sont  les  joutes.  —  **  qui  voit  d'en  haut 
tout  ce  que. 


42  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIII      SIECLE 

moyen  de  lances  fichées  en  terre  (v.  116S).  Le  comte, 
complètement  «  desconeù  »  (déguisé)  —  car  il 
s'était  teint  le  visage  avec  de  certaines  herbes  — 
se  fait  appeler  «  sire  de  Cocagne  »  :  et  Cocagne  est 
le  cri  qu'il  adopte  dès  le  commencement  du  tournoi. 
Le  sire  de  Cocagne  accomplit  pendant  ce  tournoi 
des  exploits  considérables  :  il  abattit  notamment  le 
roi  de  France  par  terre,  et,  le  soir,  ses  écuyers  con- 
duisirent sous  le  poirier  quatre  destriers  qu'il  avail 
conquis  à  la  pointe  de  sa  lance.  Le  même  soir,  il 
ordonna  de  faire  crier  par  la  ville  qu'il  tiendrait 
table  ouverte,  et  d'inviter  les  jongleurs  et  les  ménestrels 
qui  voudraient  avoirdu  sien1.  Le  poirier  fut  illuminé 
dechandelles.  Les  tables,  couvertes  de  nappes,  l'étaient 
aussi  d'une  vaisselle  somptueuse.  Les  valets  présen- 
taient à  laver  aux  arrivants  dans  des  bassins  d'argent 
«  enchaînés  »  : 

1108        En  la  vile  n'ot  chevalier 

Flamenc,  Franceis  ne  Beruier 
Qui  non  alast  veoir  la  nuit 
L'ostel  le  conte  et  son  desduit 
Por  la  merveille  regarder. 

Description  de  la  fête,  qui  fut  superbe.  Des  jon- 
gleurs dansent  la  danse  des  éperons  :  d'autres  sautent 
à  travers  des  cerceaux  :  d'autres  font  des  exercices 
d'équilibre  ou  d'adresse  avec  des  épées  ou  des  cou- 
teaux :  d'autres  des  tours  de  passe-passe.  D'autres 
chantent  en  s'accompagnant  : 

1.   Cf.  v.  2800  et  suiv..  la  même  scène,  à  Nicole. 


JOUFBOI  43 

1161        Si  sonent  muses  et  estives, 

Harpes,  sauters,  guigues  et  rotes"... 

La  dame  du  château  regardait  tout  cela  de  sa  fenêtre. 
Dame  qui  «  entend  à  honneur  »  voit  très  volontiers 
«  faire  joie  ».  —  Nouvelle  occasion  pour  l'auteur  de  faire 
un  retour  sur  lui-même  :  il  y  a  plusieurs  espèces  de 
dames,  des  bonnes  et  des  mauvaises  ;  c'est  comme  les 
chevaliers,  qui  n'aiment  pas  tous  l'honneur.  L'auteur 
exprime  son  admiration  pour  celle  dont  les  beaux 
veux  l'ont  guéri  du  mal  où  l'avait  plongé  la  conduite 
d'une  traîtresse  dont  Dieu,  du  reste,  l'a  bien  vengé. 

Le  lendemain,  second  et  dernier  jour  du  tournoi, 
le  chevalier  «  desconeû  »  emmena  cinq  destriers  «  cou- 
verts  de  soie  jusques  aux  pieds  »,  et  célébra  ses  succès 
de  la  même  façon  que  la  veille.  Le  surlendemain,  il 
partit,  non  sans  avoir  donné  l'ordre  à  son  sénéchal 
d'attacher  les  neuf  chevaux  conquis  aux  basses  bran- 
ches du  poirier  qui  lui  avait  servi  d'hôtel.  Le  mari 
de  Madame  Agnès,  sire  du  château,  fit  mettre  aussi- 
lot  clans  sa  «  maréchaussée  »,  c'est-à-dire  clans  son 
écurie,  les  bêtes  abandonnées  :  «  C'est  la  première 
lois,  observa-t-il,  que  ce  poirier  me  rapporte  quelque 
chose.  » 

Cependant,  la  clame  de  la  tour  n'avait  rien  perdu 
de  ces  événements.  Par  un  de  ses  garçons,  elle  avait 
même  découvert  le  vrai  nom  du  prétendu  sire  de 
Cocagne.  Et  elle  maudissait  sa  prison,  qui  l'empê- 
chait de  s'entretenir  de  plus    près   avec  le  comte   de 

*  Instruments  de  musique. 


44  Lv    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI     \I1I°     SIECLE 

Poitiers.  Certes,  si  le  comte  eût  été  là,  elle  serait 
tombée  dans  ses  bras.  —  L'auteur  l'en  loue,  car 
c'était,  dit-il,  faire  preuve  de  clairvoyance,  et  tant  de 
chevaliers  sont  aujourd'hui  découragés  d'aimer  les 
dames,  parce  qu'elles  ne  savent  pas  apprécier  le  vrai 
mérite  !  Ces  chevaliers  ont  tort,  du  reste  : 

14I1-        S'en  ont  tort,  quar  tant  est  de  famés 
Que  ne  puet  estre,  ce  m'est  vis, 
Que,  si  tant  est  de  tricheri?, 
Assez  ne  ressoit  des  leiaus*. 

L'auteur  se  remémore  à  ce  propos  la  dame  de  ses 
pensées,  qui  est  «  la  meilleure  »  du  monde,  et  il 
exprime  l'espoir  de  fléchir  un  jour  sa  rigueur. 

C'est  alors  que  le  comte  Joufroi  s'avisa  d'un  arti- 
fice. Il  se  fit  faire  un  froc  blanc,  à  cagoule,  et  tailler 
les  cheveux  comme  un  prêtre.  Avec  un  de  ses  ser- 
gents, pareillement  accoutré,  il  prit  le  chemin  de 
Tonnerre,  en  tapinois.  On  aurait  dit  des  ermites.  A 
peine  arrivé,  il  demande  aux  passants  : 

1 04S        a  O  est  li  sire  de  la  vile  ?  » 
Et  un  borjois  li  dist  :  «  Alez 
Soz  cel  perier  '  que  vos  veez  ; 
llloques  joe  a  eschas  **.  » 

Le  faux  ermite  prend  à  part  le  sire  de  Tonnerre  et 
lui  dit,  d'un  air  papelard,  que,  dégoûté  du  siècle,  il 

*  Que,  si  tant  est  de  traîtresses,  ne  soient  assez  de  loyales.   — 
**  Il  est  là  à  jouer  aux  échecs. 

1.   Ed.  :  ces  periers. 


JOUFROI  45 

cherche  un  lieu  relire,  loin  des  siens,  pour  y  faire 
pénitence.  Il  obtient  sans  difficulté  l'autorisation  de 
bâtir  un  ermitage  à  son  gré.  Aussitôt  il  embauche 
des  charpentiers,  achète  du  terrain  et  se  fait  bâtir  un 
ermitage,  comportant  plusieurs  chambres  et  un  four- 
nil, dans  un  bois  assez  voisin  du  château.  —  Il  s'ins- 
talla et  passa  pour  un  saint  homme,  car  il  déterrait 
avec  ostentation  des  racines  dont  il  prétendait  se 
nourrir,  tandis  qu'il  envoyait  en  secret  son  compa- 
gnon acheter  des  victuailles,  la  nuit.  Le  sire  de  Ton- 
nerre vint  le  voir.  Il  en  profita  pour  conseiller  à  ce 
jaloux  de  donner  plus  de  liberté  à  sa  femme  et  de 
Tenvoyer  à  l'ermitage  :  elle  y  recevrait  de  bons  con- 
seils. Le  bon  sire  n'y  manqua  pas.  Le  lendemain 
Madame  Agnès  fut  autorisée  à  quitter  la  tour  ;  elle  et 
«  les  dames  du  chastel  »  s'en  allèrent  à  cheval, 
«  gabant,  riant  »,  à  la  maison  du  saint  ermite,  qui 
leur  fit  avec  componction  les  honneurs  de  son  chez  lui  : 

1871        ...   «  Dame,  li  filz  Marie 

Vos  saut  *  et  vostre  conpagnie, 
Et  si  vos  mete  en  bon  corage  !  » 

Mais  il  propose  bientôt  à  Madame  Agnès  un  entretien 
particulier  :  faut-il  pas  qu'elle  se  confesse?  Il  l'intro- 
duit dans  une  arrière-chambre  très  jolie,  soigneuse- 
ment jonchée  de  jonc  et  de  laiche.  On  voyait  là  un 
lit  bien  différent  des  durs  grabats  étalés  avec  osten- 
tation dans  la  pièce  principale.  Ce  lit  était  très  confor- 
table : 


V01 


46  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

ig3o       Or  molt  par  estoit  beaus  et  buens. 
Ne  semblent  pas  lit  d'hermetain  *. 
Assez  i  ot  hierre  et  estrain 
Et  cotes  moles  et  blans  dras, 
Govert  d'un  paile  de  Baudas. 
Ot  sus  un  covertor  liermin. 
Orlé  entor  de  cebelin 
Et  d'une  blanc  diaspre  molt  chier**. 
Si  ot  au  chief  un  oreillier 
Et  sus  loreillier  ot  floretes, 
Roses  freches  et  violetes. 

Le  comte  jette  son  froc,  apparaît  en  costume  de 
chevalier,  met  sur  sa  tète  une  coiffe,  et,  par-dessus, 
un  chapeau  de  roses  et  de  fleurs,  se  nomme  et  fait  sa 
déclaration,  qui  est  très  bien  accueillie  : 

20 1 5        «  Sire,  fait  ele,  tort  auroie 

Si  vers  vos  cointe***  me  faisoie...  » 

Ici  encore,  l'auteur  du  roman  est  d'avis  que 
Madame  Agnès  eut  raison  :  il  ne  faut  pas  faire  languir 
ceux  qu'on  aime,  crainte  que  les  feux  ne  s'éteignent 
ou  ne  soient  contrariés. 

Or,  il  s'ensuit  ce  qui  doit  s'ensuivre  : 

2117        Mielz  afieroit  a  cel  mestier 

Li  cuens  que  a  lire  sautier**** 
Ne  a  doner  confession. 

Le  sire  de  Tonnerre  se  félicita  hautement  de  cette 

*  ermite.  —  **  Assez  y  eut  paille,  foin,  coûtes  molles  et  draps 
blancs.  Il  y  avait  dessus  une  étoffe  en  soie  de  Baudas  (Bagdad) 
et  une  couverture  de  peau  d'hermine  bordée  de  fourrures  et 
de  diaspre  blanc.  —  ***  coquette,  minaudière.  —  ****  Le  comte 
s'entendait  mieux  à  ce  métier  qu'à  lire  le  psautier. 


JOUFROI  l\~] 

pieuse  visite,  et  il  engagea  son  épouse  à  la  renouveler 
souvent. 

Elle  la  renouvela  si  souvent  que  le  comte  de  Poi- 
tiers, lui,  ne  tarda  pas  à  songer  que  le  moment  était 
venu  de  «  s'en  râler  en  son  pays  ».  Il  prit  congé, 
sommairement,  de  son  amie,  en  protestant  qu'il  re- 
viendrait, et  retourna  dans  ses  domaines  ;  on  ne  voit 
pas  qu'il  soit  jamais  revenu.  —  Telle  est  la  fin,  assez 
abrupte,  de  la  première  des  trois  aventures  galantes 
qui  sont  le  sujet  du  roman. 

Un  jour  que  le  comte  Joufroi  tenait  sa  cour  à  Poi- 
tiers, un  sergent  superbement  vêtu,  qui  «  savait  bien 
parler  français  »,  se  présenta  devant  lui  et  lui  remit, 
de  la  part  de  sa  dame  (sans  la  nommer),  un  grand 
écrin  d'ivoire,  avec  des  ferrures  d'or,  en  disant  que 
c'était  un  cadeau  d'amour.  L'écrin  était  plein  de  joyaux 
qui  valaient  plus  de  mille  livres. 

Le  bon  comte  les  accepta  et  les  distribua  inconti- 
nent à  ses  chevaliers,  ne  gardant  pour  lui  qu'un  petit 
anneau.  Ce  n'est  que  le  lendemain  qu'il  pensa  à  in- 
terroger privément  le  mystérieux  sergent.  Mais  celui-ci 
était  parti,  avec  toute  sa  compagnie  (dix  personnes, 
son  cuisinier,  son  bouteillier,  etc.),  après  avoir  fait 
cadeau  à  son  hôtelier,  stupéfait  d'une  telle  générosité, 
de  la  coupe  d'argent  où  il  avait  bu  le  vin  claré  ou 
girofle  du  souper.  Le  comte  se  mit  à  sa  poursuite.  — 
Mais  en  vain.  —  L'auteur  du  roman  se  félicite  d'avoir 
su  dépister,  lui  aussi,  les  médisants,  qui  lui  avaient 
l'ait  tant  de  tort  lors  d'une  première  aventure  ;  main- 


48  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

tenant,  il  ne  laissera  pas  deviner  l'objet  de  ses  pensers 
et  rira  des  conjectures  que  fera  la  malveillance. 

Le  comte  Joufroi  résolut  de  courir  le  monde  pour 
découvrir  la  dame  anonyme  qui  lavait  ainsi  provoqué. 
Les  préparatifs  qu'il  fit  à  cette  occasion  ressemblent 
beaucoup  —  beaucoup  trop  —  à  ceux  qu'il  avait 
faits  naguère  pour  aller  aux  fêtes  de  Tonnerre.  Mais, 
cette  fois,  il  emmena  un  de  ses  chevaliers,  «  messire 
Robert  »,  qui  naguère  lui  avait  dit,  en  riant  :  «  \'ous 
êtes  plus  riche  que  moi,  mais  non  pas  si  bon  cheva- 
lier ».  Joufroi,  voulant  éclaircir  ce  point,  le  fait 
venir  tout  nu  devant  lui  et  lui  donne  un  équipage 
exactement  pareil  au  sien.  Ils  iront  dans  un  pays  où 
le  comte  n'est  pas  connu,  et  rivaliseront  comme  des 
égaux,  dans  les  mêmes  conditions  ;  on  verra  quel 
est  le  meilleur.  Mais  dans  quel  pays?  Le  comte  est 
connu  en  France,  en  Bretagne,  en  Flandre,  en  Alle- 
magne, en  Normandie,  où  il  a  maintes  fois  tournoyé. 
Messire  Robert  propose  d'aller  en  Angleterre,  où  le 
roi  Henri,  qui  fait  la  guerre  contre  ceux  d'Ecosse  et 
d'Irlande,  a  besoin  de  soudoyers.  Mais,  dit  très  jus- 
tement le  comte,  c'est  le  roi  Henri  qui  m'a  adoubé  ; 
nul  ne  me  connaît  mieux  que  lui.  Toutefois,  il  se 
laisse  persuader.  La  traversée  se  fait,  encore  une  fois, 
par  Dieppe,  et  les  voilà  à  Nicole  (Lincoln).  Le  comte 
et  messire  Robert  sont  engagés,  comme  ils  s'y  atten- 
daient, en  qualité  de  soudoyers,  par  le  roi.  Per- 
sonne ne  reconnaît  le  comte  sous  le  faux  nom 
qu'il  a  pris. 

Quelque  temps  après,  les  rois  d'Ecosse  et  d'Irlande 


JOUFROI  II  9 

amenèrent  une  armée,  «  grant  ost  banie  »,  devant 
Lincoln.  Les  deux  soudoyers  de  France  firent  des 
exploits  extraordinaires.  Le  roi  Henri  leur  dut  la 
victoire.  Il  les  récompensa  largement  ;  mais  les  deux 
vassaux  étaient  si  généreux  que  l'argent  leur  coulait 
entre  les  doigts.  Ils  furent  bientôt  obligés  de  s'adres- 
ser aux  usuriers  de  Londres.  Cette  ressource  même 
manqua,  lorsqu'ils  n'eurent  plus  quoi  que  ce  fût, 
hauberts,  chevaux,  joyaux  ou  robes,  à  mettre  en 
gage.  —  C'est  à  cette  occasion  que  le  comte  Joufroi 
s'engagea  dans  la  seconde  de  ses  aventures.  Il  était 
logé,  sous  le  nom  de  Giraut,  chez  un  gros  bourgeois 
de  Londres,  dont  la  fille  unique  était  à  marier.  Il  prit 
le  bourgeois  à  part  et  lui  dit  : 

34^3        «  Beaus  hostes  genlis  et  corteis, 
De  Borges  sui  filz  d'un  borgeis. 
Mais  de  chevaliers  fu  ma  mère  ; 
Por  ce  loé  fu  a  mon  père 
Que  il  me  feïst  adober. 
Chevaliers  sui,  nel  puis  neier. 
Mais  dehait  [ait]  chevalerie, 
Que  trop  m'a  costé  la  folie. 
Molt  en  ai  despendu  et  mis. 
S'ariers  estoie  en  mon  pais 
Jamais  n'iroie  en  lou  estrange  ; 
Enz  me  metroie  ariers  el  change 
Tant  que  eusse  tôt  recovré 
Lo  grant  avoir  que  j'ai  doné...*  » 

Il  lui  demande  sa  fille.  «  Volontiers,  dit  le  bourgeois, 

*  «  Maudite  soit  la  chevalerie  ;  la  folie  m'a  trop  coûté...  Si  j'étais 
de  retour  dans  mon  pays,  je  n'irais  plus  jamais  à  l'étranger  : 
je  me  mettrais  de  nouveau  dans  la  banque  jusqu'à  ce  que 
j'eusse  recouvré  le  grand  avoir  que  j'ai  donné  ». 


5o  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

mais  à  condition  que  vous  ne  «  donnerez  »  plus.  »  — 
«  J'aimerais  mieux  aujourd'hui  mourir  sans  confes- 
sion, répond  le  comte,  car,  je  le  vois  maintenant,  on 
n'est  servi  et  honoré  qu'en  proportion  de  l'argent 
qu'on  a.  » 

34~3        —  «  Vos,  fait  li  ostes,  dites  voir 
Que  mal  fu  nez  qui  n  a  avoir. 
Sire,  ge  m'en  voit  conseillier 
De  ceste  afaire  a  ma  moillier. 
Et  s'ele  loer  nel  voloit, 
Ja  nor  ice  non  remandroit 
Que  je  ne  face  heir  de  vos*...  » 

On  convient  d'une  dot  de  mille  marcs  d'argent  (le 
comte  avait  précédemment  dissipé,  en  moins  d'un 
mois,  une  somme  de  sept  cents  marcs,  présent  du 
roi  Henri).  Et  le  mariage  a  lieu,  en  l'église  Saint- 
Nicolas,  pour  de  bon.  Pendant  la  cérémonie,  le  comte 
et  messire  Robert  ne  pouvaient  se  tenir  de  rire.  Ils 
partagèrent,  du  reste,  la  dot,  et  la  dépensèrent  en  un 
clin  d'oeil. 

La  dot  dépensée,  le  prétendu  Giraut  répond  froi- 
dement aux  reproches  du  beau-père  que  la  largesse 
est  et  sera  toujours  dans  son  caractère  : 

3574        «  Beaus  pères,  bien  sachiez  sans  gas  ** 
Qu'a  ma  vie  toz  jorn  donrai 
Et  toz  jorn  riches  reserai.  » 
—  «  Riches  serez  ?  fait  li  borgeis. 


«  Je  m'en  vais  consulter  ma  femme,  et,  si  elle  ne  voulait  pas, 
je  ne  vous  en  accepterais  pas  moins  ».   —  **  sans  blague. 


JOUFROI  5 I 

Iche  sera  quant  Deus  li  reis 

Non  amera  foi  ne  creanche 

Et  Provenceil  conquerront (  Franche 

Par  armes  sanz  negun  content  *, 

Et  or[s]  sera  plus  vilfs]  d'argent 

Et  Judas  iert  de  péchiez  quites...  » 

Les  choses  en  étaient  là  quand  la  nouvelle  parvint 
à  Londres  que  le  comte  Alfonse  de  Saint-Gilles  avait 
assailli  des  châteaux  du  comte  de  Poitiers  et  ravagé 
ses  terres.  Ce  fut  un  troubadour  célèbre,  Marcabrun, 
qui  apporta  cette  nouvelle.  Le  roi  Henri  le  connaissait 
bien,  pour  lavoir  vu  à  sa  cour.  Il  l'interrogea  et  lui 
dit: 

3628        «  Que  fait  donc  li  buens  cuens  Jofrois 
Quant  voit  ensi  ses  chasteus  prendre 
Et  sa  terre,  c'on  li  confont  ?  » 

«  Il  y  a  plus  d'un  an,  répond  Marcabrun,  que  le 
comte  Joufroi  est  parti  ;  on  ne  sait  pas  où  il  est,  et  je 
suis  à  sa  recherche.  »  —  Sur  ces  entrefaites  entre  le 
prétendu  Giraut,  un  faucon  montais**  sur  le  poing. 
«  Sire,  dit  Marcabrun,  le  voici  : 

364g       Veez  le  lai, 

Le  truan,  qui  en  tel  esmai*** 

Laisse  toz  cels  de  son  pais  ». 

—  «  Gabes  tu  ?****  »  fait  li  rois  Henris. 


«  Cela  sera  quand  Dieu  le  roi  n'aimera  plus  foi  ni  créance, 
et  Provençaux  conquerront  France  par  armes  sans  opposition  » . 
**  de  montagne.   —  ***  embarras.    —   ****  Plaisantes-tu? 

1.    Ms.  et  éd.  :  conquerra. 


02  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    Al     XIII      SIECLE 

—       Sire,  ge  non.  se  Deus  me  vaille...  » 

Quant  li  rois  l'ot,  joie  en  ot  grant. 

N  ers  lo  conte  corrut  riant  ; 

Si  li  a  ses  braz  au  col  mis  ; 

Puis  li  a  dit  :  ■•   Nos  estes  bris*, 

Sire  truant,  si  vos  donreis 

L'avoir  vostre  père  au  borgeis.  » 

L'indignation  de  Marcahrun  allait  s'épancher;  mais 
le  comte  l'arrêta  :  «  Nous  referons,  dit-il  avec  désin- 
\<>lfure.  nos  beaux  châteaux:  nous  avons  assez  de 
pierres,  de  sable,  d'argent  :  et  sire  Alfonse  nous  le 
paiera.  » 

Cependant,  lorsqu'ils  apprirent  la  véritable  identité 
de  Joufroi.  sa  femme  anglaise,  son  beau-père  et  sa 
belle-mère  pleurèrent  amèrement  :  car  ils  se  dou- 
tèrent bien  que  «  le  bon  comte,  qui  tant  valoit.  »  ne 
daignerait  pas  garder  à  ses  côté-  la  fille  d'un  «  vilain 
renouvier1**  ».  En  quoi  ils  ne  se  trompaient  pas. 
Cependant  le  comte  était  galant  homme  :  en  prenant 
congé  du  roi,  il  le  pria  de  trouver  pour  Blanehefleur, 
l'abandonnée,  un  mari  de  distinction  : 

07^1        «  Et  [iri  ancor  par  grant  merci 
Qu'a  ma  feme  doniez  mari 
Et  baut  orne  de  grant  afaire  ; 
Car  moût  me  vendrait  a  contraire 
Se  vilains  la  prendroit  a  feme  ; 
Vinz  voil  que  soit  toz  jorn  mais  dame  ; 
Quar  molt  par  e~t  preuz  et  senée.  » 

Le  roi  la  donna  effectivement  à  un  comte,  dont  il 

*  sot,  malavisé.  —  **  usurier. 
1 .    M-.  et  éd.  :  revevier. 


JOUFROI  53 

avait  confisqué  les  domaines  et  qu'il  rétablit  à  cette 
occasion  dans  toutes  ses  prérogatives. 

Mais  le  comte  Joufroi  n'était  pas  homme  à  quitter 
l'Angleterre  sans  avoir  salué  la  reine  Alis,  qui  était  la 
première  des  dames  comme  «  li  apostoiles  de  Rome  » , 
le  pape,  est  «  le  plus  aut  home  »  du  monde.  Elle 
était  à  Bevrelé  (Beverley).  Elle  le  salua  joyeusement, 
en  ces  termes  : 

38i2        «  Sire  truant,  n'avez  vos  onte 
Qui  plus  d'un  an  tôt  a  devis 
Avez  esté  en  cest  païs 
Ne  encor  ne  m'avez  \eùe  ...? 
Cornent  vos  prist  iceste  envie  » 

D'ensi  venir  en  cest  pais 
Que  fuissiez  truans  et  faidiz  ?*  » 

Le  comte  expose  qu'il  est  venu  à  la  recherche  de  la 
dame  qui  lui  avait  envoyé  naguère,  à  Poitiers,  une 
cassette  de  bijoux  en  guise  de  déclaration.  Mais  il 
reconnaît  justement,  dans  un  des  chambellans  de  la 
reine,  le  sergent  porteur  de  la  cassette.  La  dame 
anonyme  n'était  donc  autre  que  la  reine  reconnais- 
sante du  service  qui  lui  avait  été  jadis  rendu.  Elle 
l'avoue.  Encouragé,  Joufroi  s'empresse  de  demander 
ses  faveurs  : 

3q63        «  Et  por  Deu,  dame,  amez  moi. 
Ge  le  vo  lo**  par  bone  foi. 
Quar  je  ne  sai  home  vivant 
Qui  tant  vos  sache  bonement 
Servir  ne  amer  d'amor  fine 
Com  ge  ferai,  franche  reine. 

*  comme  si  vous  étiez  mendiant  et  exilé.  —  **  Je  vous  le  conseille. 


54  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XII1P    SIECLE 

Liges  et  sers  tote  ma  vie 
M'ntroi  en  vostre  segnorie 
De  cuer  leial  senz  repantir 
l'or  feire  tôt  vostre  plaisir.  » 
—  «  Et  ge.  fait  ele,  vos  reçoi 
A  ami,  et  par  bonc  foi 
A  os  doing  et  mon  cuer  et  m'amor, 
Certes,  si  vos  i'aiz  grant  honor... 
Mais  vos  doin  ge  faire  et  dire 
Tôt  vostre  plaisir,  biaus  douz  sire. 
Que  par  vos  sui  ge  honorée 
Del  grant  lait  don  m'avoit  blasmée 
Li  senescliaus  fel  de  put  aire 
Que  je  vos  vi  recréant  faire  *. 
Et  des  lors  en  cha  que  che  fu 
Si  avez  puis  mon  cor  eu.  » 

L'auteur  du  roman  revient  à  ce  propos  sur  les 
dames  qui,  «  par  délai  et  tricherie,  »  font  de  la  peine 
à  leurs  amis.  Non  plus  que  la  châtelaine  de  Tonnerre, 
la  reine  Alis  n'était  de  celles-là.  Pour  le  soir  même. 
elle  donna  rendez-vous  au  comte,  dans  sa  chambre  à 
lui.  —  Comment  messire  Robert  eut  vent  de  ce 
rendez-vous,  se  coucha  dans  le  lit  destiné  au  comte, 
l'envoya  coucher  dans  le  sien  et  reçut  la  reine  dans 
ses  bras,  c'est  ce  qu'il  est  inutile  de  raconter  en 
détail.  L'auteur  insiste  plaisamment  sur  les  hésita- 
lions  du  vassal,  au  moment  décisif.  Ira-t-il  jusqu'au 
bout  de  la  plaisanterie?  Mais  c'est  se  brouiller  mor- 
tellement avec  son  seigneur.  N'ira-t-il  pas  ?  Mais 
l'occasion  est  bien  tentante. 


Du   grand   outrage  dont    m'avait  blâmée  le  sénéchal  félon  et 
malhonnête  que  vous  forçâtes  à  s'avouer  vaincu. 


JOCFROI  55 


4209        E  vos,  qu'en  feïssiez,  seignor  ? 
A  toz  vos  pri,  par  grant  amor, 
Que  chascuns  son  penser  en  die. 
Des  or,  seignors,  avez  vos  dit  ? 
Or  me  rescoutez  un  petit... 
Si  ge  eiisse  des  seignors  mil 
Si  ne  tornasse  pas  un  fil 
En  lor  corroz  contre  tel  rien*... 


Messire  Robert,  lui,  n'osa  pas  ;  et  il  prévint  à  temps 
la  reine  de  son  erreur.  L'erreur  fut  réparée  ;  on  en 
rit  :  et  tout  se  passa  à  merveille.  —  Ici  se  place  une 
explosion  lyrique,  aussi  violente  qu'inattendue.  Explo- 
sion de  douleur.  L'auteur  ne  sait  plus  où  il  en  est. 
«  Ne  sais  si  je  suis  homme  ou  bête.  »  Une  amour, 
qu'il  a  «  servie  »,  lui  a  «  bestourné  le  courage  ». 
Quand  il  commença  son  roman,  il  croyait  avoir  une 
loyale  amie,  qui  l'aimait  sincèrement.  Maintenant,  il 
n'en  est  plus  sûr.  Il  finira  pourtant  son  œuvre,  mais 
il  n'en  fera  jamais  d'autre,  car  «  trop  i  ai  travail  et 
paine  »  (v.  43q7). 

Les  amours  de  la  reine  Alis  et  du  comte  de  Poi- 
tiers durèrent  trois  jours.  Après  quoi,  le  comte  alla 
défendre  sa  terre  contre  Alfonse  de  Saint-Gilles.  Il 
convoqua  ses  hommes,  ses  amis  et  réunit  mille  che- 
valiers, trois  mille  sergents  à  pied.  Il  y  eut  des  com- 
bats sanglants  : 


«  Et  vous,  seigneurs,  qu'auriez-vous  fait!1...  Eh  bien,  sei- 
gneurs, avez-vous  dit?  Or  écoutez-moi  un  peu.  Si  j'avais, 
moi,  mille  seigneurs,  je  me  moquerais  joliment  de  leur  cour- 
roux en  pareil  cas.  » 


56  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al     XIII      SIÈCLE 

4 4 7-3        Si  estoit  tôt  H  camps  jonchiez 
De  testes  d'omes  et  de  piez. 

La  guerre  se  termina  par  la  captivité  cTAlfonse  et 
la   rentrée    triomphale  des    Poitevins   dans   Poitiers. 
Joufroi  épousa  la  belle  Amauberge,  fille  dWlfonse,  et 
reçut  en  dot  l'exspectative  de  Toulouse,  sans  compter  j 
trois  châteaux  forts  et  cinq  mille  marcs  d'argent. 

La  fin  manque. 


GUILLAUME  DE  DOLE 

ou 

LA   ROSE 


L'auteur  do  ce  roman  l'avait  intitulé  la  Rose  ;  le  pre- 
mier érudit  qui  s'en  soit  occupé,  le  président  Claude 
Fauchet,  l'appela,  au  xvie  siècle,  Guillaume  de  /)o'/e,pour 
éviter  toute  confusion  avec  le  poème  postérieur  de  Guil- 
laume de  Lorris.  Ce  dernier  titre  est  aujourd'hui  con- 
sacré,  quoique,  comme  on  l'a  déjà  remarqué  (Ed.  Ser- 
vi i  s,  p.  ii),  il  soit  assez  mal  choisi.  En  effet,  Guillaume 
de  Dole  n'est  pas  le  principal  personnage  du  roman,  et 
il  ne  semble  même  pas,  quoi  qu'on  en  ait  dit  (ib.,  p.  m), 
qu'il  soit  celui  «  auquel  on  a  particulièrement  voulu 
nous  intéresser  »  :  les  derniers  vers  du  poème,  allégués  à 
l'appui  de  cette  opinion,  ne  désignent  pas  clairement 
Guillaume  comme  le  «  prudhomme  »  dont  l'exemple  est 
proposé  «  aux  rois  et  aux  comtes  ».  Il  semble  que  ces 
vers  désignent  aussi  bien  l'empereur  Conrad.  Le  véritable 
titre  du  roman,  si  l'on  tient  à  effacer  celui  de  l'auteur, 
serait  Corras  etLienor. 

On  ne  connaît  qu'un  seul  exemplaire  du  premier 
romande  «  la  Rose»:  à  la  Bibliothèque  du  Vatican 
(Fonds  de  Christine  de  Suède,  n°  1720)  ;  il  est  du  xme 
siècle. 

L'œuvre  est  anonyme,  et,  au  sentiment  du  dernier 
éditeur,  on  ne  sait  rien  de  l'auteur  «  sinon  qu'il  a  com- 

6 


DO  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    Aï     XIII      SIECLE 

posé  ou  du  moins  achevé  son  œuvre  dans  un  couvent  A 
(iè.,  p.  xxvm).  Cette  affirmation  unique  se  fonde  sur 
les  trois  vers  suivants,  qui  se  lisent  à  la  fin,  avant 
l'explicit  :  El  cil  se  veut  reposer  ore  —  Qui  le  jour  perdi 
son  sornon  —  Qu'il  entra  en  religion.  Elle  est  peut-être  de 
trop,  car  il  est  fort  douteux  que  ces  trois  vers  soient  de 
-l'auteur  du  poème,  surtout  si  l'on  considère  que,  dans 
lems.  du  "\  atican,  qui  contient  plusieurs  romans,  l'explicit 
de  Meraugis  de  Portlesguez,  par  Raoul  de  Houdan,  ou 
Raoul  de  Houdan  se  nomme,  a  été  allongé  par  un  inconnu 
de  plusieurs  vers  qui  sont  aussi  relatifs  à  la  question  du 
«  sornon  »  :  Et  ge  lo  bien  <pie  il  s'en  taise.  —  Por  ce  qui 
cil  contes  miex  plaise  —  /  deiist  il  autre  non  mètre,  —  Car 
li  sornons,  ce  dit  la  leire?  —  Est  si  vers  le  mont  entechiezî 
—  Se  ce  ne  fust  vilains  péchiez,  —  Je  blasmasse  lui  et  som 
livre,  —  Que  hom  ijui  d'ausmones  doit  vivre  —  Doit  tu:  jori 
ses  péchiez  plorer  —  El  por  ses  bienfetors  orer.  —  Il  est 
fort  probable  que  ces  dix  vers,  à  la  fin  de  Meraugis,  el 
les  trois  vers  placés  à  la  lin  du  roman  de  la  Rose,  sont 
d'un  lecteur,  et  de  la  même  main1.  Dès  lors,  ils  ne 
prouvent  rien,  si  ce  n'est  qu'un  inconnu  du  xm"  siècle, 
qui  blâmait  Raoul  de  Houdan,  entré  en  religion,  d'avoir 
placé  son  surnom  dans  l'explicit  de  Meraugis,  approuvai! 
l'auteur  de  la  I!<>se,  qu'il  croyait  dans  le  même  cas  que 
Raoul,  de  n'en  avoir  pas  fait  autant.  Avait-il  des  rai- 
sons de  croire  que  l'auteur  de  la  Rose  était  en  effet  dans 
le  même  cas  que  Raoul.1  c'est  ce  que  nous  n'avons, 
du  reste,  aucun  moyen  de  savoir.  <  hioi  qu'il  en  soit,  la 
Rose  a  été  sûrement  écrite  par  un  jongleur  de  profession  : 
d'un  jongleur,  l'anonyme  a  toutes  les  allures,  les  pré- 
jugés et  l'érudition  spéciale. 

i.  Peu  importe  que,  dans  le  ms.  de  '\  atican,  ils  soient  de  la 
main  du  copiste  ;  car  le  copiste  a  pu  a\oir  sous  les  veux,  comme 
modèle,  un  manuscrit  qui  contenait  déjà  Meraugis  et  la  Rose,  et 
sur  lequel  l'addition  avait  élé  faite. 


GUILLAUME    DE    Dur.E  OC) 

Le  roman  est  dédié  au  «  beau  Miles  de  Nanteuil  », 
qui  habite  le  Rencien  (le  Rémois),  en  Champagne,  «  un 
des  preux  du  royaume  ».  Miles  de  Nanteuil  est  sans 
doute  le  personnage  de  ce  nom  qui  fut  élu  évêque  de 
Beauvais  en  12 17  et  soutint  en  12 32  un  célèbre  diffé- 
rend avec  la  couronne  de  France.  Comme  Miles  était  déjà 
entré  (peut-être  depuis  plusieurs  années)  dans  la  car- 
rière ecclésiastique  en  juin  iao4,  et  puisque  l'histoire 
chevaleresque  et  assez  libre  de  «  Corras  et  Lienor  »  n'a 
pas  dû,  vraisemblcment,  être  écrite  pour  un  clerc,  il 
faut  supposer,  a-t-on  dit,  que  l'auteur  a  rédigé  sa  dédi- 
cace «  pendant  le  temps  où  Milon  put  vivre  de  la  vie  d'un 
chevalier  au  milieu  des  jeunes  seigneurs  de  son  âge  », 
c'est-à-dire  vers  1200. 

Beaucoup  de  noms  propres  sont  cités  dans  le  roman 
de  la  Rose.  Il  va  de  soi  que  l'empereur  Conrad,  amant 
de  Liénor,  n'a  de  commun  que  le  nom  avec  Conrad  III 
(-{-  1162).  L'allusion  (ci-dessous,  p.  81)  à  Bouchart  le 
Yeautre,  ce  parfait  courtisan,  favori  de  Louis  VII  («  au 
tens  le  bon  roi  Loeïs  »  [v.  3129]),  établirait,  s'il  en  était 
besoin,  que  l'auteur  n'écrivait  pas  sous  Louis  VII.  Il  con- 
naissait, d'ailleurs,  au  moins  de  nom,  quantité  de  con- 
temporains de  Philippe-Auguste  :  le  comte  Renaut  de 
Boulogne,  Gaucher  de  Châtillon,  Guillaume  des  Barres. 
Alain  de  Rouci,  Eudes  de  Ronquerolles,  Michel  de 
Haines,  Savaric  de  Mauléon.  etc.  L'examen  attentif  de 
tous  ces  noms  a  conduit  M.  Servois  à  placer,  par  con- 
jecture, la  composition  de  l'œuvre  «  entre  le  mois  d'oc- 
tobre 11  oy  et  le  mois  de  mai  1201  ». 

Il  est  certain,  d'autre  part,  que  l'historien  de  l'empe- 
reur Corras  et  de  Guillaume  de  Dole  avait  des  relations 
dans  les  pays  qui  forment,  de  nos  jours,  le  département 
de  l'Oise1  et  qu'il  avait  voyagé. 

1.  Noir  ce  qu'il  dit  du  sire  Eudes  de  Ronquerolles  (p.  00)  et 
du  jeu  sous  l'ormeau  de  Trumilli  (p.  83).  A  propos  des  armoiries 


60  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AD    XIIIe    SIECLE 

L'auteur  est  très  fier  d'avoir  intercalé  dans  son  roman 
des  chansons  de  divers  chansonniers  à  la  mode  en  son 
temps.  «  de  sorte  qu'on  peut,  comme  on  veut,  le  lire  ou 
le  chanter  ».  «  De  même  qu'on  teint  les  draps  pour  avoir 
los  et  prix  ».  il  a  mis  des  chants  et  des  sons  dans  ce  roman 
de  la  Rose,  «  ce  qui  est  chose  nouvelle*.  Ces  chants,  dit-il, 
sont  si  bien  en  situation  qu'ils  ont  l'air,  en  vérité,  de 
l'aire  corps  avec  le  récit  (v.  26-28).  —  11  semble,  en 
elTet.  que  cet  ingénieux  procédé  (l'intercalation  de  pièces 
lyriques,  mises  dans  la  bouche  des  personnages,  au  cours 
d'un  récit)  n'eût  pas  été  antérieurement  employé  ;  mais 
depuis,  il  l'a  été  souvent,  en  particulier  dans  le  roman 
de  la  I  iolette,  par  Gerbert  de  Montreuil,  qui  traite  le 
même  sujet  que  la  Rose,  dans  le  roman  de  la  Poire  et 
dans  le  Chastelain  <le  Coud  (cf.  p.  2o4)-  —  Mais  l'au- 
teur se  flattait  en  estimant  qu'il  en  avait  usé  avec  la 
plus  grande  habileté.  Beaucoup  des  chansons  qu'il  insère 
sont  fort  peu  en  situation,  \oici  comme  il  les  amène  : 
l'Empereur,  chevauchant  avec  Guillaume  de  Dôle,  à 
travers  champs,  daigne  lui  chanter  un  «  vers  »  :  il 
lui  dit  tout  bonnement  (v.  3097)  :  «  Savez  vos  cest 
vers?»  cl  s'empresse  de  l'entonner,  sans  attendre  la 
réponse.  M.  G.  Paris  a  écrit  (ib.,  p.  xc)  :  «  L'auteur 
de  cette  invention  raffinée  1  intercalation]  est  aussi  celui 
qui  a  su  le  mieux  la  mettre  en  œuvre  »  ;  et  (p.  cxn)  : 
<>  La  plupart  d'entre  ces  chansons  ne  conviennent  guère 
;i  celui  dans  la  bouche  duquel  elles  sont  mises  et  n'expri- 
ment pas  du  tout  les  sentiments  qu'il  doit  avoir.  » 
Malgré  l'apparence,  ces  deux  affirmations  ne  sont  pas 
contradictoires. 

11  est  à  noter  que  plusieurs  des  rimeurs  dont  l'ano- 
de l'Empereur,  il  fait  cette  réflexion  (v.  68)  :  «  Et  si  portoit 
l'escu  demi  —  Au  gentil  comte  de  Clermont  —  Au  lion  rampant 
contremont. . .  »;  il  n'est  pas  impossible,  quoi  qu'en  dise  l'édi- 
le m\  qu'il  s'agisse  ici  du  comté  de  Clermont  en  Beauvaisis. 


GUILLAUME    DE    DOLE  6l 

nvme  a  inséré  des  chansons  étaient  encore  vivants  au 
milieu  du  règne  de  Philippe-Auguste  (Gace  Brûlé,  Gui 
de  Couci,  etc.),  et  que.  selon  toute  probabilité,  l'ano- 
nyme citait  de  mémoire. 

Ce  roman  a  été  favorablement  jugé  par  M.  Servois 
cpii  en  a  donné  une  édition  aussi  bonne  que  le  permet- 
lait  l'extrême  incorrection  du  manuscrit  unique  (Le 
Roman  de  la  Rose  ou  de  Guillaume  de  Dole.  Paris,  i8q3, 
in-8.  «  Société  des  Anciens  Textes  Français  »).  —  Le  su- 
jet est  banal  :  c'est  l'histoire  de  la  femme  dont  la  vertu  a 
été  odieusement  calomniée  et  qui  réussit  à  faire  recon- 
naître son  innocence,  l'anecdote  qui  fait  le  fond  des 
romans  du  Comte  de  Poitiers,  de  la  I  iolette,  d'une  nouvelle 
de  Boccaee.  de  la  Cymbeline  de  Shakespeare,  et  de  beau- 
coupd'autres  productions  similaires.  Mais,  selon  l'éditeur, 
/'/  Rose  est  «  un  des  romans  d'aventure  les  plus  attachants, 
sans  épisodes  inutiles  ni  longueurs  fatigantes...;  l'auteur 
a  su  mêler  à  la  fiction  le  souvenir  des  spectacles  dont  il 
avait  été  témoin  et  des  entretiens  qu'il  avait  entendus  » 
(p.  xiv).  Ce  jugement  est  très  correct. 

A  l'époque  où  M.  Servois  a  publié  son  édition, 
M.  Todd  préparait  sur  la  langue  du  poème  une  étude 
(p.  xn)  qui,  à  notre  connaissance,  n'a  pas  encore  vu 
le  jour. 


Il  y  avait  une  fois  dans  l'Empire,  en  Allemagne, 
un  Empereur  nommé  Corras  (Conrad),  qui  valait  un 
m  nid  des  rois  qui  lui  ont  succédé.  Il  haïssait  de 
manger  en  été  auprès  du  feu.  On  ne  lui  entendait 
jamais  faire  «  grant  serement  »  ni  «  lait  reproche  »  ; 
il   était  sage  et  courtois  ;    il  ne  devait  ses  victoires 


T>2  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIl"    SIÈCLE 

qu'à  la  lance  et  à  l'écu  et  n'avait  que  du  mépris  pour 
les  arbalétrier-  ; 

(Jo       .Ta  arbalestiers  ni  fust  mis 
Por  sa  guerre  en  auctorité  ; 
Par  averté  *.  par  mauvesté 
Les  tienent  ore  li  haut  home. 

Il  n'avait  d'autres  mangonneaux  ni  d'autres  pier- 
rièresque  les  lances  des  bons  chevaliers  qu'il  retenait. 
Accueillant  pour  tous  les  gentilshommes,  riches  et 
pauvres,  il  avait  toujours  la  main  ouverte  en  faveur 
des  vieux  vavasseurs  et  des  veuves  de  la  noblesse.  Il 
distribuait  sans  compter  aux  chevaliers  de  sa  cour 
joyaux,  chevaux  et  draps  de  soie,  et,  à  ceux  qui  le 
servaient,  terres  ou  châteaux,  selon  leur  mérite. 

Il  n'était  pas  marié,  et  les  barons  en  parlaient  sou- 
vent l'un  à  l'autre,  et  à  lui-même.  Mais  il  ne  s  en 
laissait  pas  émouvoir.  Il  aimait  trop  à  courir  les  prés 
et  les  bois,  pendant  la  belle  saison,  en  compagnie 
des  chevaliers  et  des  dames  de  la  contrée. 

[54        l'c  biaûs  gieus  et  sanz  vilonie 
Se  joe  ovoec  ses  compagnons. 
Il  porpense  les  ochesons** 
Comment  chascuns  fera  amie... 
Li  bons  roi»,  li  frans  dehonere  ! 
11  sa  voit  toz  les  tors***  d'amors. 

Par  exemple  il  emmenait  dans  les  bois,  à  la  pre- 
mière heure,  les  «  vieux  chenus  croupoiers**"*  »,  les 
jaloux  et  les  envieux  :  aux  uns.  il  confiait   le  déduit 

*  avarice.  —  **  occasions.  —  ***  tous  le-  tour-.  —  ****  naresseux. 


GUILLAUME    DE    DOLE  63 

de  «  boissoner  »,  c'est-à-dire  de  battre  les  bois  avec 
les  archers  ;  aux  antres,  de  suivre  les  limiers.  Dès 
qu'ils  étaient  enfoncés  dans  les  profondeurs  de  la  forêt, 
il  revenait  par  la  vieille  route,  en  riant,  lui  troisième 
de  chevaliers,  du  côté  où  étaient  les  dames.  Les 
dames,  en  chainses  plissés,  sans  manteaux,  gantées 
de  blanc,  avec,  sur  leurs  longs  cheveux  ondoyants,  des 
chapeaux  «   entrelardés  »  de  fleurettes  et  d'oiseaux, 

210       Tôt  chantant  es  tentes  jonchiées 
"\  ont  as  chevaliers  quis  atendent, 
Qui  les  braz  et  les  mains  lor  tendent... 
Moût  lor  est  poi  se  cil  demorent 
Qui  estoient  aie  en  bos... 
Il  ne  pensent  pas  a  lor  âmes. 
Si  n'i  ont  cloches  ne  moustiers 
(Qu'il  n'en  est  mie  granz  mestiers), 
Ne  chapelains  fors  les  oiseaux... 
Dex  !  tant  beaus  chans  et  tant  beaus  diz, 
Sor  riches  coûtes,  sor  beaus  Hz 
I  ot  dit  ainçois  qu'il  fust  prime  ! 

Après  quoi  chacun  se  parait  de  beaux  habits  par- 
fumés, en  samit,  en  draps  d'outre-mer,  en  «  baude- 
quins  d'or  à  oiseaux  »,  garnis  de  fourrures.  Conrad 
donnait  sa  ceinture,  ornée  d'or  et  d'émeraudes,  à  la 
pucelle  qui  lui  attachait  les  lacets  de  son  vêtement  de 
dessous  : 

a58       Benoiez  soit  tex  empereres  ! 

Vers  tierce*,  on  va  jouer  dans  les  bois,  «  toz  des- 
chaus,  manches  descousues  ».  L'endroit  n'était  pas 
vilain,  vert  comme  en  été,  avec  des  fleurs  bleues  et 

neuf  heures  du  malin. 


64  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

blanches.  On  se  baigne  les  mains,  les  yeux,  le  visage, 
aux  fraîches  sources  voisines  ;  «  en  lieu  de  touaille  »  *, 
on  emprunte,  pour  s'essuyer,  les  «  blanches  che- 
mises des  dames  ».  Puis,  les  pucelles  recousent  les 
manches  avec  le  fil  qu'elles  ont  dans  leurs  aumônières. 
Cependant,  le  dîner  et  la  viande  sont  apprêtés,  les 
nappes  mises.  Dames  et  chevaliers  s'en  retournent. 
en  chantant  des  «  chansonnettes  »,  vers  les  tentes. 
Là,  les  lits  et  les  tapis  ont  été  ôtés,  afin  que  l'on  soit 
plus  au  large  ;  le  sol  est  jonché  d'herbe  fraîche  ;  les 
valets  donnent  à  laver  ;  on  s'asseoit,  et  l'empereur 
cède  la  place  d'honneur  au  vieux  duc  de  Genevois. 
L'évêque  de  Chartres  aimerait  mieux  être  en  ces  lieux 
qu'en  svnode,  pour  se  rincer  l'œil  des  merveilles  et 
des  beautés  qu'on  y  voit  : 

356        Or  cuit  que  li  vesques  de  Chartres1 
S'amast  miex  iloec  qu'en  .1.  sane**  ; 
Que  chascuns  i  garist  et  sane 
Ses  oils  d'esgarder  les  merveilles. 
Tantes  faces  cleres,  vermeilles, 
Et  ces  douz  vis  Ions  et  traitiz ***... 
Et  cez  blons  chiez****  et  cez  biaus  cors. 

Le  menu  se  compose  de  tout  ce  que  Ton  peut  avoir 
en  été,  pâtés  de  chevreuil,  fromages  gras  de  la  rivière 
de  Clermont,  vin  clair  et  froid  de  la  Moselle.  Puis 

*  serviette.  —  **Or  crois  que  l'évêque  de  Chartres  se  fût  mieux 
plu  là  qu'en  synode.  —  ***  gracieux.  —  ****  ces  tètes  blondes 

i.  L'évêque  de  Cliartres  était  alors  ce  Renaut  de  Bar  (1186- 
1217).  sur  lequel  un  certain  «  Jordains  h  viex  bordons  »  avait 
composé  une  chanson  dont  les  premiers  vers  sont  rapportés, 
plus  loin,  dans  le  roman  (v.  2889). 


GUILLAUME    DE    DOLE  65 

les  sergents  ôtent  les  nappes.  On  se  lave.  Plusieurs 
se  précipitent  pour  tenir  au  bon  roi  ses  manches 
pendant  cette  opération.  Les  dames  mettent  leurs 
manteaux,  et  la  musique  commence. 

Alors  rentrent  les  chasseurs  qui  toute  la  journée 
ont  couru  le  cerf,  le  lièvre  et  le  renard  au  derrière 
de  leurs  chiens,  harassés,  sales,  mourants  de  faim: 

426       Cil  veneour  mal  atirié 

Cil  qui  avoient  buisiné*, 

S'en  reviendrent  moût  hericié, 

Es  ledes  chapes  de  grisa  n 

Qui  ne  furent  noeves  oan, 

Et  heuses  viez,  rouges  et  dures**... 

Ils  racontent  des  histoires  extraordinaires  sur  ce 
qui  leur  est  arrivé,  des  histoires  de  chasseur.  Mais 
personne  n'en  croit  un  mot.  L'empereur  tout  le  pre- 
mier : 

458       II  se  rit  de  ce  qu'il  mentoient; 

Mes  c'est  coustume  de  tiex  genz. 

Quand  l'heure  de  souper  arrive,  après  none***, 
tout  le  monde  se  remet  à  table,  mais  les  chasseurs  tous 
d'un  côté,  car  ils  ont  plus  d'appétit  que  les  autres  : 
ils  engloutissent  sans  honte,  comme  entrée,  un  bœuf 
à  l'ail  et  au  verjus,  des  oisons,  des  mortreux  ****,  leur 
venaison  ;  ils  boivent  aussi  à  leur  soif,  et  non  pas  de 
ce  «  rouge  vin  qu'on  prend  avec  des  rôties  ». 

sonné  du  cor.  —  **  En  laides  chapes  de  drap  gris,  qui  n'étaient 
pas  neuves  de  l'année,  et  bottes  vieilles,  rouges  et  dures...  — 
'**  trois  heures  de  l'après-midi.  —  ****  soupes  au  pain  et  au 
lait  très  épaisses. 


66  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL    XIIIe    SIECLE 

Après  souper,  on  joue  aux  tables,  aux  échecs,  aux 
dés,  à  la  mine.  Les  vielleurs  viellent.  L'Empereur  et 
ses  compagnons  vont  caroler  avec  les  dames,  en  un 
pré  vert,  devant  le  tref*,  jusqu'à  l'heure  du  coucher. 

Des  hommes  comme  celui-là,  il  n'y  en  a  plus 
aujourd'hui  : 

55o        Se  sire  Oedes  de  Ronqueroles' 
Trovast  tel  roi,  ce  fust  barriez  ; 
Mes  li  tens  est  si  atornez 
Qu'on  ne  trueve  mes  qui  bien  face. 
Por  ce  s'enledist  et  efface 
Chevalerie,  hui  est  li  jors. 

Un  tel  roi  est  bien  digne  de  régner,  qui  sait  se 
faire  aimer  de  la  sorte.  Conrad  n'était  pas  de  ces 
princes  qui  donnent  à  leurs  valets  rentes  et  prévôtés  à 
terme,  et  leur  or,  ce  qui  a  pour  résultat  de  ruiner  leurs 
terres  et  de  les  déshonorer.  Baron  qui  met  les  «  prud- 
hommes  »  arrière  et  préfère  les  a  mauvais  »  a  tort, 
car  vilain  sera  toujours  vilain,  même  si  on  en  fait 
un  seigneur.  L'Empereur,  lui,  se  plaisait  à  assem- 
bler ses  barons  en  parlement,  pour  les  voir  ensemble; 
il  ne  confiait  qu'à  des  vavasseurs  les  fonctions  de 
bailli.  Et  il   n'était  pas  moins  populaire   parmi   les 

*  pavillon. 

i.  Eudes  de  Ronquerolles,  qui  réparait  plus  loin  dans  le 
roman  (au  tournoi  de  Saint-Troml)  est  indiqué  dans  les  cartu- 
laires  de  Philippe-Auguste  comme  un  des  feudataires  du  roi 
dans  le  comté  de  Beaumont-sur-Oise.  L'auteur  semble  dire  ici 
que  cet  Eudes  n'avait  pas  trouvé,  auprès  d'un  roi  —  celui  de 
France,  sans  doute,  —  l'estime  qui  lui  était  due.  Mais  l'allusion 
est  obscure. 


GUILLAUME    DE    DOLE  67 

vilains  et  les  bourgeois  que  clans  la  noblesse,  car  il 
ne  les  pressurait  pas  :  il  savait  bien  qu'en  cas  de 
besoin  tout  ce  qu'ils  auraient  gagné  serait  à  lui.  Les 
marchands,  qu'il  ne  taillait  pas  et  qu'il  protégeait 
contre  les  pillards  (on  était  aussi  en  sûreté  dans  ses 
domaines  que  dans  un  moutier),  n'allaient  pas  à  la 
i'oire  sans  lui  en  rapporter  un  beau  cheval  ou  quelque 
autre  présent.  —  Telle  était  la  sagesse  de  ce  bon  prince. 

Un  jour  qu'il  chevauchait  avec  un  de  ses  ménes- 
trels, nommé  Jouglet,  celui-ci  lui  fit  le  plus  grand 
éloge  d'une  dame  dont  il  avait  entendu  parler,  la  plus 
belle  du  monde,  qui  vivait  en  la  marche  de  Perthois, 
et  dont  le  frère  était,  de  son  côté,  un  chevalier 
accompli.  Conrad,  ravi,  veut  savoir  si  ce  chevalier  est 
riche.  «  Il  n'est  pas  riche  »,  dit  Jouglet  : 

762       Fet  Jouglès  :  «  Onques  ne  pot  pestre* 
De  sa  terre  .vi.  escuiers, 
Puis  qu'il  fu  primes  chevaliers  ; 
Et  s'est  et  a  gris  et  a  ver 
Toz  tenz  et  esté  et  iver, 
Et  a  soi  tiers  de  compegnons  ; 
Car  ses  granz  pris  et  ses  renons 
Et  ses  granz  cuers  et  sa  proece 
Le  porvoit  si  bien  et  adrece 
Qu'il  a  terre  et  avoir  assez.  » 

Il  s'appelle  Guillaume  de  Dole.  Non  pas  que  Dôle 
soit  à  lui.  Mais  il  s'avoue  de  Dôle  parce  que  son 
plessié  ou  «  manoir  »,  est  voisin  de  cette  ville.  Sa 


68  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIÈCLE 

sœur  s'appelle  Liénor.  Ce  nom  suffit,  avec  la  des- 
cription que  Jouglet  a  faite  de  la  personne,  pour  ins- 
pirer à  l'empereur  un  amour  incoercible. 

Le  soir  même,  l'Empereur,  en  sa  garde-robe, 
devisa  à  un  clerc  une  lettre  qu'il  fit  sceller  d'un  sceau 
en  or  et  porter,  par  un  de  ses  valets,  à  monseigneur 
Guillaume  de  Dole. 

Le  valet  arrive  à  Dùle.  A  l'hôtel  où  il  est  descendu, 
son  premier  soin  est  de  déchausser  ses  lieuses  et  de 
mettre  d'autres  chaussures.  La  fille  de  la  maison  lui 
donne  un  chapel  de  fleurs  et  de  menthe.  Il  se  rend, 
en  cet  équipage,  au  plessié.  les 'lettres  de  l'empereur 
à  la  main.  Guillaume,  qui  revenait  d'un  grand 
tournoi  à  Rougemont,  était  dans  la  salle  dii  plessié, 
entouré  de  chevaliers  et  d'autres  gens  l.  Le  valet  se 
le  fait  désigner,  dégrafe  son  manteau  conformément 
à  l'étiquette  et  remet  son  message.  Il  y  en  avait  là  plus 
d'un  qui  n'avaient  jamais  vu  de  sceau  impérial. 
Guillaume,  avec  son  couteau,  fait  sauter  la  bulle  d'or, 
qu'il  donne  à  la  belle  Liénor,  sa  sœur,  pour  qu'elle 
s'en  fasse  un  fermail.  Quand  elle  vit  l'empreinte  du 
sceau,  a  un  beau  cheval,  avec  un  roi  armé  dessus  », 
elle  dit  à  madame  sa  mère  : 


i.   C'était  l'usage  de  Guillaume  d'avoir  toujours  autour  de  lui    I 
une  nombreuse  compagnie,  comme  s'il  avait  été  très  riche  : 

i432         Si  tient  ados  trop  riche   hostel  : 

S'uns  bien   liauz   hoins  le   tenoit  tel. 

Si  i  avroit  il   parlement  ; 

Tant  i  a  chevaliers  et   gent 

Que  l'en  n'i  puet  son   pié  torner. 


GUILLAUME    DE    DOLE  69 

1006        «  Ha  !  dame,  se  Dex  me  sekeure, 
Fet  ele,  or  doi  moût  estre  lie 
Quant  j'ai  .1.  roi  de  ma  mesnie.  » 
Messire  Guillames  s'en  rit  : 
«  Se  Deu  plest  et  saint  Esperit, 
C'est  tote  honor  qui  vos  vendra.  » 
Fet  la  mère  :  «  Ja  ni  faudra  ; 
Li  cuers  le  m'a  toz  jors  bien  dit.  » 

Un  chevalier  de  Guillaume  lui  lit  la  lettre:  c'est  une 
invitation  de  l'empereur  à  venir,  le  plus  tôt  possible, 
à  sa  cour. 

1022        «  Filz,  vos  irez,  ce  dit  la  mère  ; 
Grant  honor  vos  fet  l'enperere 
Quant  il  si  bêlement  vos  mande.  » 

—  «  Dame,  ainz  irons  a  la  viande, 
Et  puis  après  si  ferons  el  »  *. 

Le  valet  de  l'empereur  est,  naturellement,  invité  à 
dîner,  car  il  était  «  de  bonne  part  ».  Guillaume  de 
Dole  l'interpelle,  en  plaisantant: 

1037       —  «  Biaus  amis,  or  avez  esté 

Fet  il,  maintes  foiz  miex  serviz  : 
Moût  mengissiez  or  a  enviz 
Geste  viande  a  vavassor** 
En  la  meson  l'empereor.  » 

—  «  Sire,  dit  il1,  ce  n'est  pas  doute; 
Mes  venison  qui  flere  toute, 
De  senglers,  de  cers  sanz  seson, 
De  ce  avons  a  grant  foison 


«  Allons  d'abord  manger  ;  après  nous  ferons  autre  chose.  »  — 
**  «  Vous  ne  mangeriez  pas  de  bon  gré  ce  repas  de  vavasseur. . .  » 

1.  Le  valet,  qui  riposte  sur  le  même  ton. 


70  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    Al     SUT     SIECLE 

Et  do  pa-tez  viez  et  moussiz  : 
Quant  il  ne  sont  preuz  as  souri/. 
Lors  sont  il  bon  as  escuiers*.  » 

Cependant  Guillaume  se  prépare:  il  n'emmènera 

que  deux  compagnons,  mais  bien  portants,  de  trente 
ans  passés,  et  de  bonne  apparence.  Le  valet  de  l'Em- 
pereur est  invité  à  faire  une  visite  aux  dames  du 
plessié,  avant  le  départ.  Salutations.  On  s'asseoit. 
Madame  mère,  sur  une  grande  «  coûte  pointe  », 
travaillait  à  une  étole.  La  conversation  s'engage  pj 
léloge  que  fait  Guillaume  de  l'adresse  de  sa  mère  et 
de  sa  sœur,  «  merveilleuses  ouvrières  »  : 

n33        «  Fanons,  garnemenz  de  moustier**, 
Chasubles  et  aubes  parées 
Ont  amdeus***  maintes  loiz  ouvrées.  » 

Ces  dames  -avaient  aussi  chanter:  la  plus  âgée  le 

reconnaît  de  bonne  grâce  :  c'était  la  mode  autrefois 

de  travailler  au  métier  en   chantant  «  des  chansons 

d'histoire  »  :  mais  cette  mode  est  passée. 

ii 47        «  Biaus  iilz.  ce  fu  ça  en  arriers 
Que  les  dames  et  les  roïnes 
Soloient  1ère  lor  cortines 
Et  chanter  les  chaînons  d'istoire.  » 

—  «  Ha  !  ma  [très    douce  dame,  voire, 
Dites  nos  en.  -e  vos  volez...  » 

La  vieille  dame  s'exécute. 

1166       Quant  ele  ot  sa  chanson  chantée  : 
«  Certes,  moût  s'ol  bien  aquitée 

Fet  cil,  madame  vostre  mère.  » 

*  Et  de  pâtés  vieux  et  moussas  :  quand  les  souris  n'en  veulent 
plus,  ils  sont  bons  pour  lesécuvers.  —  **  manipules,  ornen 
d'égbse.  —  ***  l'une  et  l'autre. 


GUILLAUME    DE    DOLE  ~]  I 

«  Mais,  dit  Guillaume,  c'est  ma  sœur  qu'il  faut 
entendre  maintenant.  »  Celle-ci,  plus  droite  qu'une 
ente  et  plus  fraîche  qu'une  rose,  avec  ses  tresses 
blondes  sur  son  bliaut  blanc,  sourit,  car  elle  devine 
bien  qu'elle  ne  pourra  «  échapper  »  : 

1177        —  «  Ma  bêle  fille,  fet  la  mère, 
Il  vos  estuet  *  feste  et  honor 
Fere  au  valet  l'empereor.  » 
—  «  Ma  clame,  bon  voiel**  le  ferons.  » 

Le  jour  qui  précède  le  départ  se  passe  ainsi  en 
déduits,  jusqu'à  l'heure  du  souper.  Enfin  on  prend 
congé.  Le  valet  de  l'empereur  reçoit  des  présents  et 
pense  qu'il  ne  vit  jamais  de  si  beaux  enfants  de  telle 
mère.  Dernier  souper,  très  copieux,  où  paraissent  des 
flans  au  lait,  des  cochons  de  lait  farcis,  des  lapins, 
des  poulets  lardés,  des  poires  et  de  vieux  fromages. 
L'hôte  s'excuse  en  souriant,  encore  une  fois,  de  cette 
trop  modeste  chère  : 

12^6        «  Nos  n'avomes  autres  daintiez, 
Frère,  fet  il,  ce  poise  moi  ***  ; 
Yoz,  genz  de  la  meson  le  roi, 
JNe  cognoissiez  cez  mes  de  vile****.  » 
Font  li  compegnon  :  «  Il  vos  guile.  » 
Fet  li  valiez  :  «  iN'en  verrez  el. 
Si  me  bonist  en  son  ostel.  » 
Einsi  se  joent  et  envoisent  ; 
De  biauz  moz  le  souper  aoisent 
De  cbevalerie  et  d'amors... 

*  faut.  —  **  volontiers.  —  ***  «  Mous  n'avons  d'autres  frian- 
dises, frère,  dit-il,  je  le  regrette.  »  —  ****  «  \ous  ne  connaissez 
pas  ces  mets  de  la  campagne.  » 


72  LA     SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIII0    SIÈCLE 

Pendant  ce  temps-là,  l'Empereur  dépérissait  d'im- 
patience. Il  se  faisait  chanter  des  vers  de  Girbert, 
pour  passer  le  temps.  Enfin,  lorsque  le  messager  eut 
installé  sire  Guillaume  et  ses  deux  compagnons  dans 
le  meilleur  hôtel  de  l'endroit  «  au  grand  pignon, 
plein  de  fenestres  »,  il  vint  rendre  compte  de  sa  mis- 
sion. Interrogé,  il  porta  aux  nues  et  Liénor  et  son 
frère,  à  la  grande  joie  de  Conrad.  —  Jouglet  se  hâte 
d'aller  chercher  sire  Guillaume  à  son  hôtel.  Dès  qu'il 
l'aperçoit,  après  avoir  gravi  les  marches  du  perron, 
avant  d'entrer  dans  l'hôtel  : 

1^68       «  Dole  !  Chevalier  !  A  Guillame  ! 
Ou  est  li  deduiz  dou  roiaume 
Li  solaz  et  la  grant  jiroece  ?  » 

Guillaume  l'embrasse.  Jouglet  expose  pourquoi  et 
comment  l'empereur  a  résolu  de  faire  sa  connais- 
sance. «  A  os  estes  toi  au  dessus,  lui  dit-il,  et  trestoz 
mestres  de  la  cort.  »  Guillaume  remercie  avec  effu- 
sion. Avant  de  se  rendre  au  palais,  il  invite  son  hôte, 
sa  femme,  leur  fille  à  partager  le  dîner  qu'il  prend 
a  pour  attendre  plus  à  son  aise  le  grand  manger  jus- 
qu'à la  nuit  ».  Puis  il  revêt  une  magnifique  rohe 
d'écarlate  «  noire  comme  mûre  ».  «  Ha,  dit  Jouglet. 
cette  robe-là  a  été  taillée  en  France  ;  cela  se  voit  à  la 
coupe.  »  Sur  leurs  tètes,  les  trois  chevaliers,  Guil- 
laume et  ses  deux  compagnons,  mettent  des  chapels 
de  fleurs  bleues.  Un  chambellan  leur  apporte  des 
ceintures  neuves  et  des  gants  blancs.  On  leur  amène 
leurs   chevaux,  de   grands  destriers  d'Espagne,  avec 


GUILLAUME    DE    DOLE  ^3 

des  freins  de  Limoges.  Guillaume  était  superbe  en 
selle,  le  manteau  «  en  chantel  »  sur  le  bras  gauche1, 
et  toute  la  rue  était  là  pour  contempler  ce  spectacle. 
Les  bourgeois  se  levaient  sur  son  passage,  et  lui  sou- 
haitaient «  bonne  aventure  »  :  «  Ce  ne  sont  pas  gens  . 
à  gabois  (des  gens  de  rien)  »,  se  chuchotaient-ils  l'un 
à  l'autre. 

La  première  entrevue  de  l'Empereur  et  de  Guillaume 
fut  empreinte  de  la  plus  exquise  politesse.  L'Empe- 
reur prit  Guillaume  par  la  main  et  le  pria  de  s'asseoir 
à  côté  de  lui  ;  mais  Guillaume  déclina  cet  honneur, 
afin  qu'on  ne  pût  pas  l'accuser  d'un  manque  de  cour- 
toisie. A  brûle-pourpoint,  l'Empereur  —  on  ne  voit 
pas  bien  pourquoi  —  demanda  à  son  hôte  s'il  n'était 
point  «  privez  dou  roi  d'Engleterre  »  ;  l'auteur  re- 
marque, à  ce  propos,  que  ledit  roi  d'Angleterre  a  été 
longtemps  en  guerre  avec  «  notre  roi  de  France  » . 
Le  bon  Conrad  aurait  bien  voulu  parler  d'autre  chose, 
non  pas  certes  de  couvrir  des  églises  ou  de  faire  des 
chaussées,  mais  de  la  belle,  de  la  débonnaire,  dont  il 
avait  «  le  feu  au  corps  ».  Là-dessus  Jouglet  changea 
le  cours  de  la  conversation,  en  annonçant  qu'il  y 
aurait,  de  lundi  en  quinze,  un  tournoi  à  Sainteron 
(Saint-Trond)-.  «  Au  nom  de  Dieu,  Jouglet,  nous 
irons,  dit  Guillaume  ;  j'ai  tout  ce  qu'il  faut  pour 
cela,    excepté   un   heaume,  car  j'ai  perdu    le    mien 


i.  Cf.  plus  loin,  v.  6266  : 

Il  a  bouté  parn 
De  son  mantel 

2.   Saint-Trond  (Luxembourg  belge). 


Il  a  bouté  parmi  les  laz 

De  son  mantel  son  braz  senestre. 


7^  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

l'autre  jour  quand  je  fus  pris"  à  Rougemont  »  *. 
L'Empereur  ordonna  aussitôt  cfapporteT  un  heaume, 
fabriqué  à  Senlis,  orné  d'or  et  de  pierreries  «  au  nasal 
et  au  cercle  autour  »  2.  Dès  que  le  chambellan  l'eut 
sorti  du  heaumier,  et  essuyé  d'une  touaille,  tout  le 
monde  s'extasia  ;  on  se  serait  miré  dedans.  A  dîner,  le 
prochain  tournoi  fut  de  nouveau  mis  sur  le  tapis  ;  à  ce 
propos,  plus  d'un  convive  en  dit  plus  qu'il  n'en  devait 
faire,  ce  qui  ne  convient  guère  à  un  prud'homme. 
Messire  Guillaume  ne  dit  rien,  mais  n'en  pensait  pas 
moins  comment  il  s'y  prendrait  pour  honorer  son 
heaume  neuf.  Après  dîner,  la  foule  importune  des 
serviteurs,  la  «piétaille  »,  1'  «  eseuieraille  menue  » 
s'étant  retirée,  les  ménestrels,  Jouglet  entre  autres, 
vinrent  chanter  des  chansons  et  des  fabliaux,  jusqu'à 
l'heure  du  coucher.  Mais  on  ne  se  couche  pas  sans 
boire  : 

1778       II  fait  bon  Loivre  après  chançons. 

Guillaume  de  Dole,  ses  deux  compagnons,  et  le 
chambellan  de  l'Empereur  —  un  certain  Boidin,  ou 
Baudoin  Flamenc,  —  qui  portait  le  heaume  impé- 
rial, et  Jouglet,  rentrent  ensemble  au  logis  où  le 
héros  avait  ses  quartiers.  Une  collation  de  vins  et  de 
fruits  les  attendait;   on  alluma  les  flambeaux.  îSou- 

1.  Cf.  plus  haut,  p.  68.  Il  y  a  un  Routremnnt  dans  le  dépar- 
tement du  Douta,  non  loin  de  Dùle.  Un  autre  Rougemont  (Côte 
d'Or)  fut,  à  la  fin  du  xu*  siècle,  le  théâtre  de  plusieurs  tournoi*. 

:>..  Ce  heaume  lui  avait  été  apporté  naguère,  à  lui-même» 
«  avec  le  haubert  de  Chambli  »  (v.  1666).  —  Chambli  =  Cham- 
bly,  con  de   .Neuillv-en-Thelle  (Oise). 


GUILLAUME    DE    DOLE 


75 


velles  chansons,  avec  les  clames  de  la  maison,  jusque 
vers  minuit.  Lorsque  Boidin  prit  congé,  Guillaume 
lui  bailla  un  surcot  d'été  si  neuf  qu'il  sentait  encore 
la  teinture.  Il  fit  aussi  un  cadeau  à  Jouglet  et  donna 
à  la  femme  de  l'hôtelier  un  bon  fermail  à  tunique  : 

1826        «  Gardez  le  bien,  fet  il,  bel  oste, 
Qu'il  vaut  encore  .xin.  livres. 
Ja  nul  qui  l'ait  au  col  n'iert  ivres 
S  il  bevoit  tôt  le  vin  cl'Orliens.  » 
—  Dit  li  hostes  :  «  Car  i'ust  il  miens  ! 
Ausi  boi  je  trop  totc  jor.  » 

Ces  largesses  ne  pouvaient  manquer  de  faire  le 
meilleur  effet.  «  Boidin,  dit  l'empereur  Conrad,  qui 
m  mis  a  donné  ce  surcot?  »  —  «  Ce  gentilhomme,  dit 
Boidin,  qui  a  déjà  distribué  plus  de  cent  livres  en 
robes  et  en  joyaux.  » 

187 1        —  «  Einsi  sera  par  tens  délivres 
De  son  avoir,  s'il  ne  se  garde  », 
Fet  l'empereres.  —  «  N'aiez  garde, 
Sire,  qu'il  en  avra  assez  : 
Moût  est  as  borjois  bel  et  sez  * 
Quant  il  vient  emprunter  le  lor...  » 

Le  lendemain,  l'Empereur,  qui  savait  très  bien 
l'état  des  finances  de  Guillaume,  lui  envoya  cinq 
cents  livres  de  colognois,  en  argent  comptant.  Et 
messire  Guillaume,  qui  n'était  prodigue  qu'à  bon 
•  scient,  fit  faire  aussitôt  à  un  clerc  trois  paires  de 
lettres.  Une  à  sa  mère  et  à  sa  sœur,  pour  leur  an- 
noncer qu'il  était  «  toz  sires  de  l'empereor  »,  avec 
(rois  cents  livres  pour  payer  ses  dettes  à  la  «  menue 

'  C'est  très  agréable  aux  bourgeois... 


•JO  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    Al     XIII      SIÈCLE 

gent  »  et  faire  ensemencer  les  linières  ;  la  bonne 
dame,  du  reste,  avait  bien  besoin  de  cette  aubaine: 
nul  ne  sait,  s'il  ne  s'en  mêle,  ce  qu'il  en  coûte  de 
maintenir  un  train  de  maison  convenable.  Une  à  ses 
«  compagnons  »  de  DAle,  pour  leur  donner  rendez- 
vous  à  Sainteron.  La  troisième  à  un  bourgeois  de 
Liège,  son  correspondant  :  il  le  chargeait  de  faire 
peindre  cent  vingt  lances,  ornées  de  panonceaux  à 
ses  armes,  et  trois  écus  à  courroies  de  soie;  ce  qui 
fut  fait  dans  la  quinzaine. 

Cependant,  Sainteron  ne  tarda  pas  à  être  envahi 
par  les  fourriers  des  seigneurs  qui  devaient  paraître  au 
tournoi.  Guillaume  sut  se  réserver,  pour  lui  et  pour 
sa  compagnie,  le  meilleur  emplacement,  en  plein 
carrefour.  Un  jour  avant  l'ouverture  du  tournoi,  il 
quitta  la  cour  impériale,  installée  à  Tref-sur-Meuse 
(Maastricht),  pour  veiller  personnellement  aux  der- 
niers préparatifs. 

L'allluence  fut  énorme.  Le  comte  de  Champagne, 
le  sire  de  Ronquerolles,  Alain  de  Rouci,  Gaucher  de 
Châtillon,  le  comte  Renaut  de  Boulogne,  le  Barr<>i- 
(Guillaume  des  Barres),  le  sire  de  Couci,  etc.,  étaient 
là  ou  étaient  attendus.  Les  écus  de  tous  cesseignem- 
pendaient  aux  pignons  du  marché  et  aux  «  goutières» 
rjes  maisons  pour  servir  de  ralliement  à  leurs  compa- 
gnons, qui  se  promenaient  dans  le  bourg,  en  criant, 
suivant  leur  pays  :  «  Boidin.  Boidin  !  »  ou  «  W  autre, 
AYautre!1  ».  Les    Allemands  chantaient  comme  des 

i.   L'é'liteur  n'a  j>a?  expliqué  ce  cri  :       Wautre,  écrit-il.  nom 


GUILLAUME    DE    DOLE  7" 

diables.  —  Cette  nuit-là,  on  fit  bien  des  folies.  Les 
hôtels  retentissaient  du  vacarme  des  ménestrels  et  des 
hérauts.  Jouglet,  qui  n'était  pas  venu  d'avance  avec 
Guillaume,  alla  droit  chez  celui-ci,  dès  qm'il-  fut 
arrivé  à  son  tour.  Mais  Guillaume,  fort  à  l'aise  dans 
un  surcot  galonné  d'orfrois  d'Angleterre,  doublé  de 
cendal  vermeil  et  garni  de  boutons  dorés,  l'accueillit 
en  plaisantant  : 

2190        «  Avoi  !  fet  il,  Jouglet,  Jouglet, 
Bêle  compagnie  est  la  vostre  !  » 

Et  montrant  du  doigt  son  beau  surcot  : 

2197        «  Or  deïssiez  ja  :  «  Cist  est  nostre  », 
Se  fussiez  venuz  ovoec  moi... 
Qui  vint  ovoec  toi  ?  »  —  «  Une  route  * 
D"Alemanz  qui  m'ont  mort  d'anui. 
Je  muir  de  faim  :  ne  menjai  hui. 
Çaienz  qui  me  donra  a  boire  ?  » 
—  «  Voire,  deable,  Jouglet,  voire, 
Adez  ovoec  vos  Alemanz.  » 

On  lui  fit  servir  pourtant  un  pâté  de  paons  de 
basse-cour.  Mais  l'heure  des  vêpres  pressait.  C'était 
dimanche,  et  bien  des  gens,  dont  Guillaume,  avaient 
fait  vœu  de  ne  pas  porter  les  armes  ce  jour-là.  Le 
soir,  la  place  du  marché  fut  tout   illuminée  des  clar- 

*  bande. 

d'homme  »  (p.  200).  Si  l'on  considère  que  Boidin,  dont  les 
uns  criaient  le  nom,  était  chambellan  de  l'Empereur,  et  que 
Bouchart  le  Veautre  avait  exercé  naguère  de  pareilles  fonctions 
à  la  cour  du  roi  de  France,  on  se  demande  si  Waulre  n'est 
pas  le  surnom  de  Bouchart,  qui  servait  de  ralliement  aux  Fran- 
çais. 


70  LA     SOCIETE    FRANÇAISE    AT)    XIII      SIECLE 

tés  que  projetaient  les  fenêtres  de  la  maison  du  carre- 
four ;  à  dessein:  car  Guillaume  tenait  à  ce  que  tout 
le  monde  vît  bien  «  le  barnage  en  son  hostel  »  et  «  la 
joie  qu'où  y  menait  ».  On  y  but,  on  y  dansa  et  on  y 
chanta  (des  chansons  pour  accompagner  les  rondes), 
entre  hommes,  fort  avant  dans  la  nuit,  jusqu'à  ce 
qu'un  Allemand  demandât,  pour  prendre  congé,  avec 
la  délicatesse  de  son  pays  :  «  Faudra  mes  ce  jusqu'à 
demain?  » 

Le  lundi,  ouverture  du  tournoi.  Guillaume  alla 
d'abord  entendre,  avec  beaucoup  d'autres  chevaliers, 
une  messe  en  l'honneur  de  «  saint  Esperite  »  (le  Saint- 
Esprit).  Sa  mesnie  était  nombreuse  :  cent  quarante 
valets  seulement  pour  porter  les  lances.  Au  départ, 
elle  présentait  un  aspect  fort  imposant  : 

2.463        II  s'atirierent  bêlement, 

.11.  et  .11.,  tuit  li  .1.  lez  l'autre. 
La  lance  painte  sor  le  l'autre  *. 
Et  ses  banieres  sont  derrière, 
Et  .m.  destriers  d'une  manière... 
Après  vindrent  si  bel  escu... 

Trois  barons  de  l'Empereur  avaient  été  comman- 
dés pour  porter  ces  écus,  «  comme  si  c'avait  été  des 
corps  saints  ».  Guillaume  montait  un  cheval  blanc 
dont  la  sambue  (ou  la  housse)  de  samit  vermeil  tail- 
ladée pendait  jusquesàterre.  Lui-même  n'avait  revêtu 
qu'un  pourpoint,  avec  sa  cote  à  armer,  et  un  cha- 
pelet de  fleurs. 

*  La  lance  peinte  sur  le  feutre  (le  feutre  qui  garnissait  l'arçon  et 
qui  servait  à  appuver  la  lance  lorsqu'on  cbargeait). 


GUILLAUME    DE    DOLE  79 

Arrivés  sur  le  terrain,  les  compagnons  de  Guillaume 
descendent  dans  une  pièce  de  blé  en  herbe,  fichent 
leurs  lances  dans  le  sol  et  s'habillent  pour  le  combat. 
Vous  eussiez  vu  détrousser  les  sommiers,  vider  les 
coffres,  étaler  les  hauberts  et  les  chausses,  parler 
de  sangles,  de  sursangles  et  de  lacs  à  heaumes, 
apporter  du  fil  à  coudre  les  manches  et  rattacher  les 
cpaulières.  Tandis  que  les  valets  s'empressent,  leurs 
maîtres  se  disent  bonjour,  chacun  dans  sa  langue  : 

a585       Vos  i  oïssiez  dire  tant  : 
Wilecome  !  et  Godehere  ! 

Les  exploits  de  Guillaume  de  Dôle  au  tournoi  de 
Sainteron,  qu'il  est  inutile  de  rapporter,  ne  lui  firent 
pas  plus  d'honneur  que  la  façon  dont  il  sut  user  de 
de  ses  avantages.  Il  échangea  de  grands  coups  avec 
les  plus  vaillants  hommes,  car  c'est  un  «  dur  métier  » 
de  tournoyer: 

2795       Qui  i  fust  moût  bien  li  semblast 

Que  ce  fust  gieus  de  charpentiers  ; 
Il  ne  se  lessent  pas  entiers 
Les  escuz  ne  les  gamboisons. 

Il  en  désarçonna  huit  en  combats  singuliers,  sans 
compter  ceux  qu'il  abattit  dans  la  mêlée  finale,  et  il 
aurait  pu  gagner  beaucoup  : 


28o3       Tant  peùst  iloec  gaaignier 

Qui  s'en  seùst  apenser,  Diex  ! 


Mais  le  brave  Michel  de   Harnes,   qu'il  avait  pris, 
il  le  relâcha  sans  rançon.    Il  revint  chez  lui  désarmé, 


8o  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI     XIIIe    SIÈCLE 

en  gamboison,  ayant  tout  donné  aux  hérauts.  Ses 
prisonniers  et  ceux  de  ses  compagnons,  il  les  traita 
parfaitement  :  dans  son  hôtel,  ils  trouvèrent  à  manger, 
à  boire,  et  de  l'eau  chaude  pour  laver  les  «  camois  » 
que  laissait  sur  la  peau  en  sueur  le  contact  prolongé 
de  l'armure.  Tous  ceux  qui  lui  firent  demander  leur 
liberté  par  un  «  prudhomme  »,  il  les  relâcha  gratis: 

2909       Tote  nuit  i  sont  sorvenant 

Chevalier,  baron  d'autre  terre. 
Qui  lor  compegnons  vienent  querre 
Por  raiempre  ou  por  ostagier  *. 
Sachiez,  li  prodoms  a  plus  ehier 
De  ceuz  qu'il  a  en  sa  main  pris 
Que  s'onor  i  soit  et  son  pris 
Ce  sachiez,  qu'il  les  raensist  **. 
Onques  prodom  riens  ne  l'en  quist 
De  ses  prisons  qu'il  n'en  feïst. 

L'Empereur,  de  son  côté,  fit  une  chose  qui  aug- 
menta grandement  sa  réputation  en  France  :  il 
racheta  à  ses  frais  les  gages  laissés  par  les  vaincus  et 
paya  leurs  frais  d'hôtel. 

Le  tournoi  de  Sainteron  mit  le  comble  à  la  faveur 
de  Guillaume  auprès  de  Conrad,  qui  se  résolut  enfin  à 
lui  parler  de  sa  sœur.  «  Comment  s'appelle-t-elle?  » 
dit-il,  quoiqu'il  eût  le  nom  de  Liénor  profondé- 
ment gravé  dans  son  cœur.  Et  quand  Guillaume  l'a 
dit  :  «  ^  oilà  un  nom  que  je  n'ai  jamais  entendu  !  » 
«  Ha!  dit  Guillaume,  il  y  en  a  assez  dans  mon  pays 
qui  s'appellent  de  la  sorte.  »  Mais  Conrad  ajoute  sans 
transition  :    «  J'ai  ouï  dire  d'elle  tant  de  bien  que, 

*  Pour  racheter  ou  pour  donner  des  otages.  —  **  mit  à  rançon. 


GUILLAUME    DE    DOLE  OI 

s'il  plaît  à  Dieu,  j'en  voudrais  faire  mon  amie  et  ma 
femme.  »  D'abord,  Guillaume  croit  à  une  plaisanterie  : 
la  chose  est  impossible  ;  c'est  la  fille  du  roi  de  France 
que  l'Empereur  devrait  épouser  ;  les  barons  ne  vou- 
draient pas  d'une  pareille  alliance.  Mais  Conrad 
répond  qu'il  mandera  ses  barons  en  parlement,  à 
Mayence,  et  qu'il  les  priera  de  lui  accorder  «  un  don  » 
à  sa  discrétion  ;  ils  l'accorderont  ;  après  quoi  il  noti- 
fiera ses  intentions  au  sujet  de  Liénor,  et  ils  ne  pour- 
ront pas  se  dédire1.  — ■  Les  scrupules  de  Guillaume 
ainsi  calmés,  les  convocations  au  «  parlement  »  furent 
lancées,  en  effet,  dès  l'arrivée  à  Cologne  :  le  rendez- 
vous  général  fut  fixé  au  premier  mai. 

C'est  ici  qu'un  sénéchal  félon  vint  se  mettre  à  la 
traverse  de  l'aventure.  Ce  personnage  n'avait  pas 
paru  à  la  cour  depuis  que  Guillaume  y  était.  L'Empe- 
reur le  lui  reprocha,  en  riant,  quand  il  le  vit  à  Co- 
logne : 

3 126        «  Seneschal,  fet  il,  a  tel  heure 
Einsi  vienent  a  cort  li  autre. 
En  France  ot  .1.  Brocart  Viautre2, 
Au  tens  le  bon  roi  Loeïs, 
Qui  plus  ama,  ce  m'est  avis, 
Venir  a  cort  que  vos  ne  fêtes.  » 

Le  sénéchal  conçut  de  l'ertvie  en  constatant  la  fa- 
veur de  Guillaume.  Il  en  chercha  la  cause  et  la  dé- 

1.  Comparez  la  conduite,  exactement  semblable,  d'un  autre 
Empereur,  en  pareil  cas.  dans  le  roman  de  VEscouJle  (ci- 
dessous,  p.  102). 

2.  Brocart  Viautre  est  Bouchart  le  Yeaulre,  conseiller  et  favori 
de  Louis  VII. 


82  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    ^111°    SIECLE 

couvrit.     C'estpoursasœur,  se  dit-il,  que  l'Empereur 
porte  tant  d'amitié  à  cet  homme.  »  En  possession  de 

ce  secret,  il  n'hésita  pas  à  aller,  de  sa  personne,  au 
plessié,  près  de  Dôle,  pour  se  rendre  compte  des 
choses.  —  La  dame  du  plessié  était  «  devant  la  salle  ». 
en  train  d'appeler  ses  paonets,  lorsqu'un  valet  vint 
lui  annoncer  la  visite  du  sénéchal  de  l'Empire.  Elle 
se  hâta  de  faire  jeter  sur  les  lits  des  tapis  et  des 
cuites  pointes  armoriées,  et  d'enfiler  «  un  grand  man- 
teau gris  à  bordure  ».  Le  sénéchal  la  salue,  de  la  part 
de  son  maître.  Elle  «  ne  lui  offre  pas  à  boire  »,  car  elle 
entend  qu'il  soit  hébergé  chez  elle,  et  le  mène  par  la 
main  s'asseoir  sur  un  coffre,  devant  un  lit.  Mais  il 
s'excuse  :  il  faut  qu'il  aille  présider  un  plaid,  où  les 
baillis  et  les  maîtres  de  la  terre  de  Besançon  sont  con- 
voqué- à  l'occasion  d'un  grand  procès:  il  est  venu  en 
passant,  comme  compagnon  d'armes  du  fils  de  la 
maison.  Il  voudrait  bien  présenter  ses  devoirs  à 
Liénor  ;  mais  celle-ci  est  élevée  si  sévèrement  que 
«  nul  homme  ne  la  peut  voir  en  l'absence  de  son 
itère  ».  Le  sénéchal  est  forcé  de  se  résigner  à  cette 
règle  ;  mais  il  achève  de  gagner  le  cœur  de  la  bonne 
dame  en  lui  donnant  une  bague  d'or,  ornée  de  rubi-, 
et  avant  de  la  quitter,  il  l'a  confessée  du  haut  en  bas 
sur  ses  affaires  de  famille  :  elle  lui  a  confié  notamment 
que  sa  fille  a  sur  la  cuisse  un  signe  naturel,  une  rose. 
Elle  ne  se  doutait  pas,  la  malheureuse,  «  chétive  vieille 
hors  du  sens  »,  de  l'usage  que  le  sénéchal  ferait  de 
cette  singulière  et  très  inutile  confidence. 

Pendant  ce  temps-là  l'Empereur  prenait  plaisirs 


GUILLAUME    DE    DOLE  83 

entendre,  à  son  coucher,  les  ménestrels;  surtout  l'un 
d'eux,  tout  petit,  mais  très  habile,  qui  s'appelait 
Cupelin.  Hue  de  Braiesehve-vers-Ognon  étant  venu  à 
la  cour,  il  le  pria  de  lui  chanter  sur  la  vielle 

3^02  ...  une  clance 

Que  firent  puceles  de  France 

sur  la  belle  Marguerite,  «  celle  d'Oisseri  »,  qui  avait 
embelli  de  sa  présence  «  le  jeu  sous  l'ormeau  »  de 
Trumilli.  Lui  non  plus,  il  ne  se  doutait  guère, 
lorsque  le  sénéchal  revint,  qu'une  trahison  comme  on 
n'en  avait  pas  vu  depuis  le  temps  de  Robert  Macié 
se  brassait  dans  l'ombre,  près  de  lui1. 

Conrad,  sans  méfiance,  confie  donc  à  son  sénéchal 
qu'au  parlement  de  Mayence,  c'est  son  intention  de 
soumettre  à  ses  barons  des  projets  de  mariage.  «  De 
qui  s'agit-il?  »  fait  l'autre,  comme  s'il  ne  s'en  doutait 
pas  : 

35o5        «  Dont  est  ele  dame  de  France, 
Ou  fille  le  roi,  ou  sa  suer  ? 
Prendrez  vos  i  terre  ou  avoir 
Ou  amis,  ice  i  prent  on  ?  » 

—  «  Bien  prent  terre  et  avoir  li  hom 
Qui  la  prent  bone  et  sage  et  bêle 

Et  de  bon  lignage  et  pucele.  » 

—  «  De  tex  n'en  est  il  ore  gaires.  » 

Le  nom  de  Liénor  est  enfin  prononcé.  Dès  qu'il 
l'entend,  le  sénéchal  feint  la  consternation.  Pressé  de 

i .  On  ne  sait  rien  de  ce  Robert  Macié  ni  de  sa  trahison.  —  Tru- 
milli est  un  village  près  de  Senlis,  et  Oisseri  un  village  près  de 


84  LA.    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

s'expliquer,  il  se  fait  arracher  la  confidence  qpi'il  a 
couché  avec  elle  et,  comme  preuve  de  son  dire,  il 
donne  le  signalement  de  la  rose.  Tristesse  du  prince. 
Il  s'en  explique  avec  Guillaume.  «  ^  otre  sœur,  dit-il, 
a  folé.  »  «  Comment  !  réplique  Guillaume,  elle  n'est 
pas  folle  :  on  ne  l'a  jamais  liée  ni  tondue  !  »  Conrad 
précise.  Alors  Guillaume,  convaincu,  se  couvre  le 
visage  de  son  manteau  : 

3-58       «  Ha  !  la  mort  que  ne  me  prist  ains, 
Fet  il,  que  ce  fust  avenu.  » 

Il  est  plongé  à  son  tour  dans  un  désespoir  si  pro- 
fond que  les  gens  disent  : 

3"i        «  Dex,  il  se  meurt.   \  ez  come  il  bée 
La  bouche  come  marvoiez  !  *  » 

Ln  sien  neveu,  persuadé  qu'un  tel  prudhomme  ne 
peut  s'abandonner  ainsi  «  ni  pour  perte  ni  pour 
avoir  »,  et  qu'il  s'agit,  par  conséquent,  «  d'ami  ou 
d'amie  »,  se  permet  de  l'interroger.  Guillaume  lui 
dit  tout,  en  accablant  Liénor  des  plus  vigoureuses 
épithètes  («  jaianz»,  «  bordeliere  »,  etc.).  Le  neveu, 

*  «  Voyez-le,  la  bouche  ouverte  et  tordue  comme  un  toqué.  » 

Meaux  ;  on  ne  sait  rien  de  Marguerite  d'Oisseri  ni  du  jongleur 
Hue  de  Braieselve  (voir  Histoire  littéraire  de  In  France.  XXIII, 
p.  61S).  —  Il  est  question  ailleurs  (v.  2098)  du  «  bon  Gautier 
de  Joigni,  qui  dut  estre  morz  por  s'amie  »  ;  cette  allusion  ne  se 
comprend  pas  davantage.  —  Cf.  ci-dessus,  pp.  ti'i  et  66,  note  1. 
—  Le  roman  de  la  Rose  contient  ainsi  un  assez  grand  nombre 
d'allusions  à  des  personnes  et  à  des  fait-  qui  n'ont  pas  laissé 
d'autres  traces. 


GUILLAUME    DE    DOLE  85 

convaincu  et  indigné  à  son  tour,  déclare  qu'il  fait  son 
affaire  du  châtiment  de  la  coupable. 

Il  chevauche,  en  effet,  tout  d'un  trait,  jusqu'au 
plessié,  près  de  Dôle  ;  et,  comme  exorde,  il  pénètre 
l'épée  au  poing,  dans  la  salle.  Les  serviteurs  le  dé- 
sarment, tandis  qu'il  donne  à  ses  tantes,  la  mère  et  la 
iille,  tous  les  noms  («  jaianz  »,  «  mautriz  »,  «  ri- 
baude  »,  etc.).  Alors  la  vieille  dame  comprend  ce 
qui  s'est  passé  et  se  pâme  du  dommage  qu'elle  a 
causé  :  elle  avoue  son  indiscrétion.  Mais  Liénor  n'en 
est  pas  abattue  :  elle  annonce  qu'elle  ira,  pour  venger 
son  honneur,  à  rassemblée  de  Mayence.  Deux  vavas- 
seurs  l'accompagneront,  elle  et  son  bagage,  lequel 
est  considérable,  car,  en  personne  entendue,  elle  avait 
déjà  préparé  tout  son  trousseau  pour  le  brillant 
mariage  qu'elle  espérait. 

Le  Ier  mai  est  venu,  jour  de  la  fête  du  printemps 
et  du  rendez-vous  à  Mayence.  Les  «  citoyens  »  de 
Mayence,  ville  qui  jouissait  de  la  réputation  d'être 
gaie  (v.  4 1 43),  passèrent  la  nuit  précédente  dans 
les  bois,  suivant  l'ancien  usage  : 

i  1 4-J        Au  matin,  quant  li  jorz  fu  granz 
Et  il  aporterent  lor  mai, 
Tuit  chargié  de  flors  et  de  glai  * 
Et  de  rainsiaus  verz  et  foilluz... 
One  si  biaus  mais  ne  fu  veiiz 
De  glai1,  de  flors  et  de  verdure. 

Ils  portent  le  «  mai  »  à  travers  la  ville,  en  chan- 

*  glaïeul. 

i .   Ms.  et  éd.  :  gieus. 


86  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL"    XIIIe    SIÈCLE 

tant  ;  puis,  ils  le  hissent  aux  étages  supérieurs  des 
maisons  et  l'accrochent  aux  fenêtres.  Tous  les  pignons 
étaient  pourtendus  de  courtines  magnifiques. 

41 03        Et  getent  partot  herbe  et  llor 
Sor  le  pavement,  por  l'onor 
Don  haut  jor  et  clou  haut  concire*. 

Liénor  a  imaginé  une  ruse  :  elle  envoie  au  sénéchal, 
par  un  valet,  un  anneau,  une  agrafe,  une  aumô- 
nière  et  une  ceinture  où  sont  brodés  des  oiseaux  et 
des  poissons.  Le  valet  est  chargé  de  dire  que  ce  sont 
gages  d'amour  «  de  la  part  de  la  châtelaine  de  Dijon  » 
(il  était  de  notoriété  publique  que  le  sénéchal  avait 
«  longuement  prié  »  celte  dame  sans  résultat)  et  que, 
si  le  sénéchal  veut  plaire  à  ladite  châtelaine,  il  ceigne 
la  ceinture  brodée  sur  sa  chair,  «  sous  sa  chemise  ». 

Cette  précaution  prise,  Liénor  et  se>  chevaliers 
montent  à  cheval  pour  aller  voir  le  parlement  des 
barons  de  l'Empire,  où  il  y  avait,  lui  dit-on,  «  beau- 
coup d'Allemands,  longs  et  courts  ».  Son  cheval,  à 
elle,  un  gris-pommelé,  était  revêtu  dune  superbe 
sambue  en  écarlate  d'Angleterre,  avec  des  crevés  de 
soie  jaune.  L'arçon  de  sa  selle  était  d'ivoire  émaillé. 
Elle  avait  le  visage  découvert  :  sa  beauté  lit,  naturel- 
lement, sensation.  On  aurait  pu  couper  les  bourses 
de  ceux  qui  musaient  à  la  regarder.  Les  riches  bour- 
geois du  Change  se  levèrent  à  son  approche  : 

4533       Font  il  :  «  Ou  roiaume  de  France 
Ne  trouveroit  ceste  sa  per.  » 

*  assemblée. 


GUILLAUME    DE    DOLE  87 

Quand  elle  fit  son  entrée  «  en  la  court  »,  on  se  la 
montra  du  doigt,  et  tous  disaient  :  «  Voilà  Mai,  voilà 
Mai,  que  ces  deux  chevaliers  amènent.  »  —  Dès  qu'il 
fut  informé  de  la  venue  d'une  si  belle  personne,  l'Em- 
pereur s'empressa  de  lever,,  pour  aller  la  voir,  la 
séance  du  parlement  où,  du  reste,  il  s'ennuyait  fort  à 
entendre  ses  barons  «  tiescher  »,  c'est-à-dire  parler 
allemand,  sans  oser  «  sonner  un  mot  »  de  ce  qu'il 
leur  aurait  voulu  dire. 

Dès  qu'elle  aperçut  l'Empereur,  Liénor  le  reconnut, 
quoiqu'elle  ne  l'eut  jamais  vu,  et  se  leva  pour  parler. 
Conformément  à  l'étiquette  en  pareil  cas,  elle  voulut 
laisser  tomber  son  manteau,  mais  l'agrafe  s'embar- 
rassa dans  son  voile  et  sa  chevelure  blonde  se 
répandit  sur  ses  épaules.  Ses  cheveux  n'étaient 
pas  tressés  :  elle  avait  simplement  fait  sa  raie,  le 
matin,  avec  une  «  branche  de  porc-épic  »,  en  se 
coiffant  à  la  heaumière.  Elle  avait  aussi  un  cha- 
pelet (de  fleurs)  «  à  la  manière  des  pucelles  de  son 
pays  ».  C'est  ainsi  qu'elle  se  laissa  tomber  aux  pieds 
du  roi.  Puis,  elle  exposa  son  affaire  aussi  bien  que  si 
elle  avait  passé  des  années  à  étudier  les  lois  :  «  Votre 
sénéchal,  dit-elle,  m'a  fait  violence  ;  après  quoi,  il 
m'a  enleA'é  ma  ceinture,  mon  aumônière,  mon  fer- 
mail  ;  et  j'en  demande  justice.  »  Le  sénéchal,  stupé- 
fait, nie,  sans  même  prendre  conseil,  quoique  l'Em- 
pereur l'y  invite.  Mais  Liénor  décrit  la  ceinture, 
brodée  d'oiseaux  et  de  poissons,  qu'il  doit  porter  sous 
sa  chemise.  L'archevêque  de  Cologne  propose  de 
vérifier.    Le  sénéchal  est    confondu.    La   preuve  est 


ÔO  LA.    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIIF    SIECLE 

faite.  C'est  en  vain  que  les  barons  s'interposent  pour 
qu'il  ne  soit  pas  traîné  sur  la  claie  et  brûlé  : 

488o       «  N'est  pas  reson  qu'en  le  defface, 
Font  il,  por  itel  achoison.  » 

Cependant,  l'Empereur  est  inflexible  :  «  Ce  n'est 
pas  pour  cela,  dit-il,  que  je  l'avais  fait  sénéchal.  » 
Alors  l'accusé  prend  conseil  ;  il  voit  bien  que  son 
seul  espoir  est  dans  le  jugement  de  Dieu,  puisqu'on 
ne  veut  pas  le  laisser  établir,  au  moyen  de  «  jureurs  », 
que  tout  cela  est  arrivé  par  magie  : 

4892        «  Mal  de  la  cort  ou  l'en  ne  let, 
Fet  il,  .1.  home  parjurer*  ! 
Je  li  feroie  ja  jurer, 
S'il  voloit,  a  .c.  chevaliers 
Que  ciz  mauz  et  ciz  encombriers 
M'est  venuz  par  enchantement. 
Mes  por  Dieu  et  por  norreture, 
Por  ma  déserte  et  por  m'amor 
Me  face  encore  tant  d'onor 
Que  de  ce  que  je  mis  en  ni... 
Qu'il  m'en  let  purger  par  juïse 
En  guerredon  de  mon  servise**.  » 

A  la  demande  de  Liénor,  Conrad  consent  enfin  au 
jugement  de  Dieu.  Tout  est  préparé,  dans  l'église, 
pour  cette  cérémonie.  Le  sénéchal,  précipité  dans  une 
cuve  d'eau  bénite,  va  au  fond,  «  comme  une  cognée  ». 
C'est  donc  qu'il  n'est  pas  coupable,  puisqu'il  n'a  pas 

*«  Maudite  soit  la  cour  où  l'on  ne  laisse,  dit-il,  un  homme  se 
justifier  par  serment  ».  —  **  «  Au  nom  des  services  rendus, 
qu'il  me  fasse  encore  tant  d'honneur  que,  de  ce  que  j'ai  nié, 
il  me  laisse  purger  par  le  jugement  de  Dieu.  » 


GUILLAUME    DE    DOLE  89 

surnagé.  Le  voilà  justifié.  Mais  c'est  cela  précisé- 
ment que  Liénor  avait  voulu  :  «  Ecoutez,  dit-elle,  la 
conclusion  :  je  suis  lapucelle  a  la  rose,  la  sœur  de 
(■uillaumede  Dole;  vous  voyez  bien  que  le  sénéchal 
a  menti  quand  il  a  prétendu  ce  dont  il  s'est  vanté 
sur  mon  compte  :  il  n'a  jamais  couché  avec  moi.  » 
L'Empereur,  persuadé  et  saisi,  l'embrasse,  et  la  pré- 
sente à  ses  barons  comme  celle  qu'il  a  choisie  : 

5 126        «  Par  vérité  vos  di,  c'est  celé 
Cui  j'ai  destiné  ceste  honor, 
Se  vos  por  moi  et  por  m'amor 
\olez  soufrir  qu'ele  soit  dame 
Et  roïne  de  mon  roiaume. 
Vos  estes  mi  seignor,  mi  mestre. 
Si  ne  voel  pas  ne  ne  doit  estre, 
Encor  i  soit  ma  volentez, 
Que,  se  vos  ne  la  creantez, 
Qu'il  aviegne  n'a  tort  n'a  droit,  » 

Ces  habiletés  oratoires  gagnent  à  Conrad  tous  les 
cœurs  : 

5i3g       Sanz  plus  parler  et  sanz  conseil 
S'i  acorda  li  communs  toz. 

Guillaume  de  Dole,  réconforté,  vient  payer  à  sa 
sœur  les  respects  qu'il  lui  doit  désormais.  Les  noces 
ont  lieu  sans  désemparer,  pour  profiter  de  l'assem- 
blée. Liénor  revêt  une  robe  où  toute  la  guerre  de 
Troie  est  brodée  en  images,  à  l'aiguille.  —  Les  grands 
M'igneurs  héréditaires  servirent  au  banquet  qui 
suivit,  à  l'exception  du  sénéchal,  chargé  de  fers  dans 
une  tour.  Description  du  menu  :  sangliers,  ours, 
cerfs,    grues,   oies  sauvages,  paons   rôtis,    purée  de 


QO  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AD    XIIIe    SIÈCLE 

mouton  (qui  est  de  saison  en  mai),  bœuf  gras.  etc. 
Mais  l'auteur  sent  qu'il  amplifie  : 

5376       Je  ne  sai  pas  porqoi  j'acrois 
La  matière  de  moz  oisiaus. 

Le  lendemain  de  la  nuit  de  noces,  la  cour  se  sépara 
et  l'Empereur  fit  des  cadeaux  honorables  à  chacun. 
Mais,  comme  on  lui  demandait  de  nouveau  la  grâce 
du  sénéchal,  il  refusa,  en  ces  termes  : 

55 1 3        «  Por  tant  d'or  com  il  a  d'archal 

A  Hui,  ou  l'en  fet  les  chaudières... 
Ne  remakidroit  que  n'en  fust  fête 
La  justice...  » 

Toutefois  il  consentit  à  ce  que  l'impératrice  décidât 
sur  ce  chapitre.  Sollicitée  par  les  amis  du  coupable, 
celle-ci  fit  juges  du  cas  ses  solliciteurs  eux-mêmes  : 
«  Exilez-le,  dirent-ils,  de  l' Allemagne  et  de  la  France: 
qu'il  s'en  aille  outre-mer.  »  Le  sénéchal  entra,  en 
effet,  dans  l'Ordre  des  Templiers,  et  il  n'en  fut  plus 
question. 

C'est  l'archevêque  de  Mayence  qui  a  fait  «  mettre 
en  écrit  »  cette  histoire  pour  l'édification  des  rois  et 
des  comtes  qui  devraient  avoir  autant  envie  de  bien 
faire  que  le  héros  dont  on  vient  de  leur  conter  les 
aventures  : 

563 1        Bien  le  devroient  en  mémoire 
Avoir  et  li  roi  et  li  conte, 
Cel  prodome  dont  on  Ior  conte, 
Por  avoir  de  bien  fore  envi-. 
Ausi  com  cil  fist  en  sa  vie. 


LESCOUFLE 


Le  roman  de  FEscoufle  ne  s'est,  jusqu'ici,  rencontré 
en  entier  que  dans  le  manuscrit  n°  6565  de  la  Biblio- 
thèque de  l'Arsenal,  à  Paris,  qui  est  de  la  fin  du  xme 
siècle  et  dont  il  semble  que  le  copiste  ait  été  originaire  de 
la  France  centrale  (éd.  P.  Meyer,  p.  lui).  On  conserve  à 
la  Bibliothèque  royale  de  Bruxelles  un  fragment  (160 
•sers,  correspondant  aux  vers  1278-1426  de  l'édition) 
d'un  second  manuscrit  qui  «  peut  être  attribué  au  milieu 
ou  à  la  seconde  moitié  du  xm';  siècle  »  (Bail,  de  la  Soc. 
des  anciens  textes  français,  XXIV,  1898,  p.  85). 

L'éditeur  de  VEscoufle,  M.  P.  Meyer,  «  ne  croit  pas 
s'aventurer  beaucoup  en  supposant  que  l'auteur  était 
Normand  »  (p.  xxxm),  et  même  de  la  partie  de  la  Nor- 
mandie qui  confine  à  la  région  picarde.  Le  fait  est  que 
le  héros  du  roman  est  Normand  ;  que  l'auteur  connaissait 
un  certain  nombre  de  seigneuries  normandes  (Monti- 
villiers,  Bellencombre,  Yarenne,  etc.);  et  que, bien  qu'il 
ait  écrit  en  français  de  France  «  comme  c'était  l'usage, 
dès  la  fin  du  xue  siècle,  parmi  les  poètes  qui  fréquen- 
taient les  cours  »,  il  n'a  pas  laissé  de  trahir  son  origine 
normande  par  l'emploi  de  quelques  formes  dialectales, 
notamment  dans  les  rimes.  —  On  n'a  relevé,  dans  toute 
la  littérature  du  moyen  âge,  qu'une  seule  allusion  à  l'Es- 
coufle  :  dans  le  Lai  de  l'Ombre,  du  trouvère  Jean  Renart. 
Comme  cette  allusion  est  amenée  de  très  loin  et  comme 
il  y  a  quelques  ressemblances  de  langue,  de  stvle  et  de 
pensée,  entre  VEscoufle   et   le  Lai  de  l'Ombre,   on   s'est 


Q2  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIÈCLE 

demandé  si  Jean  Renaît  n'aurait  pas  écrit  le  premier 
comme  le  second  de  ces  contes.  Mais  M.  P.  Mever,  qui 
a,  mieux  que  personne,  constaté  les  analogies  certaines, 
ne  les  a  pas  considérées  comme  suffisantes  pour  établir 
l'affirmative.  D'ailleurs,  il  v  a  aussi  des  analogies  assez 
frappantes  entre  l'Escoufle  et  Guillaume  de  Dole.  La  ques- 
tion reste  ouverte. 

L'auteur,  quel  qu'il  ait  été,  a  dédié  son  ouvrage  à  un 
comte  de  Hainaut,  qu'il  ne  connaissait  pas  personnelle- 
ment, mais,  dont  il  avait  entendu  parler  comme  d'un 
amateur  éclairé  (v.  ci-dessous,  p.  128).  Il  semble  que  ce 
comte  de  Hainaut  ne  puisse  être  que  Baudouin  Y,  mort 
en  iiij5.  ou  Baudouin  "NI,  son  fils,  qui  devint  empe- 
reur de  Constantinople  en  1204,  tous  deux  connus  pour 
leurs  iroùts  littéraires.  Ainsi  l'Escoufle  aurait  été  com- 
posé avant  i2o4-  On  ne  peut  rien  dire  de  plus  l. 

Le  sujet  de  FEscouJle  est  le  thème  classique  du  rapt 
d'un  anneau  par  un  oiseau,  qui  entraine  toutes  sortes 
ide  quiproquos  et  d'aventures.  A  oir  les  malheurs  de  la 
princesse  Bouldour  dans  les  Mille  et  une  Nuits.  L'anonyme 
dit  lui-même  que  c'est  un  vieux  conte  (v.  37)  :  il  le  dé- 
clare très  peu  connu  (v.  41-A2);  en  le  «  mettant  par 
écrit  »  (v.  43),  il  en  a  respecté  jusqu'au  titre  bizarre 
au  risque  d'effaroucher  les  délicats  (v.  0,074)  ■•  —  Ce 
qui  lui  a  plu  surtout  dans  l'histoire  de  l'Escoufle,  c'est 
qu'elle  est  vraie,  raisonnable  : 


1.  On  lit  dans  l'édition  J.  Bédier  du  Lai  de  l'Ombre  (Frib. 
Ilelv.,  1890),  p.  10,  note  1,  que  M.  P.  Mever  a  montré  à  M. 
G.  Paris  «  un  passage  de  L'EscouJle  d'où  il  résulte  avec  certi- 
tude que  ce  poème  a  été  composé  peu  après  la  mort  de  Louis  "\  III. 
entre  i23o  et  12^0  ».  M.  P.  Mever.  à  qui  nous  avons  soumis 
celle  note,  déclare  qu  il  n'en  faut  tenir  aucun  compte. 

■1.  Ce  titre  a  effectivement  effarouché  encore,  au  xixe  siècle. 
M.  Littré  (Histoire  littéraire,  XXII,  p.  £07).  Cf.  l'édition 
P.  Meycr.  p.  xxni. 


l'escoufle  9  3 

8       C'est  une  chose  ki  doit  plaire 
A  tos  ciaus  ki  raison  entendent. 
Car  moût  voi  conteors  ki  tendent 
A  bien  dire  et  a  recorder 
Contes  ou  ne  puis  acorder 
Mon  cuer,  car  raisons  ne  me  laisse. 
Car  ki  verte  trespasse  et  laisse 
Et  fait  venir  son  conte  a  fable, 
•  Ce  ne  doit  estre  chose  estable 
Ne  recitée  en  nule  court. 

Il  n'aimait  pas  le  merveilleux,  et  il  était  observateur 
autant  qu'homme  de  son  temps.  De  là  l'agrément  excep- 
tionnel de  son  roman  pour  ceux  qui  s'intéressent  à 
l'histoire  des  mœurs  et  de  la  vie  privée  au  moyen  âge. 

L'auteur  de  l'Escoufle  n'était  pas  très  bon  écrivain  :  il 
est  souvent  long,  plat  et  banal,  comme  la  plupart  de  ses 
confrères  ;  mais  il  en  avait  du  moins  le  sentiment;  il  dit 
souvent  :  «  A  quoi  bon  amplifier  davantage  ?  ça  n'en 
finirait  pas  »  ]  :  il  abrège,  en  particulier,  les  narrations  de 
batailles  et  de  tournois,  où  tant  d'autres  se  sont  complus. 
Il  excelle,  par  contre,  dans  les  monologues  psychologi- 
ques, dans  les  conversations  familières,  et  surtout  dans 
la  description  des  scènes  d'intérieur,  un  peu  libres.  La 
soirée  chez  le  comte  de  Saint-Gilles  est  un  des  tableaux 
les  plus  vivants  de  notre  ancienne  littérature. 

L'édition  de  MM.  H.  Michelant  et  P.  Meyer  (L'Es- 
coufle.  Paris,  1894,  in-8.  Publication  de  la  «  Société  des 
anciens  textes  français  »)  est  excellente. 

1.  Les  rimeurs  du  moyen  âge  font  très  souvent  des  réflexions 
sur  la  nécessité  d'être  bref  et  en  abusent  pour  être  plus  longs 
(Romania,  1891,  p.  i54,  note  6);  mais  c'est  une  justice  à  rendre 
à  l'auteur  de  l'Escoufle  qu'il  abrège,  parfois,  pour  de  bon. 


94  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

Le  comte  Richard  de  Montivilliers  en  Normandie 
était  fort  riche  ;  Rouen  était  de  son  domaine  ;  chaque 
jour  cent  hommes  le  servaient  en  sa  cour  ;  il  y  avait 
bien  trois  cents  chevaliers  dans  le  pays  de  Caux  qui 
tenaient  terres  de  lui  et  qui  lui  étaient  tout  dévoués. 
Il  avait  conquis  tout  le  pays  jusqu'à  Pont-de-1'Arche  ; 
après  quoi  il  l'avait,  très  sagement,  distribué  à  sa 
maisnie.  Par  ses  dons  et  «  par  mariage  »,  il  avait  en- 
richi une  foule  de  vavasseurs  ;  il  envoyait  à  leurs 
femmes  des  peliçons  et  des  manteaux  ;  en  revanche, 
il  disposait,  au  besoin,  de  leurs  biens  comme  des 
siens  propres.  C'était,  du  reste,  un  bon  chevalier, 
beau,  franc,  large,  courtois,  habile  à  la  chasse  en  forêt 
et  à  celle  de  rivière,  aux  échecs  et  aux  tables.  Il  était, 
toujours  amoureux,  ce  qui  le  rendait  hardi.  Il  y  avait 
quinze  ans  qu'il  était  ainsi  l'exemplaire  de  toutes  les 
vertus  chevaleresques  lorsqu'il  résolut  d'aller  outre- 
mer, pour  sauver  son  âme,  quoiqu'il  n'eût  enfant  ni 
femme  à  qui  confier  ses  domaines  en  son  absence. 

Il  se  croisa,  au  grand  déplaisir  de  ses  sergents  et 
de  ses  chevaliers,  qui,  pourtant,  se  croisèrent  aussi, 
à  son  exemple  (et  à  ses  frais),  en  grand  nombre.  A 
la  veille  du  départ  il  manda  tout  son  barnage  au  châ- 
teau de  Montivilliers.  Ce  fut  une  grande  assemblée  : 
chevaliers,  clercs,  bourgeois  et  dames,  l'évêque  de 
Lisieux,  les  comtes  d'Eu  et  de  "S  arenne.  le  châtelain 
de  Bellencombre,  etc.  Au  matin,  on  alla  entendre  la 
messe  à  l'abbaye  des  nonnains.  Le  comte  offrit  au 
maître-autel  un  riche  drap  de  Bénévent.  L'archevêque 


l'escoufle  95 

(de  Rouen,  sans  doute)  se  revêtit  dans  la  sacristie  de 
ce  qu'il  avait  de  plus  beau  en  fait  d'ornements  ponti- 
ficaux ;  l'évêque  de  Lisieux  l'affubla,  de  ses  propres 
mains,  d'une  chasuble  de  samit  pourpre,  et  le  curé 
lui  imposa  une  mitre  toute  brodée,  «  faite  a  ymages  » . 
—  A  travers  l'église,  pleine  de  gens,  le  prélat  s'avance 
processionnellement 

216       0  encensiers,  o  crois  d'argent, 
O  textes*  et  o  luminaire, 

la  crosse  dans  sa  dextre  et  la  main  gauche  dans  celle 
de  son  suffragant.  La  messe  était  déjà  commencée. 
L'abbesse  avait  commandé  à  deux  «  demoiselles  », 
celles  qui  chantaient  le  mieux,  de  «  tenir  le  chœur  » 
pour  embellir  la  fête.  A  l'offrande,  le  comte  offrit  un 
marc  d'or,  le  premier,  et  les  assistants  donnèrent 
aussi,  largement,  pour  l'amour  de  lui.  Les  pauvres, 
les  estropiés  furent  comblés.  Puis  on  procéda  à  la 
bénédiction  des  bourdons  et  des  écharpes.  Après  la 
messe,  visite  à  l'abbesse,  en  chapitre,  pour  prendre 
congé  des  dames  ;  à  cette  occasion,  le  comte  donna 
encore  une  rente  à  l'abbaye  pour  être  reçu  «  au  béné- 
fice des  prières  de  la  maison  ».  —  C'est  à  l'arche- 
vêque que  Richard  confia  la  garde  de  sa  terre,  tandis 
qu'il  ne  serait  pas  là.  On  se  sépara  enfin  avec  les  plus 
vifs  témoignages  d'affection  réciproque  :  embrassades, 
larmes,  évanouissements,  bénédictions  : 

024  Moût  fait  bien  qui  se  fait  amer. 
Quant  ses  gens  l'en  virent  aler, 
«  A.  Deu,  a  Deu  !  »,  font  il,  «  biau  sire  ». 

«  tissus  d'or  ou  d'argent  qu'on  étendait  sur  l'autel.  » 


9 6  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

Pourquoi  raconter  le  voyage?  l'auteur  ne  veut  pas 
s'en  mettre  en  peine.  Les  chevaliers  normands  passè- 
rent, dit-il.  par  Montjoux  (les  Alpes),  qui  n'est  pas 
un  endroit  gai,  en  Lombardie,  puis  à  Brindes.  Là,  les 
gens  du  comte  se  rendirent  sur  le  port,  à  la  première 
heure,  louer  des  navires  et  les  faire  garnir  des  provi- 
sions d'usage  :  viandes,  hiscuits,  eau  douce,  vins  cuits. 
On  part  : 

!\oi       En  son  le  mast  lievent  les  voiles, 
Siglent*  et  courent  as  estoiles... 

Ils  abordent  à  Sain  t-Jean-d' Acre.  Le  premier  soin 
du  comte  est  de  s'adresser  à  son  hôte  pour  savoir  où 
son  maréchal  trouvera  des  palefrois  et  des  roncins  à 
acheter.  Tous  les  «cochons  »  ou  «  cossons  »  (c'est- 
à-dire  les  maquignons)  de  la  ville  sont  aussitôt  ras- 
semblés. Marché  est  fait.  Un  peu  reposé  des  fatigues 
de  la  mer,  la  compagnie  de  Richard  de  Monlivil- 
liers  chevauche  gaiement  jusqu'à  la  Montjoie  de  la 
Mahommerie,  d'où  l'on  aperçoit  Jérusalem.  Les 
pèlerins  pleurent  de  joie.  Le  roi  chrétien  de  la  A  ille 
Sainte  vient  souhaiter  la  bienvenue  aux  Normands, 
hors  des  portes.  Les  rues  étaient  tendues  d'étoffes 
et  jonchées  d'herbe,  et  les  dames  aux  fenêtres,  car 
pareil  contingent  n'était  pas  arrivé  depuis  longtemps. 
Première  visite  au  Saint-Sépulcre,  où  le  comte  offrit 
une  coupe  d'or  émaillée,  magnifiquement  ouvrée  des 
aventures  de  Tristan  et  d'Iseut,  pour  garder,  sur  le 

Au  haut  du  mat  hissent  les  voiles,  cinglent... 


L  ESCOUFLE  97 

maitre-autel,    la    réserve  eucharistique.    Le   soir,    le 
comte  tint  table  ouverte  : 

684       Li  scnescal,  li  boutillier 

Font  aporter  le  vin  as  tines  * 
Et  font  corner  a  .11.  buisines** 
Le  laver,  si  com  faire  soelent, 
A  trestous  ceus  qui  manger  voelent 
Ki  sans  seignor  sont  en  la  terre... 
En  la  vile  n'ot  escuier, 
Chevalier,  garçon  ou  serjant 
N'i  alast  mangier  tôt  errant. 

Après  le  repas,  le  comte  fit  vieller  des  lais  et  des 
sons  et  distribua  des  hanaps  d'or  et  d'argent  aux  che- 
valiers qui  n'étaient  pas  de  sa  suite,  —  non  pas 
bourdes  et  belles  paroles,  comme  on  fait  présentement. 
Lorsque  les  étrangers  eurent  pris  congé,  le  comte  fit 
une  partie  d'échecs  avec  son  hôte,  et  on  alla  se 
coucher. 

Cependant  les  rois  de  l'Inde  et  de  Mossoul  assié- 
geaient, avec  une  immense  armée  de  «  Turcs  »,  un 
château  des  marches  chrétiennes.  Le  comte  Richard 
conseilla  au  roi  de  semoncer  au  plus  tôt  ses  hommes 
par  écrit  et  de  recruter  partout  des  soudoyers  ;  il 
s'offrit  à  combattre  à  l'avant-garde  avec  ses  Normands. 
—  L'armée  chrétienne  campe  bientôt  en  vue  de  la 
lumière  (des  feux)  de  ses  «  ennemis  mortels  ».  Le 
comte  organise  une  surprise  :  il  marche  aux  païens 
tout  droit,  ses  chevaliers  rangés  en  bataille,  sans  bruit. 
A  deux  portées  de  flèche,  ceux  qui  portent  les  écus 

"baquets. — **  trompettes. 


98  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI      Mil      SIÈCLE 

les  tendent,  par  les  guiches,  à  leurs  maîtres,  qui  se 
les  passent  au  col,  et  poussent  des  cris  de  guerre.  — 
Le  butin  fut  considérable  :  or,  argent,  chevaux,  cha- 
meaux, prisonniers.  Pertes  nulles.  Les  plus  hauts 
barons  de  l'ost  chrétien  s'empressent  à  délacer  la 
ventaille  du  comte  victorieux,  qui  est  tout  confus  de 
se  voir  ainsi  servi  par  de  pareils  personnages.  On  le 
compare  à  Artur.  à  Gauvain,  à  César.  Mais  les  païens 
vont  revenir  à  la  charge  pour  venger  leur  échec  noc- 
turne. Richard  de  Mbntivilliers,  «  maître  de  l'ost  », 
groupe  les  gens  du  roi  derrière  et  devant  l'étendard  : 
d'autre  part,  les  Templiers:  entre  les  routes  (c'est- 
à-dire  les  escadrons)  de  chevaliers,  il  range  des  ser- 
gentset  de  la  vilainaille  :  les  Normands  à  l'avant-garde  : 

1080        Ki  lors  veïst  as  archons  pendre 

Les  bons  brans,  tes  miséricordes  ! 
Li  scrjant  mêlent  doubles  cordes 
A  lor  ars  por  ce  cju'il  ne  l'aillent. 

Le  combat,  précédé  d'un  duel  entre  Richard  et  un 
Turc  somptueusement  armé,  se  termina  par  la  com- 
plète déconfiture  des  païens  et  la  prise  du  roi  de 
Mossoul.  Lne  trêve  de  trois  ans  s'ensuivit.  Alors  le 
moment  parut  venu  de  reprendre  le  chemin  de  Monti- 
villiers  ;  le  retour  se  lit  par  Brindisi.   comme  l'aller. 

Lorsque  les  pèlerins  passèrent  par  Bénévent,  la 
cour  impériale  y  était.  L'Empereur  voulut  absolument 
héberger  le  comte  Richard  pendant  quinze  jours  et 
lui  til  des  présents  superbes  :  draps  de  soie  «  estrae- 
lis  »  (et  non  pas  «  soie  à  deux  envers  •).  destriers,  au- 
tours de  sept  ou  de  huit  mue?,  etc.  Mai>  il  avait  une 


l'escoufle  99 

arrière-pensée.  Au  moment  où  les  Normands  allaient 
se  séparer  de  lui,  il  fit  confidence  à  leur  chef  de  la 
pénible  situation  où  son  imprudence  l'avait  jeté.  Dans 
les  premiers  temps  de  son  règne,  il  avait  «  mis  ses 
serfs  au  dessus  »  *,  et  «  maté  »  ses  barons.  Or, 
qu'était-il  arrivé?  Ce  qui  était  facile  à  prévoir  : 

i486       Fait  il  :  «  Or  est  si  revoies 

Li  grans  orguels  de  ma  servaille 
Que  je  n'iere  tex  que  je  aille 
De  vile  a  autre  sans  conduit. 
Il  ont  mes  fores,  mon  déduit, 
Mes  chastiax,  mes  riches  cités  ; 
Et  cil  que  j'ai  por  eus  matés 
M'ont  laissié  tôt  si  a  .1.  fais*. 
Que  bonis  soit  princes  qui  laist 
Por  ses  vilains  ses  gentix  homes. 
Li  besoins  que  j'ai  de  preudomes 
Me  ramentoit**  ma  vilounie...  » 

Le  comte,  reconnaissant  du  bon  accueil  qu'il  a  reçu, 
et  touché  d'un  sort  si  triste  (quoique  mérité),  n'hé- 
site pas  à  promettre  qu'il  aidera  l'Empereur  à  se 
venger  de  ses  serfs.  Celui-ci,  transporté  de  joie,  le 
fait  sur-le-champ  connétable.  Le  premier  soin  du 
nouveau  connétable  est  de  faire  recruter  des  chevaliers 
en  France:  certes,  ce  n'est  pas  «  par  vilains  ni  par 
communes  »  qu'il  veut  conduire  cette  guerre  ;  mais 
quand  il  voit  un  chevalier  sans  armes,  ni  cheval,  ni 

*  en  masse.  — **  rappelle. 

i.  Ms.  et  éd.  :  de  desus.  Cf.  plus. haut,  p.  72,  etE.  Lemaire, 
archives  anciennes  de  la  ville  de  Saint-Quentin  (Saint-Quentin, 
1888),  p.  121  :  «  Li  clergiés  en  la  court  le  roy  est  au  desseure 
et  vous  i  estes  au  dessous.  » 


IOO  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIII0    SIECLE 

harnais,  il  l'équipe  et  le  retient.  Et  voilà  comme  il 
faut  faire.  Au  bout  d'un  an  et  demi,  tout  était  rentré 
dans  Tordre,  grâce  à  cette  politique  ;  les  «  bouchers  » 
et  les  «  cordonniers  »  qui  avaient  usurpé  des  châ- 
teaux étaient  congrùment  punis.  Cela  fait,  il  demanda 
la  permission  de  s'en  aller  :  «  A  ous  savez  maintenant, 
dit-il,  la  manière  de  s'y  prendre  : 

'1626       Que  jamais  a  vo  cort  ne  viegne 
Nus  sers  por  estre  vos  baillius*. 
Car  haus  hom  est  honis  et  vix 
Qui  de  soi  fait  nul  vilain  mestre. 
Vilain  !  et  conment  porroit  estre 
Que  vilains  fust  gentix  ne  frans.'.. 
Se  grans  avoirs  vos  vient  as  mains 
S'en  départez  as  gentix  homes. 
Cil  porteront  por  vos  les  sommes  ** 
Es  batailles  et  es  estors...  » 

Mais  l'Empereur  et  l'Impératrice  insistèrent  pour 
qu'il  restât,  et  il  renonça  à  partir.  On  le  maria  avec 
la  dame  de  Gènes.  Neuf  mois  après,  la  comtesse! 
accoucha  d'un  fils,  qui  fut  appelé  Guillaume,  dans 
un  château  près  de  "S  enise,  le  jour  même  où  une  fille, 
qui  reçut  le  nom  d'Aelis,  naissait  de  l'impératrice. 

Le  jeune  Guillaume  eut  aussitôt  trois  nourrices  à 
son  service,  toutes  trois  dames  de  l'hôtel  :  une  poui 
l'allaiter,  l'autre  pour  faire  son  berceau,  la  troisième 
pour  le  porter,  le  coucher  et  le  baigner.  A  trois  ans., 
on  le  sevra.  Les  chevaliers  avaient  plaisir  à  le  tenir 
dans  leurs  bras.  Il  était  si  joli,  avec  sa  tête  blonde, 
et  promettait  d'être  si  accompli  que  l'Empereur  prk 

*  bailli,  gouverneur.  —  **  coups. 


L ESCOUFLE  IOI 

le  comte  Richard  de  le  lui  confier  pour  être  élevé  à  la 
cour  impériale.  Ce  qui  fut  fait.  —  Le  jour  que  le 
jeune  Guillaume,  escorté  de  son  «  maître  »  (son  pré- 
cepteur) et  de  cinq  damoiseaux,  arriva  à  la  cour,  la 
petite  Aelis  alla  au-devant  de  lui,  avec  ses  pucelles, 
et  fit  le  beau  salut  qu'on  lui  avait  appris.  Elle  avait 
une  robe  couleur  de  rose.  L'empereur  et  l'impéra- 
trice voulurent  que  désormais  les  deux  enfants  prissent 
leurs  repas  ensemble. 

Guillaume  et  Aelis  s'aimèrent  bientôt  de  tout  leur 
cœur.  Aelis  appelait  Guillaume  ami  et  frère,  frère 
pour  couvrir  l'autre  nom  dont,  fort  avancée  pour  son 
âge,  elle  connut  bientôt  la  douceur.  Ils  grandirent. 
i  ruillaume  apprit  d'abord  l'escrime,  mais  non  pas  tant 
pour  se  battre  que  pour  se  développer  les  poumons  : 

2020       Por  combatre  nel  fait  il  mie, 
Mais  por  avoir  grignor  alaine  ; 
Et  c'est  une  chose  certaine 
Que  hom  va  plus  bel  et  plus  droit 
Et  si  en  est  on  moût  plus  droit  : 
Tos  cis  biens  vient  de  l'escremie. 

Il  apprit  aussi  à  monter  à  cheval  et  à  manier  lance 
et  écu.  A  dix  ans,  il  était  de  très  bonnes  manières: 
il  ne  disait  jamais  de  mal  de  personne,  ni  à  personne, 
et  ne  jurait  pas.  S'il  voyait  un  vassal  à  pied,  sans 
roncin,  il  lui  donnait  de  l'argent,  dût-il  s'en  procurer 
subrepticement.  Il  savait  déjà  se  faire  des  amis  «  par 
beau  parler  et  par  largesse  ».  Belle  Aelis,  de  son 
côté,  savait  très  bien  chanter  chansons  et  conter 
contes  d'aventures  ;    elle  faisait  de  beaux  ouvrages, 


102  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    Al"    XUT      SIECLE 

notamment  des  lacets  de  heaume,  et  les  donnait  très 
volontiers. 

Ln  jour  que  l'Empereur  était  sous  la  tente,  dans 
son  verger,  et  que  ses  gens  et  ses  chevaliers  cueillaient 
des  fruits  pour  s'amuser,  il  vit  Guillaume  et  Aelis 
jouer  ensemble  si  gentiment  qu'il  proposa  au  comte 
Richard  de  marier  les  deux  enfants.  Le  comte  déclina 
cet  honneur,  car  il  savait  bien  qu'Aelis  pouvait  pré- 
tendre plus  haut  :  elle  aurait  pu  épouser  le  roi  de 
France  :  et  que  diraient  d'une  mésalliance  tous  les 
barons  de  l'Empire  ?  Mais  l'Empereur  avait  son  plan. 
Il  convoqua  une  cour  plénière.  Il  fit  un  beau  discours, 
très  humble,  pour  amadouer  ses  barons  et  finit  par 
leur  demander,  non  pas  comme  sire,  mais  «  par 
amour  »,  quelque  chose,  sans  dire  quoi,  à  sa  discré- 
tion. Ils  l'accordèrent  d'avance.  Alors  il  les  remercia 
et  nomma  Guillaume  comme  le  fiancé  de  sa  fille  et 
son  héritier  présomptif.  Plusieurs  pensèrent  que  c'était 
fou  ;  mais  ils  étaient  liés  par  leur  serment.  Les  deux 
enfants,  pareillement  vêtus  de  drap  d'or  à  ramages) 
d'oiseaux,  de  fleurs  et  de  croissants  de  lune,  furent 
amenés  devant  l'assemblée.  Mais  ils  n'étaient  pas 
encore  d'âge  à  contracter  mariage  :  l'Empereur  se 
contenta  de  jurer  en  leur  présence  qu'il  leur  réservait 
sa  terre  après  son  décès  ;  cet  engagement  fut  approuvé 
par  l'Impératrice  et  garanti  par  les  barons. 

Cette  scène  marqua  le  sommet  des  prospérités  du 
comte  de  Montivilliers  et  de  sa  famille.  Peu  de  temps 
après,  il  fut  saisi  d'une  grave  maladie.  Les  médecins, 
après  lui  avoir  tàté  le  pouls  et  la  tempe,  dirent  qu'ils 


l'escodfle  io3 

n'v  voyaient  guérison,  et  que  c'était  grand  dommage 
qu'un  si  vaillant  homme  mourût  dans  son  lit,  «  comme 
une  bête  » .  Il  mourut  en  effet,  un  mardi,  au  milieu  de 
la  désolation  générale.  L'Empereur  sanglota  «  comme 
un  ours  »  ;  les  enfants  s'égratignèrent  ;  les  gens  se 
maudissaient  de  survivre  à  ce  modèle  des  chevaliers. 
.Mais  enfin  on  célébra  un  superbe  service  funèbre 
(pendant  lequel  on  quêta  dans  des  hanaps  d'argent)  ; 
le  cadavre  fut  enterré  dans  l'église,  entre  le  chœur  et 
l'autel  ;  et  on  n'en  parla  plus. 

Li  mors  au  mort,  li  vis  as  vis  (v.  2653)  !  Il  s'écoula 
peu  de  temps  avant  que  le  jeune  Guillaume,  orphelin, 
perdit  ses  amis  à  la  cour.  L'Empereur  lui-même  re- 
tomba sous  l'influence  des  mauvais  conseillers  dont 
jadis  le  comte  Richard  l'avait  délivré.  Ces  traîtres  lui 
représentèrent  que  l'intimité  de  Guillaume,  qui  avait 
alors  douze  ans,  avec  Aelis  n'était  pas  convenable  et 
que  l'union  projetée  causerait  les  plus  grands  malheurs. 
«  Avez-vous  trop  bu  '■)  répondit-il  aux  premières  ou- 
vertures ;  vous  savez  bien  ce  qui  s'est  passé  :  il  est 
trop  tard  pour  se  dédire.  »  Mais  on  insista.  L'Impé- 
ratrice fut  gagnée  et,  avec  ses  ruses  de  femme,  arracha 
à  son  mari  ce  que  nul  autre  n'aurait  obtenu  de  lui  : 
de  manquer  à  sa  parole.  Défense  fut  donc  faite  aux 
jeunes  gens  de  se  fréquenter  désormais.  L'Empereur 
crut  devoir  notifier,  en  personne,  sa  volonté  à  cet 
égard.  Etant  entré  dans  la  chambre  de  sa  fille,  il  y 
trouva,  en  compagnie  d' Aelis  et  de  ses  pucelles  qui 
faisaient  des  orfrois,  des  aumônières  et  des  lacets  de 


104  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIECLE 

heaume,  Guillaume  et  deux  damoiseaux  qui  jouaient 
ensemble  à  la  mine.  Tout  le  monde  se  leva  à  son 
entrée.  Il  alla  sassoir  contre  le  lit,  sur  des  bottes  de 
paille  recouvertes  d'une  coûte  pointe  de  cendal  jaune, 
et  dit  : 

3oi6        «  Guilliaumes,  biax  amis, 

Je  ne  voel  mais  por  riens  qui  soit 

Que  vos  la  ou  ma  fille  soit 

A  ené*  sans  moi  puis  hui  cest  jor.  » 

Guillaume  fut  très  étonné  : 

3o2  2        «  Sire,  fait  il,  or  en  est  pais  : 

N'i  venrai  mais  dès  qu'il  vos  poise... 
Mais  or  me  dites,  s'il  vos  plaist, 
Por  coi  vos  dessiet  ma  venue  ?  » 

Car  sa  conscience  était  tranquille  : 

3o34        «  Se  je  baise  ses  ex,  sa  bouche, 
Gui  fais  je  tort  de  ceste  chose  !J 
Bien  saciés  que  ma  mains  ne  s'ose 
Muchier  sous  son  bliaut  de  Sire1.  » 

Il  croyait  encore  que  l'Empereur  voulait  rire.  Mais 
celui-ci  se  fâcha.  Il  y  eut  beaucoup  de  paroles  échan- 
gées sans  résultat.  Enfin  Guillaume  partit  en  pleu- 
rant. Les  pucelles  d'Aelis  pleuraient  aussi  à  «  chaudes 
larmes  ».  Seule  Aelis  dissimulait  sa  douleur,  qui  était 

i.  Guillaume,  ici,  ne  disait  pas  la  vérité  ;  il  n'avait  pas  tou- 
jours été  si  réservé,  comme  il  résulte  des  réflexions  qu'Aelis  elle- 
même  se  fait,  le  lendemain  matin,  en  passant,  par  dessus  sa 
blanche  chemise  plissée,  à  grands  pans,  son  bon  bliaut  de  Sire 
(  c'est-à-dire  d'étoffe  fabriquée  en  Syrie)  «  tout  froid  ».  V.  3283 
et  suiv.  :  «  Ahi,  Guilliaumes,  biax  amis,  —  Tantes  foies  avés 
mis  —  A  os  bêles  mains...  » 


l'escoufle  io5 

cruelle,  Guillaume  passa  la  nuit  à  se  désoler,  et  Âelis 
à  faire  des  plans,  car  elle  ne  se  résignait  pas. 

Le  lendemain,  lorsque  le  jour  entra  parla  fenêtre, 
beau  et  clair  comme  en  été,  Aelis  réveilla  les  filles 
qui  couchaient  devant  son  lit.  Les  cloches  sonnèrent 
pour  la  messe  tandis  qu'on  l'habillait.  Elle  attendit 
que  tout  le  monde  y  fût  allé  et  fit  mander,  en  toute 
hâte,  (juillaume  par  un  valet.  —  Guillaume  et  le  valet 
entrèrent  dans  le  jardin,  simplement  clos  d'un  palis 
en  bois,  en  forçant  un  des  portillons,  sans  bruit. 
Après  les  premières  effusions  :  «  Savez-vous,  demanda 
Aelis,  si  jamais  votre  père  fut  invité  à  revenir  en  Nor- 
mandie ?  w  Comment  donc  !  Dix  chevaliers  normands 
étaient  venus,  peu  de  temps  avant  sa  mort,  pour  le 
prier  de  «  s'en  râler  »  ou  d'envoyer  son  fds  là-bas  ; 
Guillaume  est  persuadé  que  les  Normands  seraient 
ravis  de  le  saluer  comme  leur  comte,  s'il  allait  dans 
leur  pays,  a  Nous  irons  donc  ensemble,  dit  Aelis,  doux 
ami  ;  et  il  me  semble  déjà  que  je  suis  dame  de  Rouen.  » 
Tandis  que  la  Cour  est  à  l'église,  les  amants  con- 
forment des  préparatifs  à  faire  pour  leur  départ,  qui 
est  fixé  à  quinzaine.  Il  faut  d'abord  acheter  deux 
belles  mules  de  Lombardie  ;  la  mère  de  Guillaume, 
mise  dans  la  confidence,  saura  bien  se  les  procurer: 
«  Faites  faire,  pour  le  voyage,  des  manteaux  de  pluie 
(chapes  a  aige),  des  cottes  couleur  de  bure,  etdescote- 
reaux,  à  votre  taille,  en  drap  de  Flandre  foncé.  Faites 
trousser  à  mon  arçon  les  outres  et  les  besaces...  » 
«  Il  faut  bien,  ajouta  Aelis  en  souriant,  que  j'em- 
pêche l'Empereur  de  manquer  à  sa  parole  : 

9 


IOÔ  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI      XIII      SIÈCLE 

36lO        En  cui  aroit  il  donc  fiance 

S'en  moi  non  qui  sui  de  sa  char  ?*  » 

A' ii-  employa  toute  la  quinzaine,  jusqu'au  jour 
marqué  pour  -.1  fuite,  à  «  amasseravoir  »  :  vingt  marcs 
p<  sants  en  or,  sans  compter  te  plus  belle  bague  de  sa 
mère,  que  celle-ci  lui  avait  confiée  et  qu'elle  mit  dans 
une  aumônière  en  samit  vermeil  attaché  à  son  cou. 
Le  soir  du  jour  convenu,  on  avait  beaucoup  parlé, 
beaucoup  dansé  :  les  suivantes  d'Aelis  s'endormirent 
d'un  lourd  sommeil.  Elles  ronflaient  lorsque  Aelis  se 
releva  sans  bruit.  —  Elle  s'habille  promptement.  vide 
tous  ses  joyaux  dans  une  taie  d'oreiller,  qui  lui  sert 
de  sac;  puis,  elle  noue  bout  à  bout  une  grande  ser- 
viette  et  des  draps,  fixe  cette  corde  improvisée  à  un 
pilier  et  va  se  lancer  dans  le  vide.  Mais  la  fenêtre  était 
haute.  Elle  hésite.  Lue  voix,  la  voix  de  la  raison,  lui 
dit: 

0910        ...  «  Foie,  demeure. 

Yels  tu  hou  ni  r  tôt  ton  lignage  ? 
Se  tu  t'en  vas  en  soignentage** 
Tuit  li  ami  i  aront  honte.   » 

Cependant,  l'amour  est  [>lu-  fort  que  la  raison  et 
le  sens.  Elle  se  laisse  glisser.  Guillaume  la  reçoit 
dans  ses  bras.  Elle  remplace  son  bliaut  par  une  cote 
de  drap  flamand  et  une  cape  de  voyage,  et  les  voilà 
partis,  au  clair  de  lune,  tous  deux.  «  lés  a  lés  »,  dans 
la  direction  de  la  France. 

*  «  En  qui  aur;iit-il  donc  confiance,  sinon  en  moi,  qui  suis  de  sa 
chair  ?  »  —  **  concubinage. 


L  ESCOl  FLE  IO7 

On  se  figure  la  scène  qui  se  passa,  le  lendemain,  au 
matin,  dans  la  chambre  des  pucelles.  Le  coffre  ouvert, 
le  lit  vide,  l'échelle  de  cordes  improvisée  ne  laissaient 
pas  de  place  au  doute.  L'Empereur,  désespéré  et  bien- 
tôl  repentant,  s'empressa  de  lancer  des  émissaires  bien 
montés,  sur  de  bonnes  mules  d'Espagne,  à  la  pour- 
suite des  fugitifs,  clans  toutes  les  directions.  Les  uns 
allèrent  à  Gênes,  d'autres  en  Sicile  et  en  Pouille, 
d'autres  en  Calabre  et  en  Grèce.  —  Mais  les  enfants 
('•talent  ailleurs.  Ils  voyageaient,  du  reste,  avec  pré- 
caution, en  prenant  soin  de  ne  pas  descendre  dans 
des  hôtels  de  premier  ordre,  donnant  sur  de  grandes 
rues.  Là  où  ils  descendaient,  Guillaume  faisait  d'abord 
prendre  soin  des  mules  ;  après  dîner,  il  commandait 
des  pâtés  pour  manger  aux  champs,  le  lendemain. 
liien  peu  d'enfants  de  douze  ans  ont  une  aussi  bonne 
éducation  que  celle  dont  il  donnait  la  preuve  :  nulle 
part  il  ne  mangeait  avant  que  son  hôte  lût  assis  ;  et 
lorsqu'il  fallait  régler  la  note,  Aelis  rendait  toujours 
trop  plutôt  que  trop  peu  d'argent.  Aussi  l'hôte  faisait- 
il  toujours  leurs  lits  de  ses  propres  mains.  Le  soir, 
Guillaume  faisait  lier,  dans  une  serviette,  le  sel  et  les 
gâteaux,  emplir  les  outres  de  bon  vin  froid  ou  de 
«  raspé  »,  empiler  dans  la  besace  les  pâtés,  la  ga- 
lette, de  la  viande  froide,  un  poulet  rôti.  A  l'heure 
du  déjeuner,  ils  s'installaient  au  bord  d'une  fontaine 
et  déballaient  les  provisions.  Voyage  délicieux  !  n'eus- 
sent été  les  indiscrets  et  la  crainte  des  poursuivants. 
Aelis,  hàlée  par  le  soleil,  faisait  des  chapelets  de 
fleurs  à  son  ami,  et,  en  les  mettant  sur  sa  tête,  l'2m- 


IOS  LV    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIECLE 

brassait    passionnément.     A    leur   gré,   les   journées 
étaient  trop  courtes. 

C'est  ainsi  qu'ils  arrivèrent  à  la  Montjoie  de  Toul 
en  Lorraine,  qui  est  un  fort  bel  endroit,  parmi  lè- 
pres et  les  vignes.  Aelis  voulul  s'y  reposer,  car  il  fai- 
sait très  chaud.  On  s'arrêta  au  bord  d'un  ruisseau. 
qui  coulait  à  travers  les  joncs,  à  quelque  distance  du 
chemin.  A.elis  se  mit  à  son  aise,  ôtant  chape,  jupe  et 
ceinture  :  elle  s'assit  :  sa  cote  faisait  un  grand  rond, 
sur  l'herbe,  tout  autour  délie.  Guillaume  mit  les 
outres  dans  l'eau  courante  pour  rafraîchir  le  vin,  et 
ôta  le  harnais  des  mules.  Sur  l'herbe  il  étendit  sa 
chape,  en  guise  de  nappe,  dit  à  Aelis  de  se  laver  les 
mains,  et  découpa  un  poulet.  Cependant  la  chemise 
d'Aelis  était  toute  trempée  de  sueur  :  en  passant  sa 
main  par-dessous,  elle  sentit  l'aumônière  où  se  trou- 
vait la  belle  bague  de  sa  mère,  qu'elle  destinait  à  son 
ami  et  qu'il  n'avait  pas  encore  vue.  Elle  détacha  l'au- 
mônière et  donna  la  bague  à  Guillaume  en  gage 
d'amour.  Puis  elle  s'endormit,  vaincue  par  la  chaleur 
et  la  fatigue.  Guillaume  l'installa  à  l'ombre,  et,  sotle- 
tement.  remit  la  bague  dans  l'aumônière,  qu'il  laissa 
traîner  par  terre.  Il  eût  mieux  fait,  observe  l'auteur, 
de  la  passer  à  son  doigt.  Mais  il  avait  perdu  la  tète 
De  là  vinrent  tous  ses  malheurs. 

Un   escoufle,  c'est-à-dire   un   milan,   planait  dans 
l'air  au-dessus  d'eux.  Il    aperçut  l'aumônière  négli- 
gemment jetée  dans  les  Heurs.  Or.  elle  liait  en  samit  . I 
rouge,   ce  qui.  de  loin,  lui  donnait  l'air  de  viande. 


L  ESCOUFLE  IO9 

L'oiseau  s'y  trompa,  fondit  dessus  et  l'emporta.  Guil- 
laume, honteux  de  sa  maladresse,  eut  la  malheureuse 
inspiration  de  seller  sa  monture  et  de  poursuivre  le 
ravisseur,  afin  de  rattraper  la  bague.  Mais  l'escoufle, 
volant  d'arbre  en  arbre,  le  fit  courir  pendant  longtemps. 
Il  était  loin  lorsque  Aelis  s'éveilla  et,  se  voyant  seule, 
se  livra  à  toutes  sortes  de  conjectures.  Elle  crut  d'abord 
que  les  gens  de  l'Empereur  s'étaient  emparés  de  Guil- 
laume et  l'avaient  laissée  là,  dédaigneusement,  comme 
une  «  folle  ménestrelle  ».  Mais  non.  Elle  n'aurait  pas 
manqué  d'entendre,  en  ce  cas,  un  bruit  de  lutte. 
C'était  donc  que  son  ami  l'avait  traîtreusement  aban- 
donnée. Sa  douleur  fut  inexprimable  :  elle  se  pâma 
plusieurs  fois.  Son  mulet  allait  la  fouler  aux  pieds 
lorsqu'un  «  vassal  »,  qui  passait  par  là,  l'aperçut.  Il 
la  fit  revenir  à  elle  en  l'éventant  avec  un  pan  de  sa 
chemise.  Il  lui  demanda  son  nom  et  la  cause  de  sa 
tristesse;  mais  il  vit  bien  qu'elle  ne  voulait  rien  dire, 
et  n'insista  pas.  Il  l'aida  à  remonter  en  selle,  car  elle 
n'avait  pas  l'habitude  de  s'y  mettre  toute  seule,  et  la 
laissa  partir.  Elle  entra  dans  le  grand  vignoble  qui 
est  autour  de  Toul,  en  priant  saint  Julien  l'Hospitalier 
de  lui  procurer  un  bon  gîte,  quoiqu'elle  n'eût  envie 
île  rien,  sinon  de  mourir.  Cependant  elle  rencontra 
une  jeune  fille  qui,  deux  pots  à  la  main,  allait  tirer 
de  l'eau  au  puits,  et  elle  lui  demanda  de  l'héberger, 
pour  la  nuit.  L'autre  fut  très  étonnée,  car  elle  avait 
reconnu,  au  premier  coup  d'œil,  la  haute  condition 
d' Aelis  :  elle  s'excusa  sur  ce  que  la  maison  de  sa  mère 
était  vieille,  pauvre,  indigne  de  recevoir  une  personne 


110  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al     XIIl''    SIÈCLE 

de  qualité  :  et  elle  ajouta,  non  sans  malice:  «  Il  v  a  ici 
des  gens  très  bien,  qui  vous  recevraient  à  merveille, 
et  gratis  : 

jigoS        «  Borgois  et  clérs  et  chevaliers 
Et  vallés  qui  -ient  au  Change. 
Yi  a  nul  qui  presist  escange 
Por  vos,  richece  ne  avoir. 
S'il  vos  pooit  anuit  avoir 
A  dame,  a  amie  u  a  oste.  » 

Mais,  dit  Aelis,  je  ne  veux  rien  faire  qui  déplaise 
à  Dieu  ni  qui  soit  indigne  de  moi,  et  si  je  ne  vais  pas 
à  l'hôtel,  c'est  pour  «  éviter  le  hontage  ».  La  fille  se 
laissa  toucher  et  conduisit  l'abandonnée  chez  sa  mère, 
une  pauvre  faiseuse  de  guimpes,  qui  vivait  misé- 
rablement, comme  gardienne,  dans  les  dépendances 
d'un  pressoir-grange  appartenant  à  un  bourgeois 
de  la  ville,  avec,  pour  tout  mobilier,  une  huche,  un 
lit  et  un  métier  à  guimpes.  Pas  de  chaises,  pas  de 
bancs.  La  vieille  prépara  un  siège  en  jetant  un  drap 
blanc  sur  des  bottes- de  paille,  ôta  les  éperons  d'Aelis. 
la  deffubla  de  sa  chape.  Le  mulet  fut  installé  dans  la 
grange.  Lorsqu'il  s'agit  de  souper,  comme  il  n'y  avait 
au  logis  «  ni  sou  ni  maille  »,  la  demoiselle  donna 
de  l'argent  pour  acheter  le  nécessaire. 

Pendant  ce  temps-là  Guillaume  pourchassait  tou- 
jours l'escoufle,  en  criant  de  toutes  ses  forces  :  «  Hua, 
leres*,  hua,  hua  !  »  (v.  4635).  Il  lit  tant  que  l'animal, 
s'apercevant  enfin  que  l'aumônière  de   samit  rouge 

*  voleur. 


L  ESCOl 1  LE  III 


n'était  pas  un  morceau  de  chair,  se  décida  à  la  lâcher. 
Guillaume,  voyant  tomber  l'objet,  s'en  empara.  Mais 
sa  joie  cessa  brusquement  lorsque,  revenu  à  l'endroit 
où  il  avait  laissé  son  amie,  il  ne  trouva  plus  personne. 
Dans  sa  fureur  contre  lui-même,  il  se  donna  un  tel 
coup  de  poing  près  de  l'oreille  que  son  visage  en 
bleuit  jusqu'aux  yeux.  Il  s'ari'acha  les  cheveux,  cria 
comme  un  ours,  se  roula  par  terre.  Enfin  il  se  mit  à 
la  recherche  d'Aelis  ;  mais,  persuadé  qu'elle  avait  été 
enlevée  par  des  hommes  de  FEmpereur,  il  se  lança 
sur  une  fausse  piste.  Il  reprit  en  sens  inverse  le  che- 
min qu'il  avait  déjà  fait  avec  son  amie  depuis  la  rési- 
dence impériale,  s'informant  partout  sans  rien  ap- 
prendre. 

Avec  l'argent  d'Aelis,  la  fille  de  la  faiseuse  de  guimpes 
acheta  du  pain,  du  vin,  de  la  viande  et  de  la  chandelle. 
Il  n'y  avait  dans  l'appentis  qu'un  petit  hanap  en  bois 
d'aune,  qui  avait  coûté  un  denier  :  heureusement  que  la 
demoiselle  avait  sa  coupe  d'argent  dans  son  écharpe. 
Au  coucher,  ni  coûte  ni  coussins.  Rien  qu'un  sac 
plein  de  menue  paille,  qui  fut  placé  au  chevet  d'un 
lit  de  foin  nouveau,  arastelé  de  la  veille  ;  heureuse- 
ment qu'Aelis  avait  dans  sa  besace  des  draps  blancs 
(ou  presque).  ceu\  dans  lesquels  son  ami  avait  cou- 
ché la  veille,  ce  qui  lui  fut  une  consolation.  Elle  in- 
vita Isabelle  (c'était  le  nom  de  la  fdle  de  la  maison)  à 
partager  cette  couche,  et  elle  lui  raconta,  pendant  la 
nuit,  son  histoire  d'un  bout  à  l'autre.  Elle  la  décida 
sans  peine  à  l'accompagner  en  Normandie,  pour  re- 
trouver l'infidèle.  Elle  l'habilla  convenablement  d'une 


112  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    Al     VIII      SIECLE 

cotte,  d'une  chape  et  d'un  coterel  de  drap  mêlé.  Puis, 
toutes  deux  partirentà pied,  laissant  le  mulet  à  la  vieille. 
—  Comme  Aelis  avait  de  l'argent,  le  voyage  fut  assez 
facile.  Elles  passèrenl  à  Cliàlons,  à  Rouen  et  arrivè- 
rent à  Montivilliers.  Mais,  là,  aucunes  nouvelles  ;  per- 
sonne ne  connaissait  Guillaume;  personne  ne  Taxait 
vu.  «  Cherchons-le  donc  ailleurs  »,  dit  Isabelle;  et 
elles  se  remirent  en  route,  au  hasard.  Tous  les  soirs 
Isabelle  faisait  le  lit  de  sa  maîtresse  et  la  déchaussait. 
Et  cela,  pendant  deux  ans. 

5448       Grans  anuis  est  d'orame  chacier 
Quant  on  ne  set  ou  il  repaire  *. 

Elles  résolurent  enfin  de  se  fixer  quelque  part  et  d'y 
gagner  leur  vie  en  travaillant.  Elles  louèrent,  à  cet 
effet,  une  petite  maison  à  Montpellier,  entre  cour  et 
jardin,  qu'elles  meublèrent  et  garnirent.  Isabelle  savait 
faire  de  la  lingerie  et  des  guimpes.  Aelis  excellait 
dans  l'art  de  broder  en  or  et  en  soie.  Le  bruit  se  ré- 
pandit par  la  ville  que  la  plus  jolie  femme  du  royaume 
était  arrivée  de  Lorraine. 

La  maison  de  la  belle  Lorraine  devint  bientôt  le 
rendez-vous  des  chevaliers,  des  damoiseaux,  des  clercs 
et  des  bourgeois,  et  la  plus  agréable  de  Montpel- 
lier. Elle  était  installée  avec  goût  :  il  y  avait  sept  ou 
huit  cages  d'oiseaux  aux  fenêtres  ;  chaque  matin, 
toutes  les  pièces  étaient  jonchées  d'herbe  fraîche.  Aelis 
exécutait  à  merveille  les  ouvrages  qu'on  lui  comman- 

*  C'est  grand    ennui   de  courir  après  un  homme,  quand  on  ne 
sait  où  il  demeure. 


L  ESCOUFLE  IIO 

dait,  et  qu'on  lui  payait  largement,  pour  ses  beaux 
veux.  Elle  gagnait,  en  outre,  beaucoup  à  laver  la  tête 
aux  hauts  hommes  ;  personne  ne  s'y  entendait  mieux 
qu'elle  \  Elle  faisait  parfaitement  tout  ce  qu'une  femme 
doit  faire.  Quand  elle  recevait  (et,  les  jours  de  fête, 
sa  maison  était  toujours  pleine),  elle  divertissait  les 
gens  en  racontant  des  romans  et  en  donnant  à  jouer. 
Elle  cherchait  à  plaire  et  plaisait  à  tout  le  monde; 
mais  en  tout  bien,  tout  honneur,  car  elle  était  fort 
pieuse,  et  on  l'honorait  en  conséquence.  —  Bref,  elle 
était  si  à  la  mode,  comme  brodeuse  et  ceinturière, 
qu'il  n'y  avait  pas  à  Montpellier  trois  dames  de  con- 
dition dont  elle  n'eût  la  pratique.  Toutefois  la  dame 
de  Montpellier  —  la  dame  du  château  —  passait 
encore  devant  elle,  à  l'église,  «  le  nez  dans  son  man- 
teau »,  sans  la  saluer  ni  rien  dire.  Aelis  en  fut  piquée, 
d'autant  plus  que  ladite  dame  avait,  d'après  le  bruit 
public,  un  amoureux  :  elle  aurait  dû  être  plus  sociable. 
Pour  triompher  de  cette  réserve,  Aelis  et  Isabelle 
firent,  à  l'intention  de  Madame  de  Montpellier,  une 
aumônière  et  une  ceinture  aux  armes  de  son  mari,  et 
une  guimpe  assortie.  Ln  samedi,  elles  se  parèrent  et 
apportèrent  ces  objets  au  château,  enveloppés  d'un 
linge  blanc,  dans  un  écrin.  Les  damoiseaux  qui  étaient 


i.  Les  gens  du  moyen  âge  aimaient  à  se  faire  laver  la  tête 
avec  une  «  lessive  »  analogue  au  shampooing  (Voir  notamment 
Gilles  de  Chin.  Ed.  de  Reiflenberg,  Bruxelles,  1847,  m-4>  v.  4gi4 
et  suiv.).  Les  femmes  qui  faisaient  métier  de  «  laver  la  tète  aux 
hommes  »  ne  jouissaient  pas,  d'ordinaire,  de  la  meilleure  répu- 
tation. 


114  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AI     \III      SIECLE 

sur  les  degrés,  devant  la  salle,  se  précipitèrent  à  leur 
rencontre,  pour  les  conduire  «  par  la  main  ».  La 
dame  les  reçut  très  bien: 

5020        Fait  la  dame  :  a  Bien  veigniés  vos. 
Moût  vos  liés  petit  de  nos 
Ki  or  primes  m'estes  venue 
A  eoir...  » 

Elles  produisirent  leur  ouvrage  : 

5670        "  Dame,  por  vostre  acointement* 
Que  nos  dès  or  volons  avoir. 
A  os  présentons  de  nostre  avoir. 
Fait  Aelis.  et  de  nostre  oevre.  >> 

La  dame  fut  très  contente  : 

568o        «  .1.  jor  d'esté  i  e^eù^t 

Por  veoir  assés  la  çainture**.  » 

Elle  promit  aux  habiles  et  prévenantes  ouvrières 
sa  protection  pour  le  cas  où  quelqu'un,  lùt-il  cheva- 
lier ou  franc  homme,  viendrait  à  leur  manquer.  Elle 
les  invita  à  souper.  Elle  donna  à  sa  «  nouvelle  amie» 
une  robe  d'écarlate  neuve,  un  hanap  d'un  marc  et 
demi,  et  la  fit  reconduire  honorablement  chez  elle 
«  a  grant  feste  et  a  luminaire  ».  Ainsi  fut  scellée 
L'amitié  de  la  «  pucelle  de  Toul  »  et  de  la  dame  du 
château. 

Il  était,  d'ailleurs.  trè>  vrai,  comme  Aelis  l'avait 
entendu  dire,  que  la  dame  de  Montpellier,  femme  du 


pour   entrer  en   relations.    —  **  a  II  faudrait   un  jour  d'été 
pour  voir  assez  celte  ceinture.  » 


1 


L  ESCOUFLE  110 

sire  de  Montpellier,  avait  un  ami  en  la  personne  de 
Mgr  le  comte  de  Saint-Gilles.  Or,  le  comte  vit  avec 
déplaisir,  à  la  ceinture  de  son  amie,  l'aumônière,  don 
d'Aelis,  parce  <pfelle  était  ornée  de  lions,  c'est-à-dire 
aux  armes  du  mari.  Il  ne  manqua  de  faire  une  scène 
à  ce  propos  : 

0840        Fait  il  :  «  Dès  quant  faites  vos  faire 
Joiaus  des  armes  vo  baron  *  :' 
Conment  !  j'arai  d'ami  le  non 
Et  vo  sire  iert  amis  et  sire  !  » 

La  dame,  toute  aise  que  son  ami  fût  jaloux,  lui  ra- 
conta pour  le  calmer,  d'où  lui  venait  raumônière. 
Elle  lui  en  fit  même  cadeau.  Le  comte,  tranquillisé, 
la  mit  aussitôt  à  sa  ceinture  et  s'en  retourna  chez 
lui.  Imprudence,  car  ce  fut  la  première  chose  qui 
frappa  les  yeux  de  la  comtesse,  sa  femme.  La  com- 
tesse de  Saint-Gilles  reconnut  très  hien  les  armes  du 
mari  de  sa  rivale  :  «  C'est  donc  vrai,  s"écria-t-elle  ; 
vous  l'aimez,  puisque  vous  portez  ses  armes.  » 
«  Dame,  dit  brusquement  le  comte,  faites-en  autant, 
si  vous  n'êtes  pas  contente.  »  «  Certes,  répondit  la 
comtesse,  je  n'ai  pas  de  ceinturière  en  mon  lignage, 
et  si  je  souffre  votre  volonté  et  ma  honte,  ce  n'est 
pas  une  raison  pour  m'outrager.  »  Le  comte,  recon- 
naissant la  dignité  et  la  modération  de  cette  réponse, 
et  qu'il  était  allé  trop  loin,  s'empressa  de  s'excuser. 
En  disant  :  «  Faites-en  autant»,  il  n'avait  voulu 
dire  que  :  «  Faites-en  donc   faire  autant.  »  Faites-en 

«  Depuis  quand  vous   faites-vous  faire   des  joyaux  aux  armes 
de  \utre  mari  ?  » 


Il6  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE     U      Mil"    SIÈCLE 

faire  autant  par  \eli-  de  Toul,  quia  exécuté  cet  ou- 
vrage-ci, et  dont  tout  Montpellier  raffole.  —  Là-des- 
sus, le  comte  conseille  à  la  comtesse  de  mander  cette 
Aelis  à  Saint-Gilles  et  de  se  l'attacher  en  qualité  de 
demoiselle.  Bonne  personne,  la  comtesse  y  consent 
volontiers.  —  Dès  le  lendemain,  deux;  messagers, 
avec  cent  sous  de  monnaie  du  Mans  pour  acquitter! 
les  menues  dettes  des  deux  Lorraines,  allèrent  leur 
porterdes  offres,  qui  furent  aussitôt  acceptées.  On  ne 
nous  dit  pas  pourquoi  ces  offres  furent  si  prompte- 
ment  acceptées.  Toujours  est-il  qu'Aelis  et  Isabelle 
firenl  leur-  visites  d'adieu.  Isabelle  rendit  aux  voisin J 
tout  ce  qu'elle  leur  avait  emprunté:  couette,  cous- 
sins, chaudière,  pots,  tréteaux,  tables,  etc.  Leur 
départ  fut  triomphal.  Les  fils  des  bourgeois,  à  che- 
val, les  convoyèrent  hors  de  la  ville.  Le  lendemain, 
elles  arrivèrent  à  Saint-Gilles,  pour  le  diner.  La 
comtesse  embrassa  Aelis  et  la  mena,  «  par  la  main 
nue  »,  en  ses  chambres,  pour  se  mettre  à  Taise.  A  ce 
moment-là,  le  comte  était  en  train  de  présider  un 
plaid.  Apprenant  ce  qui  se  passait,  il  «  laissa  »  préci 
pitamment  le  plaid.  «  pour  aller  à  cette  joie1».  A  son 
entrée,  Aelis  se  leva,  en  personne  qui  savait  observer 
les  convenances. 

6i38  —  «  Certes,  sire,  fait  la  contesse 
Moût  în'avés  bien  a  £ré  servie.  » 
—  ((  Or  n'en  aies  dont  pas  envie 
Se  jou  la  bès  j>our  faire  feste.  » 

i .   Cf.  ci-dessus,  p.  87. 


L  ESCOUFLE  Iiy 

Aelis  se  laissa  embrasser  «  bravement»,  sans  dé- 
tourner la  tète.  «  Onques  n'en  ot  honte.  »  Elle  savait 
apparemment  que  cela  aussi  faisait  partie  de  ses  nou- 
velles fonctions. 

Revenons  maintenant  à  Guillaume.  Il  avait  été,  de 
son  côté,  très  malheureux.  D'abord  son  mulet  était 
mort  ;  puis,  il  avait  été  malade,  pendant  un  an,  à 
Rome.  Pourquoi,  étant  en  Italie,  n'était-il  pas  allé  se 
réconforter  auprès  de  la  dame  de  Gènes,  sa  mère? 
On  néglige  de  nous  l'apprendre.  Il  avait  cherché  son 
amie  pendant  sept  ans.  Il  avait  été  volé  dans  un 
bois.  Il  avait  été  forcé,  lui  aussi,  de  gagner  sa  vie,  et 
d'autant  plus  qu'Àelis  était  partie  avec  l'argent  de  la 
communauté.  Il  avait  été  garçon  d'hôtel  à  Saint- 
Jacques  de  Compostelle  pendant  toute  une  saison,  à 
l'hôtel  dont  les  fenêtres  du  pignon  donnent  sur  le 
Change  de  la  ville.  Un  jour  qu'il  prenait  le  frais  sur 
la  porte,  il  aperçut,  dans  la  rue,  le  mulet  de  son 
amie,  avec  un  pèlerin  dessus.  Il  courut  après,  et  le 
propriétaire  de  la  bête,  un  bourgeois  de  Toul,  lui 
apprit  qu'il  lavait  achetée,  il  y  avait  six  ans  passés,  à 
une  vieille  qui  gardait  sa  grange,  dans  les  faubourgs 
de  Toul,  laquelle  vieille  la  tenait  d'une  certaine  Aelis. 
\  ces  mots.  Guillaume  devint  aussi  rouge  que  sil 
eût  été  assis  devant  un  grand  feu.  Il  essuya  les  yeux 
delà  mule  avec  un  pan  de  sa  chemise,  et  pleura.  Le 
lendemain  il  prit  congé  de  son  maître,  qu'il  avait 
servi  pendant  neuf  mois,  pour  retourner  à  Toul.  A 
foui  il    alla  voir  la  vieille,   et  gémit  avec  elle  :    mais 


I  I S  L\     SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIÉ'    SIÈCLE 

clic  ne  savait  rien.  Guillaume  repartit  au  hasard,  par 
le  grand  chemin  de  France. 

Enfin,  ayant  été  inutilement  à  Rome  et  à  Com- 
postelle.  il  eut  l'idée  de  faire  encore  un  pèlerinage  à 
Saint-Gilles,  pour  confier  ses  douleurs  au  saint  qui 
n'a  jamais  trompé  la  confiance  de  personne.  Dans 
1  église  di'  Saint-Gilles,  il  édifia,  par  sa  ferveur,  un 
bourgeois,  patron  d'hôtel,  qui  lui  demanda  s'il  vou- 
lait entrer  en  condition.  Guillaume  accepta  :  «  Je  ne 
crains  personne,  dit-il.  pour  ce  qui  est  de  lairelepain 
ou  les  lits,  et  de  préparer  à  manger  :  je  sais  aussi  de 
chiens  et  d'oiseaux.  »  Le  bourgeois  retint  à  son  ser- 
vice  ce  précieux  valet  aux  gages  de  cinquante  sous 
par  an.  Avec  les  pourboires  des  pèlerins,  c'était  un 
gain  très  sortable,  et  Guillaume  en  jugea  ainsi.  Il  fit 
même  des  économies. 

6606        11  set  moût  bien  bouter  ariere  * 
Ce  c'on  li  done  et  ce  qu'il  a. 

Il  eut  la  chance  d'acheter,  à  un  pèlerin  français, 
un  cheval  estropié,  qu'il  remit  en  bon  état.  Cela  lui 
permit,  un  jour  d'hiver  que,  dans  l'équipage  de 
chasse  du  château,  un  fauconnier  avait  fait  défaut, 
de  se  proposer  comme  remplaçant.  Le  maître  de  fau- 
connerie admira  beaucoup  sa  prestance  :  il  avait  un 
habit  en  drap  de  Ratisbonne,  et.  sur  la  tète,  un  cha- 
peau de  fleurs  entrelardé  de  rue  et  de  soucis.  Mais,  ce 
jour-là.  pas  de  gibier.  Pas  d'oiseaux  ni  de  canards  en  : 
rivière.  —  Cependant  Guillaume,  sentant  son  faucon  j 

*  mettre  de  côté. 


LESCOLFLE  IIQ 

s'agiter,  quoiqu'il  le  tînt  «  plus  bas  et  plus  coi,  delés 
sa  cuisse  »,  propose  de  lui  donner  le  vol,  en  assurant 
qu'il  saura  bien  le  rattraper.  «  Ote-lui  donc  la  longe  », 
dit  le  maître.  Le  faucon,  lancé,  vole  tout  droit  à  un 
champ,  où,  sur  un  tas  de  fumier,  un  escoufle  était 
en  train  de  dévorer  un  poulet.  Combat  de  l'escoufle 
et  du  faucon,  que  Guillaume  agrand'peine  à  séparer. 
—  L'escoufle  mort,  Guillaume,  au  vif  étonnement 
des  chasseurs,  l'ouvre,  lui  arrache  le  cœur  avec  ses 
doigts,  et  mange  ce  cœur  ;  il  fait  du  feu,  brûle  le 
reste  et  jette  les  cendres  au  vent  en  s'écriant  : 


6û54        «  Escoufles,  honis  soies  tu 

Et  tuit  li  autre  qui  or  sont... 
Ceste  dolor  dont  j'ai  tant  d'ire 
Fait  il,  me  vient  par  vo  lignage  : 
Par  ma  folie  et  par  l'outrage 
D'un  de  vous  perdi  jou  m'amie.  » 

Mais  il  regrette  d'en  avoir  tant  dit  devant  les  fau- 
conniers, et  prend  congé  d'eux  à  la  porte  du  château, 
sans  accepter  le  souper  qu'ils  lui  offrent;  il  est  obligé, 
dit-il,  de  retourner  chez  son  maître. 


Ce  soir-là,  le  comte  de  Saint-Gilles,  comme  c'était 
son  habitude  tous  les  jours  où  il  n'y  avait  pas  d'étran- 
gers au  château,  était  allé  manger  son  fruit  et  se 
mettre  à  l'aise,  au  coin  du  feu,  dans  la  chambre  des 
pucelles.  Belle  Aelis  savait  bien  l'égayer.  On  faisait 
cercle  autour  de  l'âtre.  Et  le  comte  ôtait  sa  chemise 
afin  de  se  faire  gratter. 


120  LA.    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIECLE 

7o3o       Après  souper;  quant  li  cuens  vint 
En  la  cambre  por  son  déduit, 
Que  c'on  apareilloit  son  fruit, 
11  se  despoille  por  grater, 
Et  ni  laisse  riens  a  oster 
Fors  ses  braies  ;  nis*  sa  chemise 
Li  a  celé  lors  du  dos  mise 
Ki  les  autres  vaint  de  biauté  : 
.1.  surcot  qui  n'est  pas  d'esté 
Li  revest  por  le  froit  qu'il  doute... 

La  comtesse  était  présente,  avec  ses  gens,  à  cette 
scène  de  famille.  Aelis  savait  se  rendre  plus  agréable 
que  personne,  en  ces  occasions-là  : 

70^8       Ele  estoit  toute  desliie 

En  .1.  frès  vair  pliçon  «ans  mances. 

Celés  erent  bêles  et  blances 

De  la  chemise  et  bien  tendans... 

Ele  a  son  destre  bras  geté 

Parmi  le  mingaut**  du  surcot 

Le  conte,  qui  son  cief  li  ot 

Mis  par  chierté  en  son  devant  ***. 

On  cause,  en  attendant  que  le  fruit  soit  cuit l  ;  et  le 
comte  parle  de  ses   fauconniers  qui   n'ont  rien   rap- 
porté de  la  rivière.  Il  ordonne  à  un  valet  qui  coupait^ 
des  poires  dans  un  hanap  de  bois,  d'aller  chercher  le 
maître  de  fauconnerie  pour  qu'il  donne  des   explica 

*même.  —  **  ouverture  ?   manche?  —  ***qui,    par  amitié,  lu 
avait  mis  sa  tète  sur  les  genoux. 

i.  Dans  Gilles  de  Ghin  (Ed.  de  Rciffenberg,  v.  091),  la  mai 
tresse  de  maison  fait  venir  en  pareil  cas,  «  en  liu  de  fruit  » 
«  por  déporter  ».  clous  de  girolle  et  noix  muguettes,  dattes 
figues  et  grenades. 


L  ESCOUFLE  121 

lions.  Le  maître,  d'abord  fâché  d'être  dérangé  si  tard, 
consent  pourtant  à  venir,  car  la  langue  lui  démange 
de  raconter  l'aventure  de  l'escoufle,  et,  en  outre,  «il 
espère  avoir  du  fruit.  »  «  Certes,  vous  en  aurez,  dit  le 
valet,  et  à  boire  aussi.  »  Il  comparaît  donc  dans  la 
salle.  Dès  qu'il  est  entré,  le  comte  procède  à  l'inter- 
rogatoire : 

7106        «  Maistre,  qu'avès  vos  hui 

Gaaignié  ?  N'el  me  celés  mie... 
C'est  aie  ;  mais  or  reparlons 
Quel  part  vos  fustes  et  comment 
La  cose  avint  si  faitement 
Que  vos  n'avés  riens  aporté.  » 

—  «  Sire,  fait  il,  j'ai  bien  esté 
Entor  vos  .vu.  ans  et  demi 
N'onques  mais,  par  l'ame  de  mi, 
Ce  ne  vi  que  j'ai  hui  veù, 

Que  j'ai  bien  en  rivière  eu 

.x.  faucons,  estre  les  terciaus*, 

N'onques  ne  poi  faire  de  ciaus 

\oler  aines**... 

Ains  m'en  reving  al  markais  querre  *** 

.11.  hairons  c'on  m'ot  enseigniés.  » 

—  Li  cuens  s'en  est  .111.  fois  seigniés, 
Et  puis  se  dist  :  «  Grant  merveille  oi  !  » 

Le  comte  est  encore  bien  plus  surpris  quand  il 
apprend  qu'un  fauconnier  d'occasion  a  mangé  le  cœur 
d'un  escoufle.  Il  s'en  dresse  sur  son  séant.  La  com- 
tesse et  Aelis  sont  extrêmement  intéressées  : 

7262        «  Sire,  car  li  mandés  qu'il  viengne 
A  vos  parler  ;  si  le  verres, 

*  outre    les    tiercelets.    —    **  canards.   —    ***  mais   m'en  revins 
chercher  au  marché. 


122  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIECLE 

Fait  la  contesse,  et  si  orrés 
La  merveille  qu'il  vos  dira...  » 

Le  maître  de  fauconnerie  ne  sait,  du  reste,  rien  de 
cet  homme,  si  ce  n '•  st  qu'il  a  nom  Guillaume.  Tandis 
qu'on  va  le  chercher,  car  le  comte  veut  absolument 
retenir  à  son  service  un  fauconnier  si  adroit.  Aelis, 
dont  le  nom  de  Guillaume  a  ravivé  les  douloureux 
souvenirs,  va  pleurer  dans  la  garde-robe.  C'est  en 
vain  que  la  comtesse  et  le  comte  essaient  de  la  ré- 
conforter. 

7348        Li  cuens  H  essue  ses  iols, 
Se  li  prie  qu'ele  s'esbate, 
Que  ja  tant  com  li  cuers  li  bâte 
Ne  li  laira  avoir  sou  [Irai  te... 
«  Yenes  ent,  douce  amie  ciere, 
Fait  li  cuens,  déduire  la  fors.  » 
Par  sa  blance  main  la  ra  lors 
Déduisant  remenée  au  fu. 

Cependant  Guillaume  est  arrivé.  Dès  qu'il  aper- 
çoit le  comte,  il  retire  son  manteau  et  salue  courtoi- 
sement : 

7068        «  Sire,  bone  nuit  et  bon  soir 

Fait  il,  vos  doinst  Diex,  et  ma  dame.  » 

Il  se  met  à  genoux  devant  le  comte,  en  attendant 
la  réponse. 

7376        "  Bone  aventure  vous  doinst  Diex, 

Fait  li  cuens,  biaus  amis,  biaus  frère.  » 
Puis  li  demande  dont  il  ère 
Et  se  ses  j>ere  est  gentils  bom. 


l'eSCOIFLE  123 

—  «  Sire,  en  ma  terre  le  dist  hom 
K'il  i'u  chevaliers.  »  —  «  Bien  puet  estre, 
Fait  li  cuens,  qu'ai  vis  et  a  Festre 
L'en  portés  vous  moût  bon  tesmoing.  » 

On  le  décide  enfin  à  raconter  son  histoire.  Aelis 
avait  les  yeux  fixés  sur  lui  ;  mais  elle  hésitait  à  le 
reconnaître.  Et  lui,  il  ne  la  reconnaissait  pas.  Il 
parla  et,  en  l'écoutant,  la  jeune  fille  eut  hien  envie 
de  lui  sauter  au  cou  ;  mais  elle  hésitait  encore  : 
«  Cet  homme  raconte  notre  histoire,  se  disait-elle  ; 
mais  qui  sait  s'il  ne  la  tient  pas  d' autrui  ?  »  Les  autres 
auditeurs,  suspendus  à  ses  lèvres,  regardaient  Guil- 
laume comme  si  c'avait  été  un  loup  hlanc.  Quand  il 
eut  terminé,  Aelis  courut  se  jeter  dans  ses  bras.  «  Mais 
où  est  la  bague  ?  »  demanda-t-elle.  Guillaume  avait 
fait  coudre  l'aumônière  à  la  ceinture  de  ses  braies. 
Les  pucelles,  le  comte,  sa  femme  se  précipitent 
pour  la  découdre.  Tout  le  monde  est  enchanté.  Et  le 
comte  d'autant  plus  que  Richard  de  Montivilliers, 
père  de  Guillaume,  se  trouvait  être  le  fils  de  sa  cou- 
sine germaine.  —  La  nouvelle  se  répandit  vite  et  fit 
sensation.  La  grande  chambre  «  celée  »,  c'est-à-dire 
au  plafond  orné,  s'emplit  de  sergents,  de  dames, 
de  demoiselles,  «  l'une  en  pliçon,  l'autre  en  che- 
mise »,  tant  on  avait  hâte  d'honorer  la  fille  de  l'Em- 
pereur : 

7760       Tel  joie  s'est  en  eles  mise 

Que  a  paine  les  laist  caucier*. 
Li  cuens,  por  la  feste  essaucier** 

*Qu'à  peine  les  laisse  chausser.  —  **  accentuer. 


I  a  i|  LA     SOCIETE     FRANÇAISE    AU     XIIIe    SIECLE 

Fist  on  la  sale  tirant  feu  faire  ; 
Des  cierges  et  du  luminaire 
Sambloit  que  la  maisons  arsist  *. 
Ains  nus  ni  reposa  ne  sist, 
Ançois  dancent  et  font  karoles. 

L'hôtelier  chez  qui  Guillaume  était  domestique 
s'était  mêlé  à  la  foule.  A  la  fin  il  dit  en  riant: 
«  Allons.  Guillaume,  il  est  temps  de  rentrer  à  la 
maison  ;  cependant,  si  cette  belle  demoiselle  me  prie 
que  je  vous  laisse  ici,  pour  lui  frotter  les  pieds,  j'y 
consens.  »  On  se  sépara  tout  en  joie.  Le  comte  et  la 
comtesse  firent  faire,  sous  leurs  yeux,  à  Aelis  un  lit 
comme  il  convenait  à  une  tille  d'Empereur.  Le  lit  de 
Guillaume  n'était  pas  loin... 

7876       De  Guilliaume  ne  de  s'amie 
Ne  sai  or  cb  11  ment  il  lor  fu, 
Car  cil  qui  siet  tranlant  au  fu** 
Se  caufe  volentiers  de  pris. 
Et  li  lit  sont  si  près  à  près 
Qu'il  ni  a,  je  cuit,  c'une  plance. 
Seulement  a  .1.  tor  de  hance 
Se  puet  ele  glacier***  lés  lui. 
Or  les  tairons  atant  mais  hui. 

Quand  ils  furent  levés,  vers  tierce****,  le  lendemain, 
le  comte  propose  à  son  cousin  de  le  faire  chevalier. 

7804        Les  vallès  mande  par  sa  terre 

Tous  cels  qui  de  lui  sont  tenant. 
Qui  or  veut  armes  maintenant 


: brûlât.  —  **  tremblant  au  feu.  —  ***  elle  peut,  d'un  seul  tour 
de  bancbe,  se  glisser...  —  ****neuf  beures  du  matin. 


l'escoufle  125 

A  iegne  a  la  court  et  se  li  die  : 
Pour  le  conte  de  Normandie 
Faire  honour  seront  adoubé. 

Après  la  cérémonie,  il  fut  convenu  qu'on  irait  en 
Normandie,  avec  une  retenue  de  deux  cents  cheva- 
liers, pour  installer  Guillaume  dans  son  héritage.  La 
comtesse  de  Saint-Gilles  accompagna  le  cortège  pen- 
dant un  bout  de  chemin  et  se  sépara  de  Guillaume 
et  d'Aelis  en  pleurant. 

Le  châtelain  cl'  «  Arches  »,  la  première  place  des 
domaines  de  feu  Richard  de  Montivilliers ',  jouait 
aux  dés,  lui  troisième  de  chevaliers,  lorsqu'on  vint 
lui  annoncer  que  l'héritier  du  comte  Richard  était  sous 
les  murs.  Il  s'empressa  de  lui  rendre  ses  devoirs  :  il 
lui  fit  tradition  de  sa  seigneurie  «  par  une  vergette 
qu'il  tint  »  ;  messire  Guillaume  l'en  revêtit  ensuite 
de  nouveau  ;  ils  s'embrassèrent  avec  effusion.  Toute 
la  population  d'Arches  se  porta  à  la  rencontre  du 
suzerain  légitime  : 

8i4o        ...  «  Vos  savés  bien  pieça 

Que  li  bons  quens  Richars  est  mors. 

C'est  damages,  mais  li  confors 

Est  mont  très  biax  et  li  restors... 
8208       Diex  !  Com  est  biaus  et  com  est  bêle 

Et  nostre  sire  et  nostre  dame  !  » 

Le  jeune  comte  reçut  le  même   excellent  accueil 


1.  Arches,  v.  8089,  en  rime  avec  messages.  S'agit-il  d'Arqués, 
comme  il  est  dit  à  la  p.  xx  et  dans  le  Glossaire  de  l'édition  ? 
On  aimerait  mieux  Pont-de -l'Arche  (cf.  v.  76),  si  cela  était 
possible. 


I2Ô  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIII0    SIÈCLE 

dans  toute  la  Normandie.  A  l'entrée  dans  Rouen, 
l'archevêque  embrassa  Aelis.  Guillaume,  le  comte 
de  Saint-Gilles  :  il  tint  le  frein  du  cheval  d'Aelis.  Il 
y  eut  de  grandes  démonstrations  de  curiosité  et  de 
joie,  et  de  riches  cadeaux  réciproques.  On  disait  que 
messire  Guillaume  était  son  père  tout  «  restoré  » 
(ressuscité).  C'est  alors  qu'eurent  lieu  les  noces  des 
deux  amants.  Enfin  le  comte  de  Saint-Gilles  se  dis- 
posa à  s'en  retourner  chez  lui,  non  sans  donner  à  son 
cousin  de  sages  avis  politiques  :  «  Méfiez-vous  des 
vilains...  ». 

83f)4       Fait  il  :  «  Cousins,  or  soies  sages, 
Et  s'amés  moût  tos  vos  norris*, 
Ke  princes  est  moût  au  larris  ** 
Quant  il  cou  [n'jaime  qu'amer  doit... 
Mors  est  H  haus  hon  qui  estruit*** 
^  ilain,  que,  quant  il  est  deseure, 
Jamais  n'iert  a  repos  nule  eure 
Qu'il  ne  pourquast  ****  anui  et  honte 
A  celui  qui  en  haut  l'amonte... 
Soies  larges  et  debonaire 
A  ceus  qui  vo  bon  père  amerent. 
A.vés  dont  veiï  com  il  erent  '} 
Tel  erent  lié  de  vo  venue, 
S'il  lor  eùst  desconeùe  7 
Ne  honte  fait  en  son  vivant, 
Ja,  tant  com  il  fuissent  poissant, 
N'eùssiés  si  en  pais  l'onor.  » 

Au  départir  des  Provençaux  et  des  Normands.  Guil- 
laume donna  au  comte  l'anneau  que  l'escoufle  avait 
emporté. 

*Vos  nourris,   vos  hommes  nobles.   —  **  dans  l'embarras.   — 
***  pourvoit.  —  ****  pourchasse.  —  7  indignité. 


L  ESCOUFLE  I27 

Trois  ans  s'écoulèrent  en  paix.  Le  nouveau  comte 
de  Montivilliers  était  très  généreux  et  très  beau  sous 
les  armes  : 

848a       Plus  bel  tenoit  par  les  enarmes 
L'eseu  devant  lui  en  cantel 
Que  dame  ne  fait  son  mantel 
Qui  tient  le  nés  el  sebelin*... 

La  comtesse  Aelis  distribuait  aussi  tout  ce  qu'elle 
avait  aux  «  franches  dames  »  du  pays.  Et  jamais  il 
n'y  avait  de  querelle  entre  les  époux. 

La  renommée  finit  par  apporter  ces  nouvelles  jus- 
qu'à Rome.  Or,  l'Empereur  était  mort  depuis  long- 
temps, et  il  n'avait  pas  eu  de  successeur.  Dans  l'Em- 
pire, au  lieu  d'un  seigneur,  il  y  en  avait  cent,  ou 
plus.  Alors  les  Romains  se  réunirent  en  parlement  et 
procédèrent  à  l'élection  de  Guillaume.  Une  dépu- 
tation  de  Lombards  se  rendit  à  Montivilliers  pour 
lui  offrir  la  couronne.  Il  accepta,  malgré  la  tristesse 
de  ses  vassaux,  et  partit.  Aelis  emmena  de  Nor- 
mandie vingt  demoiselles  et  Guillaume  plus  de  deux 
cents  chevaliers. 

A  Rome,  capitale  de  l'Empire,  réception  incom- 
parable. La  dame  de  Gènes,  mère  de  Guillaume,  était 
présente,  ainsi  que  le  roi  de  Sicile.  On  avait  jonché 
el  tendu  toute  la  ville.  Les  bourgeois  avaient  exposé 
aux  fenêtres  ce  qu'ils  avaient  de  plus  précieux.  Le  cou- 

*  Il  tenait  mieux  de  côté,  devant  lui,  l'écu  par  les  poignées 
intérieures  que  dame  ne  fait  son  manteau  qui  tient  le  nez 
dans  ses  fourrures. 


128  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al      Mil      SIÈCLE 

ronnement,  par  le  pape,  lui  lixé  à  la  Pentecôte,  qui 
tombait  quinze  jours  plus  tard.  —  L'auteur,  visible- 
ment fatigué  par  la  description  de  tant  de  fêtes  suc- 
cessive-, et  qui  a  épuisé  depuis  longtemps  les  hyper- 
boles et  les  lieux-communs  usuels,  n'insiste  guère,  si 
ce  n'est  sur  la  toilette  de  l'Impératrice,  et  fait  bien. 
Il  se  contente  de  remarquer  qu'on  voyait  partout  des 
jongleurs  «  traînant  »  les  draps  de  soie  et  les  her- 
mines dont  on  leur  avait  lait  cadeau,  et  que 

9008        Li  donois  et  li  acuintiers* 

Des  che\aliers  el  des  puceles 
I  fist  maintes  amors  noveles... 

Parla  suite.  l'Empereur  Guillaume  et  l'Impéra- 
trice Aelis  régnèrent  tranquillement,  jusqu'à  leur 
mort.  Mais  nous  en  avons  dit  assez  : 

90^8  Ne  vous  voel  or[e]  dire  avant 
Conment  il  esploitierent  puis. 
Que  jou  ne  sai  u  jou  ne  puis. 
Pour  ce,  si  l'estuet  remanoir. 

Dans  une  sorte  de  post-scriptum,  l'auteur  exprime 
le  vœu  que  son  roman,  avant  d'être  connu  en  France, 
aille  au  comte  de  Hainaut,  amateur  éclairé,  qui  le 
mettra  «  en  autorité  »,  c'est-à-dire  à  la  mode. 

906a        Hom  m'a  tant  bien  de  li  conté 

Que  jou  ne  voel  que  l'ait,  s'il  non. 

Pour  çou  qu'il  est  de  tel  renon 

Veut  jou  qu  il  [l'Jait  tous  premerains... 

Et  j'en  ère  a  lui  acointiés 

S'il  i  ot  cose  qui  li  plaise  **... 

*  Le  flirt  et  la  familiarité.  —  **  el  cela  me  fera  entrer  en  rela- 
tions avec  lui,  s'il  y  a  chose  qui  lui  plaise. 


L  ESCOUFLE  129 

Il  craint  pourtant  que  ce  titre.  YEscouJIe,  n'effa- 
rouche le  bon  comte.  Ce  «  nom  »,  qui  esl  celui  d'un 
oiseau  méprisé,  déplaît,  a  déplu,  peut  déplaire.  Mais 
il  faut  bien  que  le  roman  s'appelle  comme  le  conte 
dont  il  est  tiré.  D'ailleurs,  la  rose  nait  d'une  épine. 
Tel,  sons  un  titre  malheureux,  le  récit  des  aventures 
de  Guillaume  et  d'Aelis  : 

9100        On  fait  par  bien  povre  seurnon 

A  cort  connoistre  maint  preudome. 

La  conclusion  dernière,  c'est  l'exaltation  de  la 
gentillesse,  par  quoi  Ton  arrive  à  tout.  Ce  roman  est 
pour  les  rois  et  pour  les  comtes.  Nul  ne  pourrait 
rester  vilain  qui  l'aurait  bien  écouté  : 

9062        Mais  nus  hom  ne  porroit  manoir 
En  vilenie  longuement. 
Pour  qu'il  prestast  entièrement 
A  escouter  cuer  et  oreilles 
Cest  roumant  et  les  grans  merveilles 
Que  cil  dui  fisent  en  enfance. 


FLAMENCA 


Le  roman  de  Flamenca  aurait  disparu  toul  entier  si  le 
manuscrit  mutilé  de  Carcassonne  (xme  siècle)  qui  en 
contient  la  plus  grande  partie  avait  été  détruit,  car  il 
semble  qu'il  ait  été  peu  lu  et  il  n'a  jamais  été  cité  au 
moven  âge.  Il  est  connu  depuis  i838  par  L'analyse  qu'en 
donna  Raynouard  dans  les  Notices  et  extraits  îles  manus- 
crits. M.  P.  Meyer  en  a  publié  la  première  édition,  ac- 
compagnée d'une  traduction,  au  début  de  sa  carrière 
(Le  roman  de  Flamenca,  publié  d'après  le  manuscrit  unique 
de  Carcassonne.  Paris,  1 803,  in-8)  ;  il  en  a  entrepris,  plus 
tard,  une  seconde  édition  dont  le  t.  Ier,  qui  contient  le  texte 
et  un  glossaire,  a  paru  en  iqoi  cbez  Bouillon.  «  Je  m'es- 
time heureux,  dit  M.  P.  Meyer  dans  son  Avant-propos, 
d'avoir  pu.  après  trente-cinq  ans,  refaire  l'œuvre  princi- 
pale de  ma  jeunesse,  et  j'ai  l'espoir  que  la  seconde  édition, 
publiée  dans  de  meilleures  conditions  que  la  première, 
sera  plus  digne  d'un  poème  que  je  regarde  comme  l'un 
des  jovaux  de  la  littérature  du  moven  âge.  »  Sur  cette 
seconde  édition,  voir  A.  Thomas  dans  le  Journal  des 
Savants,  looi,  p.  363-3-4.  et  C.  Chabaneau  dans  la 
Revue  des  langues  romanes,  \h\   (1902),  p.  5-^3. 

En  1860,  M.  P.  Meyer  était  disposé  à  placer  la  date 
de  la  composition  du  poème  «  entre  1220  et  1200  ». 
M.  Ch.  Révillout  a  apporté,  sur    ce    point,  des  observa- 


FLAMENCA  IOI 

tions  nouvelles  {De  la  date  possible  du  roman  de  Fla- 
tnenca,  dans  la  Revue  des  langues  romanes,  VIII,  1870, 
p.  5-i8)  '.  —  L'auteur  du  roman  a  pris  le  soin  singulier 
de  dater  tous  les  incidents  de  l'histoire  de  Flamenca 
d'après  le  calendrier  liturgicpie  d'une  année  où  le 
dimanche  de  Quasimodo  tombait  la  veille  du  i''T  mai 
(ci-dessous,  p.  i52-i 57) ,  c'est-à-dire  d'une  année  où  la 
fête  de  Pâques  avait  été  célébrée  le  a3  avril.  Or,  de  l'an 
mil  au  xivf'  siècle,  il  n'y  a  eu  que  trois  années  dans  ce 
cas:  ii3(),  1223,  1234-  La  première  de  ces  dates  ne 
convient  pas,  pour  bien  des  raisons  ;  la  seconde  non 
plus,  parce  que  l'auteur  spécifie  que,  l'année  qui  suivit 
colle  des  amours  de  Guillaume  et  de  Flamenca,  Pâques 
tomba  «  de  bonne  heure  »  :  or,  en  122A,  Pâques  fut  le  i4 
avril  ;  1234  convient  mieux  car,  en    1235,  Pâques  fut  le 

avril  (quinze  jours  plus  tùt  qu'en  1234)-  D'autres 
circonstances  chronologiques  concourent  d'ailleurs  à  éta- 
blir que  le  poète  a  situé  son  récit  dans  le  courant  de  l'année 
1234-  —  Cela  posé,  il  est  plus  que  probable  qu'il  n'a 
pas  écrit  avant  ni  longtemps  après  1234  :  et  «  il  est  bien 
difficile  de  ne  pas  croire  qu'un  tel  choix  aura  été  déterminé, 
soit  par  l'époque  même  des  événements  racontés  dans  le 
poème,  soit  par  la  coïncidence  de  l'année  adoptée  par  le 
poète  avec  le  temps  où  fut  composée  son  œuvre  ».  Il  y 
a  en  vérité  bien  peu  de  chances  pour  cpie  le  poète  ait 
Wxé,  arbitrairement,  la  date  de  Pâques  au  23  avril,  «  sauf 
à  calculer,  à  l'aide-d'un  comput,  la  date  de  toutes  les 
autres  fêtes  mobiles  dont  il  avait  besoin  »  :  il  avait  vu, 
personnellement,  s'écouler  une  année  de  ce  type-là2. 

Quant  au  nom  de  l'auteur  «  nous  ne  devons  pas  espérer 

1.  Cf.  Romania,  V,  p.  122. 

:>..  Il  subsistait  un  doute  dans  l'esprit  de  M.  Révillout  parce 
qu'il  s'étonnait  à  bon  droit  que  les  indications  du  roman  rela- 
tives au  calendrier  lunaire  ne  concordassent  pas  avec  les  phases 
de  l'année  123^.  Voir  plus  loin,  pp.  160  et  178. 


l32  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIl"    SIÈCLE 


•fYill- 


de  le  jamais  connaître,  .:i  moins  qu'on  vienne  à  dé 
vrir  un  manuscrit  plus  complet  ».  —  Dès  i865  M.  P. 
Meyer  avait  naturellement  remarqué  le  hors-d'œuvre, 
d'allure  très  personnelle,  mais  énigma tique,  que  forment 
les  vers  1722-1736  du  poème  :  mais  il  n'avait  pas.  en  tra- 
duisant ce  passage,  serré  le  texte  de  très  près  et  personne 
ne  l'a  expliqué  depuis.  Le  voici.  Il  s'agit  des  bienfaits 
que  Guillaume  de  Neversfaisait  pleuvoir  sur  les  jongleurs 
bons  ou  mauvais. 

Ben  fcir'  [ait]al  le  seners  d'Àlga 

Si  tan  ben  faire  o  pogues  ; 

E  pero,  si  dreitz  corregues. 

Atertan  li  degra  valor, 

Car  volontier  fa  som  poder, 

En  passa  poder  ben  soven  ; 

Quar  eu  sai  ben  ques  el  despen 

En  1  an  cen  ves  en  un  jorn  tan 

Com  a  de  renda  en  tôt  l'an. 

Del  sieu  ben  dir  110  m'antremet, 

Mais,  si  non  fos  pen  Bernardet. 

De  quem  sap  mal  quar  plus  non  l'ama, 

E  nonperquan  ges  non  s'en  clama 

Ben  pogra  dir.  senes  mentir. 

Que  lausan  lui  nom  puesc  fallir'. 

Est-ce,  ici,  Bernardet  lui-même  qui  dit  «  Je  »  ? 
Qu'est-ce  que  Bernardet  ?  Et  quel  est  ce  seigneur  d'Alga 
dont  la  fortune  n'égalait  pas  la  libéralité  2  ?  C'est  ce  qufl 

1.  Le  seigneur  d'Alga  en  ferait  bien  autant,  s'il  pouvait;  pour 
être  juste,  il  faudrait  lui  en  savoir  gré  comme  du  fait,  car 
volontiers  il  fait  ce  qu  il  peut  et  va  souvent  au  delà  de  son  pou- 
voir. Car  je  sais  bien  que  cent  fois  par  an  il  dépense  ses  revenu! 
d'une  année.  Je  ne  mêle  pas  de  faire  son  éloge,  mais,  n'était  le  cas 
de  Bernardet,  qu'il  a  tort  de  ne  pas  aimer  davantage  et  qui  pour- 
tant ne  se  plaint  pas.  je  pourrais  bien  dire,  sans  mentir,  qu  en  le 
louant  on  ne  peut  pas  se  tromper. 

2.  C.   Cbabaneau  {Revue  des  langues  romains,    \e  série,  II, 


FLAMENCA  ]  33 

on  espère  apprendre,  s'il  est  possible  de  le  savoir,  dans 
e  tome  II  de  la  nouvelle  édition,  qui  contiendra  l'Intro- 
duction et  une  traduction  revisée. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  énigme,  le  roman  contient 
quelques  autres  indications  incidentes  sur  celui  qui  l'a 
écrit.  Assurément  il  connaissait  très  bien  Bourbon  et  les 
environs  de  Bourbon  (p.  1 64)  et  il  s'intéressait  fort  à  la 
famille  de  Nevers  (p.  1 02)  ' .  Tout  fait  supposer  qu'il 
■tait  jongleur  de  profession.  II  était  très  lettré,  car  il  cite 

ouramment  Ovide,  d'autres  auteurs  anciens,  et  plusieurs 
romans  français,  depuis  Gui  de  Nanteuil  jusqu'à  Audi- 
jiev.  Enfin  il  était  extraordinairement  au  courant  du 
:omput  et  des  usages  liturgiques,  quoiqu'il  n'ait  en 
lucune  manière  l'air  d'avoir  été  un  homme  pieux, 
:rovant  ou  simplement  révérencieux. 


],  p.  io3)  a  proposé  de  reconnaître  dans  le  seigneur  d'Alga, 
jui  fut  très  probablement  un  des  protecteurs  de  l'auteur  de  Fla- 
mmea,  un  membre  de  la  maison  de  Roquefeuil,  «  car  Alga, 
:hàteau  aujourd'hui  détruit,  mais  dont  les  ruines  sont  impo- 
;antes,  était  le  lieu  principal  de  la  seigneurie  de  Roquefeuil  ». 
Daude  de  Pradas  a  célébré  deux  frères  de  cette  maison,  une  de 
•elles  qui  après  la  guerre  des  Albigeois  se  rallièrent  avec  éclat 
iux  Français  du  [Nord  :  Raimon,  qui  fut  le  beau-père  d'Hugues  IV 
le  Rodez,  et  Arnaud,  qui  épousa  Réatrice  d'Anduze  en  1228  et 
lont  le  fils  s'intitulait  seigneur  d'Alga  en  1276.  —  A/ga  est 
ujourd'hui  Algues,  dans  la  commune  de  Nant,  arrondissement 
le  Millau  (Aveyron). 

1.  Archambaut  VI  de  Bourbon,  qui  vivait  en  1234,  avai 
pousé  Béatrice,  fille  de  Dreu  de  Mello,  connétable  de  France 
M. -A.  Chazaud,  Etude  de  la  chronologie  des  sires  de  Bourbon. 
loulins,  1860,  p.  200).  Le  comte  de  Nevers  et  de  Forez,  Guy  IV, 
vait  épousé  sa  sœur,  Mabaut  de  Bourbon,  veuve  en  premières 
oces  du  comte  Hervé  de  Nevers.  Le  comte  de  Nevers  était 
onc  le  beau-frère  d'Archambaut,  qui  l'appelle  son  frère  dans 
me  charte  de  février  1234  (Inventaire  des  Titres  de  Nevers, 
>.  p.  le  comte  de  Soultrait.  Nevers,  1873,  in-4,  p.  487). 


Io4  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    Vin      SIECLE 

L'anonvme  qui  a  écrit  Flamenca*  avait  beaucoup  de: 
talent.  On  ou  jugera.  Non  seulement  son  œuvre  est! 
unique  dans  ce  qui  reste  de  l'ancienne  littérature  pro-l 
vençale,  mais  elle  domine  sensiblement  tout  ce  que  nous! 
connaissons,  dans  le  même  genre,  de  l'ancienne  littéra-1 
ture  française.  Combien  v  a-t-il,  dans  l'ancienne  littéra-j 
ture  française,  d'œuvres  de  la  longue  haleine  qui  donnent" 
encore  aujourd'hui  l'impression  d'être  tout  à  fait  libres, 
fraîches,  spirituelles  et  vivantes'.1  Il  v  a  dans  Flamenca  und 
partie  périssable  —  probablement  celle  où  l'auteur  esti- 
rhait  qu'il  avait  le  mieux  réussi,  —  ces  interminables! 
monologues  de  Guillaume,  ornées  de  pointes,  sur  la  méta- 
physique et  la  psychologie  de  l'Amour:  mais  le  reste  est] 
d'une  simplicité  toute  moderne,  et  souvent  exquise.  Lors- 
qu'on pense  qu'il  s'en  est  fallu  de  peu  qu'une  œuvre) 
pareille  se  perdit,  et  cpic  le  genre  des  novas,  dont  Fla-i 
menca  est  presque  le  seul  spécimen  connu,  fut  très  floris-j 
sant  dans  les  pays  provençaux  à  la  fin  du  xn°  et  au  com-( 
mencement  du  xme  siècle,  on  ne  doute  pas  qu'il  v  ait(i 
eu  jadis  bien  des  gens  d'esprit  qui  ont  passé  sans  laisser}! 
de  traces. 

Pour  l'histoire  des  sentiments  et  des  mœurs  vers  l'avèçl 
nement  de  Louis  IX,  le  roman  de  Flamenca  est,  sansi1 
contredit,  une  source  incomparable. 


Un  jour  le  comte  Gui  de  Nemours    dit  à  ses  con-| 
seillers  :  «  J'ai  longtemps  désiré  l'alliance  de  messii 
Archambaut  de  Bourbon  et  voici  qu'il  me  mande  pa 

i.  Ce  titre  a  été  donné  par  Raynouard.  Comme  les  derniers1 
feuillets,  le  premier  manque  dans  le  ms.  unique.  11  est  très  pos-i 
sible  que  le  titre  ancien  fût  :  «  Guillaume  de  Noers.  » 


FLAMENCA  l35 

son  anneau  qu'il  épousera  ma  fille  Flamenca,  si  je 
veux  bien.  D'autre  part,  le  roi  esclavon  me  fait  sa- 
voir la  même  chose.  Mais  j'aime  mieux  que  Fla- 
menca soit  châtelaine,  et  la  voir  quelquefois,  que 
reine,  et  m'en  séparer  à  jamais.  »  Les  gens  de  Guide 
Nemours  approuvèrent,  car  «  sire  Archambaut  vous 
serait  plus  utile,  en  cas  de  besoin,  qu'un  roi  esclavon 
ou  hongrois  ».  Madame  de  Nemours  consentit.  Et  la 
demande  d' Archambaut  fut  agréée. 

A  cette  heureuse  nouvelle,  le  sire  de  Bourbon  dé- 
cida de  se  mettre  en  route,  dès  le  dimanche  suivant, 
avec  cent  chevaliers  et  quatre  cents  écuyers  : 

84        «  Nos  tuit  portarem  un  seinal, 
E  l'escudier  seran  égal 
E  de  vestirs  e  de  joven, 
De  bons  aips  e  d'e[n]senhamen. 
Armas  de  fer  et  entresein [z], 
Sellas  e  escutz  de  nou  teinz, 
D'un  semblan  e  d'una  color, 
Portarem  tut,  e  l'auriflor... 
.l.  saumiers  nos  an  ops... 
Non  vol  negus  trotiers  i  an1.  » 

Le  comte  de  Nemours,  averti  de  la  prochaine  ar- 
ivée  de  son  futur  gendre,  chargea  son  fils  des  prépa- 
atifs  de  la  cour  solennelle  qu'il  convenait  de  tenir  a 
ette  occasion  :  «  N'épargne  rien  ;  à  qui  te  demandera 

i.  «  Nous  porterons  tous  même  enseigne,  et  les  écuyers 
liront  égaux  et  de  costume  et  de  jeunesse,  de  bonnes  manières 
lit  de  courtoisie.  Armes  de  fer  et  armoiries,  selles  et  écus  peints 
le  neuf,  d'un  semblant  et  d'une  couleur,  nous  porterons  tous, 
|t  l'oriflamme...  Il  nous  faudra  cinquante  bêtes  de  charge.  Je 
le  veux  pas  que  personne  aille  à  pied.  » 


1 36  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIÈCLE 

cent  sous,  donne  dix  marcs.  »  Il  envoya  des  messagers 
en  tournée,  avec  des  lettres,  pour  inviter  tous  ses  amis 
et  faire  paix  ou  trêve  avec  ses  ennemi-,  afin  que  per- 
sonne ne  manquât  à  la  fête.  Tous  les  riches  hommes 
v  vinrent  en  effet,  de  huit  journées  à  la  ronde,  au1 
lendemain  de  la  Pentecôte.  Belle  cour,  riche  et  plé- 
nière.  Jamais  il  n'y  eut  tant  de  vair  et  de  gris,  de 
draps  de  soie  et  de  laine  aux  foires  de  Lagnv  ou  de 
Provins.  L'affluence  fut  telle  que,  la  ville  de  Ne- 
mours étant  pleine,  on  dressa  des  pavillons  dans  les 
prairies  d'alentour;  il  y  en  avait  des  jaunes,  des 
blancs,  des  rouges,  plus  de  cinq  cents;  les  aigles,  sur 
les  pommes  dorées  au  sommet  des  tentes,  brillaient; 
la  plaine  flamboyait  au  soleil.  Toute  une  bande  de 
jongleurs  était  là.  qui  gagnaient  tout  ce  qu'ils  vou- 
laient :  pour  recevoir,  ils  n'avaient  qu'à  demander. 
On  savait  bien  mieux  vivre  en  ce  temps-là  qu'au- 
jourd  hui. 

Le  dimanche,  de  bon  matin.  Arçhambaut  était 
déjà  vêtu  et  chaussé  quand  le  comte  entra  dans  sa 
chambre,  le  salua  de  la  part  de  Flamenca,  et  le  prit 
par  la  main  pour  le  conduire  chez  celle-ci.  «  Sire 
Arçhambaut.  dit  le  comte,  voici  votre  épouse;  s7i 
vous  plaît,  prenez-la.  »  «  Si  elle  ne  s'y  oppose  pas, 
dit  Arçhambaut,  je  ne  pris  jamais  rien  si  volontiers.» 
La  pucelle  sourit  et,  sadressant  à  son  père:  «Mon- 
seigneur, dit-elle,  on  voit  bien  que  je  suis  à  vous, 
puisque  vous  me  donnez  si  aisément  ;  mai-,  puisqu'il 
vous  plaît,  j'y  consens.  »  Ces  mots:  «  J'y  consens» 


FLAMENCA  I07 

plurenl  tant  à  Archambaut  qu'il  ne  put   se  tenir  de 
presser  la  main  qu'on  lui  tendait. 

Les  noces  furent  célébrées.  La  messe  de  mariage 
et  le  repas  qui  suivit  durèrent  longtemps,  au  déplai- 
sir d' Archambaut.  Mais  n'insistons  pas.  Cette  nuit-là, 
Archambaut  fit  de  Flamenca  «  dame  nouvelle  »,  car 
il  était  passé  maître  en  cela  ;  elle  ne  se  plaignit  de  rien 
et  ne  réclama  pas.  —  Après  huit  jours  de  fêtes,  la 
cour  se  sépara,  mais  Archambaut  en  réunit  une  autre 
chez  lui,  à  Bourbon,  encore  plus  magnifique.  Tous 
sont  mandés,  tous  y  viendront.  Chacun  s'occupe  de 
décorer  les  rues  de  tentures  et  de  banquettes.  D'énor- 
mes provisions  sont  accumulées  :  outardes,  cygnes, 
perdrix,  canards,  chapons,  oies,  poules  et  paons, 
lapins,  lièvres,  chevreuils,  cerfs,  sangliers,  ours,  etc. 
Rien  ne  manque  dans  les  hôtels:  légumes,  avoineet 
cire.  Epices,  encens,  cannelle  et  poivre,  girofle, 
macis,  zédoaire,  on  en  avait  fait  tant  apporter  qu'à 
tous  les  carrefours  de  la  ville  on  en  brûlait  à  plein 
chaudron  :  cela  sentait  aussi  bon  qu'à  Montpellier 
lorsque  les  épiciers  pilent  leurs  drogues,  vers  Noël. 
Cinq  cents  paires  de  vêtements,  tous  de  pourpre 
à  or  battu,  mille  lances,  mille  écus,  mille  épées, 
mille  hauberts,  mille  destriers  en  bon  état  sont  pré- 
parés pour  les  jeunes  gens  qui  recevront  d'Archam- 
baut  les  armes  chevaleresques. 

Le  roi  et  la  reine  de  France  ne  dédaignèrent  pas 
d'honorer  cette  assemblée  de  leur  présence.  Ils  arri- 
vèrent la  veille  de  la  Saint-Jean,  avec  un  cortège  qui 
se  déroulait  sur  plusieurs  lieues  de  long.  Il  y  eut  des 


l38  LA    SOCIÉTK    FRANÇAISE    AL     Mil'     SIECLE 

gens  qui  ne  fuient  pas  contents  que  les  dames  ne 
voulussent  pas  qu'on  leur  vint  faire  la  cour  ;  mais 
elles  étaient  fatiguées  à  cause  de  la  chaleur  et  de  la 
chevauchée  Toutefois,  elles  se  remirent  bientôt.  A 
l'heure  de  none*  on  servit  ce  qui  convient  un  jour  de 
jeûne,  des  poissons,  et  les  fruits  de  la  saison,  poi- 
res (!)  et  cerises.  Le  jour  de  la  Saint-Jean,  l'évêque 
de  Clermont  chanta  la  grand'messe  et  prêcha  sur 
Nutre-Seigneur  qui  aima  Jean  au  point  de  l'appeler 
«  plus  que  prophète  >■■  ;  il  défendit  ensuite,  de  par  le 
roi,  que  personne  quittât  la  cour  avant  quinze  jours  : 
telle  serait  la  durée  des  fêles.  A  la  sortie  de  l'église, 
le  roi  conduisit  Flamenca  jusqu'au  palais,  où  le 
manger  était  préparé.  Salle  immense,  pleine  de  che- 
valiers, de  dames,  de  demoiselles,  de  leurs  gens,  de 
damoiseaux,  de  serviteurs,  de  jongleurs.  Quand  cha- 
cun se  fut  lavé  et  essuyé  les  mains  avec  des  ser- 
viettes de  toile  fine,  tous  s'assirent,  les  dames  d'abord, 
non  pas  sur  des  bancs,  mais  sur  des  coussins  de 
diaspre.  Pour  le  menu,  toutes  les  bonnes  choses  que 
produisent  l'air,  la  terre  et  les  abîmes  de  la  mer  avaient 
été  mises  à  contribution.  Il  y  en  eut  plus  d'un,  pour- 
tant, qui  se  laissa  pâtir  sans  profiter  de  ces  bonnes 
choses,  ébloui  par  l'incomparable  grâce  de  Flamenca. 
Les  femmes  elles-mêmes  admiraient  la  nouvelle  dame 
de  Bourbon  ;  et  quand  les  femmes  admirent  la  beauté 
d'une  rivale,  vous  pouvez  croire  quelle  est  belle  : 
si  elles  avaient  trouvé  à  redire,  elles   ne  s'en  seraient 

trois  heures  de  l'après-midi. 


FLAMENCA  IDQ 

pas  privées.  Le  repas  terminé,  on  se  lava  de  nou- 
veau ;  puis,  suivant  l'usage,  on  fit  circuler  le  vin, 
avant  que  les  nappes  fussent  ôtées  1.  Après  quoi,  les 
jongleurs  se  levèrent  et  firent  de  leur  métier.  Les 
uns  jouèrent  de  la  harpe,  les  autres  de  la  vielle,  d'au- 
tres encore  de  la  flûte,  du  fifre,  de  la  gigue,  de  la 
rote,  de  la  cornemuse,  du  chalumeau,  de  la  man- 
dore,  etc.  Il  y  avait  des  bateleurs  ou  montreurs  de 
marionnettes,  des  faiseurs  de  tours  et  des  acrobates. 
Quiconque  savait  un  nouvel  air  de  vielle  (violadura); 
une  chanson,  un  discort,  un  lai,  se  mettait  en  avant 
de  son  mieux.  Les  conteurs  tiraient  parti  de  leur 
répertoire:  celui-ci  contait  de  Priam,  et  celui-là  de 
Pyrame  ;  d'autres  de  la  belle  Hélène,  d'Ulysse,  d'Hec- 
tor, d'Achille,  d'Enée  et  de  Didon  la  dolente,  de 
Lavinië,  de  Polynice,  de  ïydée  et  d'Étéocle, 
d  Alexandre,  de  Cadmus,  de  Jason,  de  Narcisse,  de 
Plutonet  d'Orphée,  d'Héro  et  de  Léandre,  de  Dédale 
et  d'Icare,  de  Goliath  et  de  David,  de  Samson  et  de 
Dalila,  de  Jules  César  qui  passa  tout  seul  la  mer 
sans  invoquer  Notre  Seigneur  et  sans  trembler,  de  la 
Table  Ronde  et  de  Charlemagne,  du  valet  de  Nan- 
leuil  et  d'Olivier  de  Verdun  ;  un  autre   enfin  récitait 

i .   On  lit  ensuite  : 

588       Bels  conseillers  ab  granz  ventaillas 

Aportet  hom  davan  cascu, 

Ques  anc  us  non   failli  ad  u  ; 

Aqui  s   poc,   quis  vol,   acoutrar. 
«  On  apporta  ensuite  devant  chacun  de  beaux  coussins  avec  de 
grands  éventails  (?)  ;  qui  le  voulut  put  s'appuyer.  »  Passage  dou- 
teux. 


140  LA    Simimi      ll;\M    USE     \I      Mil      SIECLE 

la  chansoD  de  Marcabru.  Et  tout  cela  produisait  un 
grand  brouhaha  dans  la  salle.  — ■  «Chevaliers,  dit 
enfin  le  roi,  lorsque  Les  écuyers  auront  mangé, 
faites  seller  vos  chevaux,  et  nous  irons  jouter  de- 
hors;  mais,  en  attendant,  la  reine  va  donner  le  si- 
gnal de  la  danse,  avec  Flamenca,  ma  douce  amie, 
cl  moi-même  j'y  prendrai  pari  : 

-■'.o        Levas  tut  sus  :  tragon  s'en  lai 

Aquist  juglar  per  miei  los  des'.  » 

Chevaliers,  dames  et  pucelles  se  prennent  aussitôt 
par  les  mains.  Deux  cents  jongleurs,  bons  joueurs 
de  vielle,  se  placent  deux  par  deux  sur  les  banc-  el 
viellent  des  airs  de  danse.  Les  dames  font  d'amou- 
reuses feintes.  On  s'amuse  comme  en  paradis.  «  Ce 
n'est  pas  tous  les  jours  la  Saint-Jean  »,  comme  dit 
Convoitise  à  Mesquinerie  désolée  de  voir  une  fête  si 
joyeuse. 

Cependant  les  écuyers  amènent  les  chevaux 'har- 
nachés, couverts  d'armoiries  et  de  grelots.  Les  hom- 
mes  -'arment  et  les  daine-  s'asseoient  aux  fenêtres 
pour  mieux  voir  ceux  emi  vont  lutter  pour  l'amour 
d'elles. 

Ce  jour-là,  sire  Archambaut  ne  perdit  pas  son 
temps,  car  il  arma  de  ses  propres  mains  neuf  cent 
quatre-vingt-dix-sept  chevaliers,  qui  vinrent  à  pied 
au    palais  en  chausses  de    soie    «rouée»*.    Le    roi 

*  ornée  de  dessins  en  forme  de  roue. 

i.  «  Levez-vous  sus  ;  que  ces  jongleurs  se  retirent  parmi  les 
tables 


FLAMENCA  1 1\  I 

leur  donna  pour  étrenne  de  mettre  toute  leur  peine 
en  amour,  et  prit  part,  de  sa  personne,  à  la  joute.  Il 
avait  fixé,  au  haut  de  sa  lance,  une  manche  qu'une 
dame  — je  ne  sais  qui  —  lui  avait  donnée.  La  reine 
en  fut  fort  offensée,  car  elle  pensa  bien  que  cette 
manche  était  un  gage  d'amour.  Or,  elle  s'imagina 
que  l'objet  aimé  du  roi  son  époux,  c'était  Flamenca, 
et  elle  fit  mander,  sans  délai,  Archambaut.  Elle  dit 
à  Flamenca,  qui  était  assise  à  côté  d'elle  :  «  Je  parle- 
rai à  sire  Archambaut,  dame,  s'il  vous  plait.  »  Fla- 
menca, ainsi  congédiée,  quitta  la  place  et  s'en  alla  à 
la  fenêtre  voisine,  jonchée  de  palmes  et  de  jonc,  où 
la  comtesse  de  Nevers  était  installée  ;  elle  s'y  fit  un 
coussin  de  son  manteau  et  continua  à  regarder  les 
jouteurs,  tandis  que  la  reine  confiait  à  Archambaut 
ses  craintes  et  ses  soupçons.  —  Le  sire  de  Bourbon 
fut  ému,  sans  être  persuadé  d'abord.  Mais,  comme 
il  conseillait  à  la  reine  de  ne  pas  se  laisser  aller  à  la 
jalousie,  celle-ci  secoua  la  tête  :  «  Dites-vous  que 
vous  ne  serez  pas  jaloux  aussi  ?  Par  Dieu,  vous  le 
serez,  et  non  sans  raison!  »  Au  fond,  il  était  plus  af- 
fecté qu'il  ne  le  laissait  paraître.  Désormais,  plus  de 
repos  pour  lui.  Ah  !  quel  péché  !  Archambaut  a 
contracté  en  cet  instant  un  mal  dont  il  ne  guérira 
plus  que  quand  il  aura  sujet  d'en  souffrir  ! 

Vrchambaut  prit  congé  de  la  reine  pour  assister  à 
l'adoubement,  parle  roi, de  Thibaut,  comte  de Blois, 
et  de  quatre  cents  de  ses  cousins  et  parents.  Mais  il 
était  de  très  mauvaise  humeur.  «  Fais  sonner  les 
vêpres  »,  dit-il  à  son  écuyer.  Les  dames  qui  étaient 


I   1 1>  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al     Mil"    SIÈCLE 

aux  fenêtres  furent  très  étonnées  d'entendre  le-  clo- 
ches :  «  Eh  quoi  !  s'écrièrent-elles,  il  n'est  pas  encore 
none,  et  on  sonne  déjà  les  vêpres,  nous  ne  partirons 
pas  d'ici  avant  la  fin  du  tournoi  !  »  Mais  le  roi  donna 
l'exemple.  Il  rentra  au  palais.  Comme  sage  et  bien 
appris,  il  s'offrit  à  conduire  Flamenca,  dame  de 
céans.  Après  1rs  vêpres,  il  la  ramena  pareillement 
au  château.  La  reine  et  Archambaut  remarquèrent 
qu'à  l'aller  et  au  retour  il  l'avait  familièrement  serrée 
de  très  près  (la  man  el  se,  «  la  main  au  sein  »).  Mais 
ils  se  trompaient  tons  les  deux:  le  roi  n'aimait  pas 
Flamenca  d'amour,  ce  qu'il  en  faisait,  lorsqu'il  l'em- 
brassait en  public,  c'était  en  l'honneur  d'Archam- 
baut  :  il  n'y  entendait  pas  de  mal.  —  La  table  du 
souper  était  chargée  de  gaufres  et  de  piment,  de  rôti, 
de  fruits,  dcbeignels.de  roses  et  de  violettes  fraîches, 
de  neige  et  de  glace  à  rafraîchir  le  vin  pour  qu'il 
n'empêchât  pas  de  dormir.  —  Le  lendemain,  dès  la 
pointe  du  jour,  les  rues  s'emplirent  du  tumulte  des 
adoubés  de  la  veille,  La  tristesse  d'Archambaut avait 
augmenté.  Cependant  il  ne  laissa  pas  de  dépenser 
largement  pendant  tout  le  temps  que  dura  la  cour 
et  de  reconduire  gracieusement  ses  invités  lorsqu'elle 
se  dispersa. 

Désormais,  le  malheureux  était  jaloux.  Ses  com- 
pagnons se  demandaient  s'il  avait  perdu  la  tète.  11  se 
tordait  les  mains.  Pour  un  peu.  il  aurait  pleuré.  11 
avait  envie  de  battre  sa  femme  ;  mais  il  y  avait  trop 
de  dames  autour  d'elle.  Alors  il  s'étendait  sur  un 
banc,    comme    s'il    avait  eu   mal    au    côté.    Il  serait 


FLAMENCA  1^3 

resté  là,  couché,  toute  la  journée,  s'il  n'eût  craint 
le  blâme  du  monde.  Vraiment  il  est  dans  une  mau- 
vaise passe  :  il  n'achève  rien  de  ce  qu'il  commence  ; 
il  entre,  il  sort;  il  ne  comprend  plus  rien  ;  souvent  il 
dit  le  pater  noster  du  singe,  c'est-à-dire  qu'il  ba- 
fouille des  choses  que  personne  ne  comprend.  Il 
peste,  il  bougonne.  Il  ne  veut  voir  personne.  S'il 
vient  un  étranger,  il  fait  l'homme  affairé  et  siffle  par 
contenance,  en  marmottant  :  «  Je  ne  sais  à  quoi 
tient  que  je  ne  vous  flanque  dehors.  »  Il  tortille  sa 
ceinture  entre  ses  doigts  et  chantonne  tullururutau. 
Il  regarde  sa  femme  de  côté.  Pour  que  le  fâcheux 
s'en  aille,  il  ordonne  au  domestique  d'apporter  l'eau 
du  laver,  qui  annonce  le  diner.  Et  quand  il  n'en 
peut  plus  :  «  Beau  seigneur,  dit-il,  dînez-vous  avec 
nous  ?  Voilà  le  moment.  Vous  nous  ferez  plaisir.  Et 
vous  pourrez  faire  votre  cour  (domnejar).  »  Là-dessus 
il  fait  la  grimace  des  chiens,  qui  montrent  les  dents 
sans  rire. 

Il  se  disait  :  «  Comme  elle  aime  la  société  !  Gomme 
elle  est  aimable  pour  les  gens  !  On  voit  bien  qu'elle 
n'est  pas  à  moi.  » 

iogi        «  Las,  caitiu,  c'a  mala  fui  natz  ! 
Si  nom  pose  guardar  una  domna 
Mal  levaria  la  coronna 
Qu'es  de  lonc  Sant  Peire  de  Roma... 
Li  roina  ben  o  sabia 
Quan  mi  dis  que  gelos  séria... 
Car  veramenz  sui  eu  gelos 
Plus  de  null  ome  ques  anc  fos  ; 
Los  autres  n'ai  eu  vencutz  totz, 
E  per  bon  dreg  serai  cogotz. 


iVl  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

Mais  ja  nom  cal  dire  :  «  Serai  », 
Qu'ades  o  sui,  que  ben  o  sai  !  '  » 

Il  s'arrache  les  cheveux  et  la  barbe,  se  mord  les 
lèvres,  grince  des  dents,  frissonne,  brûle  et  fait  des 
\cii\  terribles  à  Flamenca.  11  la  menace  de  lui  couper 
les  cheveux:  «  A  qui  croyez  vous  avoir  affaire?  je 
sais  autant  de  tours  que  vous.  Par  le  Christ,  les 
galants  ne  trouveront  pas  porte  ouverte. 

1107        Alas,  caitiu  malaûrat, 

Ar  iest  tu  fols  gelos  affriz. 

Ro[i]nos,  barbutz,  espelofitz. 

Tiei  pet  son  fer  et  irissat 

Que  semblon  Flamencha  espinat 

E  coa  d'esquirol  salvagc. 

Aunit  lias  tu  e  ton  linage, 

Mais  110  m'en  cal  ;  mais  vol  morir. . . 

Mais  voil  esser  gelos  proatz 

Qu'esser  suffrens  escogossatz  -.. .  » 

1.  «  Hélas,  malheureux,  que  je  suis  né  à  maie  heure  !  Si  je 
ne  puis  garder  une  dame,  je  ne  pourrais  pas  relever  la  colonne 
qui  gît  près  de  Saint-Pierre  de.  Rome  !  La  reine  savait  bien  ce 
qu'elle  disait  lorsqu'elle  me  prédit  que  je  serais  jaloux.  Car 
vraiment  je  suis  jaloux,  plus  qu'aucun  homme  qui  fut  jamais. 
Je  l'emporte  sur  tous  les  autres,  et  sûrement  je  serai  cocu.  Que 
dis-je,  «  serai»  ?Je  le  suis  déjà,  je  le  sais  bien  ».  — La  «  colonne 
qui  gît  près  de  Saint-Pierre  de  Rome  »  est.  parait-il.  l'obélisque 
qui  est  aujourd'hui  dressé  au  milieu  de  la  place  de  Saint-Pierre, 
mais  qui,  au  moyen  âge,  était  (couché)  au  centre  du  cirque  de 
Caligula.  M.  Ant.  Thomas,  qui  a  proposé  celte  identification 
(Journal  des  Savants,  1901,  p.  372),  pense  que  l'auteur  de  Fla- 
menca «  devait  avoir  fait  le  pèlerinage  de  Rome,  car  l'idée  d'in- 
troduire l'obélisque  dans  ce  passage  est  si  singulière  qu'elle  ne 
pouvait  se  présenter  qu'à  l'esprit  d'un  homme  qui  tenait  à  en 
parler  de  visu  ».  Il  s'agit  peut-être  d'une  expression  proverbiale 
dont  on  ne  connaît  pas  d'autre  exemple. 

2.  Hélas,    malheureux,   te    voilà   fou    de  jalousie,    rogneux, 


FLAMENCA  l/|5 

Le  bruit  ne  tarda  pas  à  se  répandre  qu'Archam- 
baut  était  jaloux.  Dans  toute  l'Auvergne,  on  en  fit  des 
chansons,  des  sirventes,  des  coblas,  des  «  sons  », 
des  estribots,  desretroenches.  Lui,  pourtant,  répondit 
à  tous  les  donneurs  d'avis  qu'il  ne  connaissait  qu'un 
seul  moyen  d'avoir  la  paix  :  c'était  de  surveiller  sa 
femme  de  telle  sorte  que  personne  ne  lui  parlât  hors 
de  sa  présence,  non  pas  même  le  comte  son  père,  sa 
mère,  sa  sœur,  ou  son  frère  Jocelin.  La  battre?  Non, 
car  les  coups  ne  rendent  pas  les  gens  sages  (Batres 
non  toi  fol  consire)  ;  mais  on  peut  l'enfermer  dans 
une  tour,  avec  une  ou  deux  servantes.  «  Que  je  sois 
pendu  par  la  gueule  si  elle  sort  désormais  sans  moi.  » 
—  Le  mal  s'aggravait  toujours.  Archambaut  en  était 
venu  à  ne  plus  se  laver  la  tête.  Sa  barbe  ressemblait 
aune  gerbe  d'avoine  mal  faite;  il  en  arrachait  des 
touffes  et  mettait  les  poils  dans  sa  bouche.  On  eût  dit 
un  chien  enragé.  «  Qui  est  jaloux  n'est  pas  bien 
sain  »  (Qui  es  gelos  non  est  ben  sans). 

La  vie  de  Flamenca,  en  butte  aux  soupçons  et 
aux  menaces,  était  devenue  cruelle.  Elle  fut,  en  effet, 
enfermée  dans  une  tour,  avec  deux  jeunes  suivantes, 
Vlis  et  Marguerite.  Le  jaloux  rôdait  autour  et  les 
espionnait  en  outre  par  un  pertuis  pratiqué  dans  le 


barbu,  ébouriffé.  Tes  poils  sont  rudes  et  hérissés  ;  ils  font  l'effet 
à  llamenca  d'un  buisson  d'épine,  d'une  queue  d'écureuil  sau- 
vage. Tu  t'es  honni,  toi  et  ton  lignage.  Ça  m'est  égal  ;  j'aime 
mieux  mourir...  ;  j'aime  mieux,  être  jaloux  prouvé  que  cocu  et 
complaisant.  »  —  C.  Chabaneau  (1.  c.)  propose  de  lire,  au 
v.   i  i(ii,  fîamencha,  sans  majuscule.  Flameneho  =  toison. 


I^Ô  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al     XIll''    SIÈCLE 

mur  de  la  cuisine.  On  passait  aux  trois  recluses  leurs 
aliments  par  une  fenêtre,  comme  dans  un  réfectoire. 
Elles  ne  sortaient  jamais  que  pour  aller  à  L'église,  les 
dimanches  et  jours  de  fêtes;  et.  là.  Archambaut  les 
forçait  à  se  tenir  dans  un  angle  obscur,  fermé  par 
une  épaisse  cloison.  Cette  cloison,  qui  les  cachait  à 
tous  les  veux,  leur  venait  à  la  hauteur  du  menton. 
Au  moment  où  Ton  disait  l'Evangile,  elles  se  levaient, 
et  alors,  si  le  temps  était  clair,  il  était  possible  de 
les  apercevoir:  mais  elles  n'allaient  pas  à  l'offertoire. 
Archambaut  faisait  venir  le  prêtre,  et  c'était  lui  qui 
donnait  l'offrande.  Il  ne  permettait  jamais  à  Flamenca 
doter  son  voile  ni  ses  gants,  de  sorte  que  le  prêtre 
lui-même  ne  la  voyait  jamais.  Seul,  le  petit  clerc  qui 
lui  apportait  la  paix  à  baiser  aurait  pu  apercevoir 
son  visage,  s'il  en  avait  eu  envie.  Après  Vite,  missa 
est.  il  fallait  rentrer  vitement  : 

i  (53       «  Venes  vos  ne,  venes  vos  ne, 
Qu'ieu  m'anarai  disnar  desc  ; 
]No  m'i  fassas,  sius  plas,  estar1.  » 

Ainsi  s'écoulèrent  deux  ans. 


En  ce  temps-là  il  y  avait,  à  Bourbon,  des  établis- 
sements où  tous,  gens  du  pays  et  étrangers,  pou- 
vaient  prendre  les   bains  très    confortablement.    Un 

i.  «  Venez  vous-en.  venez  vous-en  :  je  m'en  vais  dîner  tout 
de  suite  ;  ne  me  faites  pas  attendre,  s'il  vous  plaît.  » 


FLAMENCA  1^7 

Êcriteau,  placé  dans  chaque  bain,  donnait  les  indi- 
cations nécessaires.  Pas  de  boiteux  ni  d'éclopé  qui 
ne  s'en  retournât  guéri,  s'il  n'abrégeait  pas  trop  son 
séjour.  On  pouvait  se  baigner  quand  on  voulait  dès 
que  l'on  avait  fait  marché  avec  le  patron  d'un  hôtel 
concessionnaire  des  sources.  Dans  chaque  bain  jail- 
lissaient de  l'eau  chaude  et  de  l'eau  froide.  Chacun 
était  clos  et  couvert  comme  une  maison,  et  il  s'y 
trouvait  des  chambres  tranquilles  où  l'on  pouvait  se 
reposer  et  se  rafraîchir  à  son  plaisir. 

Le  plus  riche  et  le  plus  beau  de  ces  établissements 
thermaux  était  celui  de  Pierre  Gui  (ou  Guizo),  voisin 
de  la  résidence  d'Archambaut.  Ce  Pierre  Gui,  dont 
les  bains  étaient  très  propres  et  très  bien  installés, 
était  un  «  ami  »  du  sire  de  Bourbon,  et  il  avait  la 
pratique  des  gentilshommes.  C'était  chez  lui  qu'Ar- 
chambaut  menait  sa  femme  lorsqu'il  la  voulait  dis- 
traire. Mais,  dans  ces  cas-là,  avant  qu'elle  se  fût 
déchaussée  et  déshabillée,  il  fouillait  dans  tous  les 
coins;  puis,  tandis  qu'elle  prenait  son  bain,  il  restait 
en  faction  à  la  porte.  Lorsque  Flamenca  voulait  s'en 
aller,  elle  faisait  tirer  par  ses  suivantes  la  sonnette 
dont  le  cordon  pendait  dans  la  salle  de  bain.  Archam- 
baut  se  précipitait  pour  ouvrir  et  les  accueillait  toutes 
trois,  ordinairement,  par  des  reproches  : 

1018        «  E  cossi  n'isses  mais  ugan  ? 
Donar  vos  cuidei  de  bon  vi 
Que  m'a  trames  En  Peire  Gui, 
Mas  tôt  per  iras  m'en  laissei... 
Ar  vejas  s'aves  ren  estât  ! 
Aranz  deqram  esser  disnat  ; 


l48  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE     M      Mil0    SIÈCLE 

Non  laus  bainares  mais  d'un  an, 
Aiso  [us]  convenc,  si  <staz  tan 
A  l'autra  ves  con  fezes  ara  '.  » 

Les  jeunes  suivantes  étaienl  accortes  et  dévouées  à 
leur  maîtresse.  «  C'est  notre  faute,  disait  Marguerite; 
si  le  bain  a  duré  si  longtemps,  c'esl  que  nous  qous 
sommes  baignées,  Alis  et  moi,  après  Madame.  »  — 
«  Allons,  c'est  bon,  répondait  le  jaloux  en  se  rongeant 
les  ongles;  vous  aimez  l'eau  plus  que  des  oies.  »  — 
"  Mais  vous,  messire,  répliquait  Alis  en  lui  lançant 
un  coup  d'oeil  en  dessous,  vous  l'aimez  plus  encore; 
vous  vous  baignez  plu- souvent  et  plus  longtemps.  » 
Et  elle  riait,  car  il  était  notoire  qu'Archambaut  ne  i 
-'était  pas  baigné  depuis  son  mariage.  Pour  rien  au  ï 
monde  il  ne  se  serai!  l'ait  couper  non  plus  ses  formi- 
dables moustaches  qui  lui  donnaient  l'apparence  d'u] 
Grec  ou  d'un  Esclavon;  il  espérait  que  ces  avan- 
tages en  imposeraient  aux  galants. 

Un  chevalier  accompli  vivait  alors  en  Bourgogne. 
Il  était  beau:  le  poil  blond  et  Irisé:  le  front  blanc, 
haut,  uni  et  large:  les  sourcils  noirs  et  arqués,  longs 
et  épais:  de  grand-  a  eux.  noirs  et  riants  :  le  nez  droit, 
bien  aligné,    comme  une  tige   d'arbalète;    le   visage 


i.  c  Eh  bien,  est-ce  cette  année-ci  que  vous  sortirez  ?  Je  vou 
lais  vous  donner  du  bon  vin  que  messire  Pierre  Gui  m'a  envoyé, 
mais,  par  dépit,  j'ai  changé  d'avis...  Voyez  le  temps  que  vous 
«'te-  restées  !  Nous  devrions  avoir  déjà  dîné.  Vous  n'irez  plus  au 
bain  d'ici  un  an,  je  vous  l'affirme,  si  y  vous  y  traînez  autant  la 
prochaine  l'ois  qu'aujourd'hui.  » 


FLAMENCA  l/|Q 

I  plein  el  coloré  :  ses  oreilles  étaient  bien  faites,  grandes, 
fermes  et  vermeilles;  la  bouche  fine  et  amoureuse; 
le  menton  un  peu  fourchu,  le  col  droit,  les  épaules 
et  la  croupe  larges,  les  muscles  puissants,  les  ge- 
noux sans  saillie,  les  pieds  cambrés  et  nerveux.  Il 
avait  étudié  à  Paris  en  France,  où  il  avait  appris  assez 
des  sept  arts  pour  ouvrir  au  besoin  une  école  n'im- 
porte où.  Lire  et  chanter  à  l'église,  s'il  lui  plaisait,  il 
s'en  acquittait  mieux  qu'aucun  clerc.  Son  maître, 
nommé  Dominique,  lui  avait  appris  l'escrime  de 
telle  sorte  qu'il  touchait  toujours  son  homme.  Il 
était  de  très  haute  stature  et  il  mouchait  avec  son 
pied  une  chandelle  fichée  dans  le  mur  fort  au-dessus, 
de  sa  tête.  —  Son  oncle,  le  duc  de  Bourgogne,  l'avait 
fait  chevalier  à  l'âge  de  dix-sept  ans  et  un  jour.  Il 
avait  des  rentes  bien  assises,  qu'il  tenait  du  roi  d'An- 
gleterre, son  cousin,  du  roi  de  France,  de  l'Empereur, 
du  duc  de  Bourgogne,  du  comte  de  Blois,  etc.  Il 
avait  mis  tout  son  pourchas  et  sa  fortune  à  fréquenter 
les  cours  et  à  «  servir  ».  Frère  du  comte  Raoul  de 
\evcrs,  il  se  faisait  appeler  Guillaume,  et  son  surnom 
était  «  de  INevers  ».  —  Ses  goûts  étaient  ceux  d'un 
gentilhomme  : 

1699       Mont  amet  torneis  e  cembelz, 
Domnas  e  joc,  canz      ..ucelz 
E  cavalz,  déport  e  soiaz, 
E  tôt  so  qu'a  pros  home  plaz1. 

1.  Il  aimait  beaucoup  les  tournois  et  les  joutes,  les  danses  et 
li'  jeu,  les  chiens  et  les  oiseaux,  et  tes  chevaux,  et  tous  les  plaisirs 
••nliii  qui  conviennent  à  un  prudhomme. 


IJO  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al      Mil      SIECLE 

Enfin,  il  savait  donner  avec  grâce.  Les  hôteliers 
avaient  beau  exagérer  leurs  prix  pour  le  tromper,  il 
leur  donnait  toujours  plus  qu'ils  ne  lui  avaient  de- 
mandé. Le-  grands  profits  qu'il  faisait  aux  tournois 
passaient  en  magnificences  et  en  cadeaux.  Quoique 
pour  le-  chansons,  les  lais,  les  descorts  el  le-  «  vers  », 
il  fût  aussi  expert  que  le  plus  habile  jongleur,  il  était 
le  bienfaiteur  de  la  corporation.  \ux  gens  de  sa  suite, 
il  ne  promettait  pas  du  pain  et  de  l'eau,  comme  on 
fait  à  l'hôpital;  ils  vivaient  richement  à  ses  frais  et, 
-  ils  voulaient  prendre  deux  ou  trois  moi?  de  bon 
temps,  il-  n'avaient  pas  à  se  soucier  de  la  dépense. 

11  ne  s'était  pas  encore  mêlé  d'amour,  mais  il  avait 
lu  les  bons  auteur-,  et  il  savait,  par  conséquent,  qu'il 
ne  primait  manquer  de  devenir  bientôt  amoureux, 
comme  il  convient  à  jeunesse.  Il  entendit  parler  de 
Flamenca,  de  ses  perfection-,  de  ses  malheurs. 
Amour  lui  persuada  de  la  choisir  pour  sa  dame,  et  il 
n'en  fallut  pas  daxantage  pour  qu'il  prit  le  chemin 
de  Bourbon,  ému  d'espérances  délicieu- 

II  était  none  lorsqu'ils  arrivèrent  à  Bourbon,  lui 
et  ses  damoiseaux.  On  lui  indiqua,  comme  le  meilleur, 
l'hôtel  de  Pierre  Gui.  Pierre  Gui,  le  prudhomme, 
était  assis  à  sa  porte,  sur  le  perron  :  lorsqu'il  vit  venir 
Guillaume,  il  se  leva  et  salua  poliment  :  «  Nous 
avons  de  la  place  ici,  dit-il,  pour  accommoder  cent 
chevaliers,  et,  dussiez-vous  rester  dix  ans.  vous  vous 
trouverez  bien  chez  moi.  »  L  "hùtesse,  femme  de 
Pierre  Gui,  s'appelait  Mme  Bellepille;  elle  ne  res- 
semblait pas  à  la  Baimberge  du  roman   d'Audigier, 


FLAMENCA  l5l 

[«  borgne  et  teigneuse  »]  :  c'était  une  dame  de  bonne 
mine,  avenante  et  fine,  qui  parlait  parfaitement  bour- 
guignon, français,  allemand  et  breton.  Elle  vit  du 
premier  coup  d'œil  qu'elle  avait  affaire  à  un  riche 
homme,  s'empressa  de  demander  son  nom,  et  déploya 
aussitôt  toutes  ses  amabilités  professionnelles  : 

1916        «  Scner,  vos  sias  ben  vengutz... 
"\  os  non  es  ges  ancar  disnat, 
E  sains  es  tôt  adobat. 
De  fora  venc  vostr'ostes  ara 
Per  que  non  em  disnat  encara  ; 
Pro  i  aura  per  vos  e  per  nos 
S'avias  neis  mais  compainos. 
Totz  pros  bornes  que  sains  deissent 
Estai  ab  nos  per  covinent 
A  tôt  lo  meins  Io  prumier  dia. 
Pois  tota  hora,  s'il  plazia.  » 

—  «  Ben  segrai  vostra  volontat 
E  so  qu'aves  acostumat, 

So  dis  Guillems,  mais  tan  vos  plas.  » 

—  «  Sener,  merces.  Donquas  lavatz1.  » 

Après  manger,  Guillaume  visita  les  chambres  et 
en  retint  une  —  une  très  belle  chambre  à  feu  — 
dont  les   fenêtres  donnaient    sur   la   tour   où   vivait 


1.  «  Seigneur,  soyez  le  bienvenu...  Vous  n'avez  pas  encore 
diné,  et  céans  tout  est  préparé.  Voici  que  votre  hôte  revient  ; 
c'est  lui  que  nous  attendions  pour  commencer.  Il  y  aura  assez 
pour  vous  et  pour  nous,  même  si  vous  aviez  plus  de  compagnons. 
Tout  prudhomme  qui  descend  ici  demeure  avec  nous  à  tout  le 
moins  le  premier  jour,  et  le  reste  du  temps,  s'il  lui  plaît.  »  — 
«  Je  feraice  que  vous  voudrez  et  ce  que  vous  avez  accoutumé, 
dit  Guillaume,  puisqu'il  vous  plait  ainsi.  »  —  «  Seigneur,  merci. 
Donc  lavez-vous.  » 


IÔ2  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al"    XIIIe    SIECLE 

Flamenca.  «  C'est  celle  du  comte  Raoul  [de  Nevers], 
dit  l'hôte  :  c'est  là  qu'il  loge  lorsqu'il  vient  à  Bour- 
bon ;  mais  nous  ne  l'avons  pas  vu  depuis  longtemps. 
Ah!  monseigneur  est  bien  changé:  depuis  qu'il  est 
marié,  il  n'a  plus  lacé  le  heaume  ni  vêtu  le  haubert  : 
il  s'est  retiré  du  monde  ;  ne  lavez-vous  pas  entendu 
dire1  ?  »  —  «  Ilote,  j'en  ai  entendu  parler;  mais  j'ai 
d'autres  soucis,  car  je  suis  très  malade,  et  les  eaux  d'ici 
sont  ma  dernière  ressource.  »  —  «  Tout  ce  qu'il  vous 
plaira,  dit  l'hôte,  vous  l'aurez.  Nul  n'est  jamais  venu 
à  nos  bains  sans  son  retourner  guéri,  en  restant  ici, 
bien  entendu,  le  temps  qui  est  nécessaire.  » 

Lorsque  l'hote  se  fut  retiré,  Guillaume  fit  la  leçon 
à  ses  damoiseaux  ;  il  leur  ordonna  de  ne  fournir  aucun 
renseignement  sur  son  compte  :  «  \  ous  direz  que  je 
suis  de  Besançon.  A  ous  mangerez  avec  l'hote;  et  ne 
regardez  pas  à  la  dépense  pour  être  bien  traités.  » 

(/(•tait  le  samedi  de  Pâques  closo  (après  Pâques), 
la  saison  où  le  rossignol  accuse  par  ses  chants  ceux 
qui  n'ont  cure  d'aimer.  Guillaume  monologua  dans 
sa  chambre.  Des  pensées  telles  que  celle-ci  traver- 
sèrent son  cerveau  :  «  Un  amant  doit  avoir  un  cœur 
de    fer  :   il    doit  être    plus    dur  que    l'aimant  ;    car 

i.   Il  a  été  question  plus  haut  (p.  iii)  de  la  comtesse  de  Ne-j 
vers,   qui  avait  assisté  aux  fêtes  données   à   Bourbon.   A  cette 
occasion,  l'auteur  lui  avait  consacré  ces  vers  énigmatique>  : 

840        ...  Non  ac  ges  los  cabels  pers, 

An[sJ  son  plus  blon   que  non  es  aurs  ; 
Mais  so  fon  sos  meillors  thesaurs. 

«  Elle  n'avait  pas  les  cheveux  foncés  ;  elle  les  avait  plus  blonds 

que  l'or  ;  mais  c'était  son  meilleur  trésor.  » 


FLAMENCA  IÔ3 

d'aimant,  ùtez  un  i,  reste  amant  ;  donc  aimant  est  un 
composé,  amant,  amour  sont  des  éléments  simples.  » 
Il  rêva  qu'il  était  transporté  dans  la  lourde  Flamenca. 
Puis,  au  matin,  il  se  mit  à  la  fenêtre,  en  chemise  et 
en  braies,  et  chaussa  de  belles  bottines-  de  Douai, 
en  regardant  la  tour.  Son  damoiseau,  jeune  homme 
plus  sage  qu'une  abeille,  plus  vif  et  plus  actif  qu'une 
belette  ou  une  fourmi,  lui  apporta  sa  gonelle  et  un 
bassin  plein  d'eau  ;  Guillaume  se  lava,  puis  laça  très 
élégamment  ses  manches  avec  une  aiguillette  d'ar- 
gent. Par-dessus,  une  cape  de  soie  noire.  Et  il  essaya 
de  se  figurer  la  tournure  qu'il  aurait  en  sortant  du 
bain,  enchaperonné  suivant  l'usage. 

Pierre  Gui  entra  alors,  et  salua  :  «  Bonjour,  beau 
sire,  lui  dit-il,  comme  vous  êtes  matinal  !  On  ne 
dira  pas  la  messe,  aujourd'hui,  avant  une  heure  d'ici, 
car  Madame  doit  y  venir.  »  —  «  Bel  bote,  répondit 
Guillaume  en  soupirant,  allons  toujours  à  l'église  et 
prions  ;  puis  nous  irons  nous  promener,  en  attendant 
que  les  cloches  sonnent.  »  Il  prit  dans  sa  malle  une 
ceinture  toute  neuve,  avec  une  boucle  en  argent,  de 
fabrication  française,  et  la  présenta  à  son  hôte. 
Celui-ci  s'inclina,  ravi,  en  déclarant  qu'il  aimait 
mieux  cette  boucle  que  si  elle  eût  été  en  or. 

Tous  deux  allèrent  droit  à  l'église.  Mais  ils  ne 
pensaient  pas  à  la  même  chose  :  Guillaume  était  perdu 
dans  ses  pensées  d'amour,  et  Pierre  Gui  pensait  au 
bain  que  son  client  ne  manquerait  pas  de  prendre  le 
lendemain.  —  Guillaume,  agenouillé  devant  l'autel 
de    saint    Clément,    pria    dévotement    Dieu,   Notre- 


101\  LA    SOCIETE    li;\M   LISE    AT     Mil0    SIECLE 

Dame,  saint  Michel  et  tous  les  saints.  Il  récita  deux 
ou  trois  Pater  et  une  courte  oraison  que  lui  avait 
enseignée  un  sainl  ermite:  celle  des  soixante-douze 
noms  de  Dieu,  comme  on  les  dit  en  hébreu,  en  grec 
et  eo  latin,  dont  la  vertu  est  puissante.  Après  quoi, 
il  ouvrit  un  psautier  et  tomba  >ur  les  mot-  Dilexi 
quoniam  (Ps.  CXIV,  \).  ce  qui  le  remplit  de  joie: 
«  Dieu  sait  ce  que  je  veux  »,  s'écria-t-il  en  fermant 
le  livre.  Quoiqu'il  eût  les  yeux  baissés,  il  ne  laissa 
pas  de  regarder  l'endroit  où  se  tenait  la  dame.  «  Eia  '. 

*neur,  lui  dit  son  bote  à  la  sortie,  vous  -ave/  bien 
vos  prières,  o  Guillaume  avoua  qu'il  savait  lire  son 
psautier,  chanter  les  répons  et  dire  les  leçons  du 
lectionnaire.  «  Si  notre  sire,  reprit  l'autre,  était 
encore  ce  qu'il  était  jadis,  il  vous  aurait  bien  accueilli: 
mais,  hélas!  la  jalousie  non-  l'a  perdu.  »  Ils  traver- 
sèrent la  place  et  s'en  allèrent  hors  de  la  ville,  dans 
un  jardin.  Guillaume  s'installa  au  frai-,  sous  un 
pommier  fleuri.  Le  rossignol,  joyeux  du  beau  temps 
et  delà  verdure,  prenait  là  ses  ('■bal-:  -nu  chant  plongea 
l'amoureux  dans  l'extase.  L'hùte  se  dit  :  «  Comme  il 
est  pâle!  Sûrement,  ces!  sa  maladie.  »  —  Mais  le 
rossignol  se  tait.  Les  cloche-  sonnent.  <r  Allons  à  la 
messe,  il  est  temps,  »  L'hôte  propose  à  Guillaume  de  le 
faire  entrer  dans  le  chœur;  il  y  avait  lui-même  sa  place, 
sachant  un  peu  lire  et  chanter.  Guillaume,  qui  -ait 
très  bien  lire  et  chanter,  accepte  avec  empressement. 

Il-  i\'toiirnenl  donc  au  moulier.  Le-  gens  qu'ils 
rencontraient  en  chemin  leur  disaient  ton-:  «  Dieu 
vous  sauve      (Deus  vos  su//,  comme  c'est  l'habitude 


FLAMENCA  10.3 


au  temps  pascal.  Ils  pénètrent  dans  le  chœur,  et 
Guillaume,  par  un  pertuis,  guette  l'arrivée  de  Fla- 
menca. —  Tout  le  monde  était  déjà  arrivé,  et  le  troi- 
sième  coup  sonné,  lorsque  Arehambaut  parut,  sem- 
blable à  ces  épouvantails  que  les  montagnards  font 
avec  de  vieux  habits  pour  effrayer  les  sangliers.  Près 
de  lui,  mais  aussi  loin  que  possible,  marchait  la  belle 
Flamenca.  Elle  s'arrêta  un  instant  sous  le  portail  et 
s'inclina  avec  humilité.  C'est  alors  que  Guillaume  de 
Nevers  la  vit  pour  la  première  fois,  autant  qu'on  la 
pouvait  voir.  Lorsqu'elle  entra  dans  son  réduit,  il 
détourna  les  yeux.  Le  prêtre  dit  :  Asperges  me  ; 
Guillaume  reprit  au  Domine  et  dit  le  verset  tout 
entier  comme  il  n'avait  jamais  été  dit  dans  l'église  de 
Bourbon.  Le  prêtre  sortit  du  chœur,  suivi  d'un  vilain 
qui  portait  l'eau  bénite  et  se  dirigea  vers  Archam- 
baut, la  main  levée  pour  l'asperger  le  premier.  A 
Guillaume  revint  tout  le  chant,  et  à  son  hôte,  qui 
l'aidait  ;  mais  cela  ne  l'empêcha  pas  d'avoir  toujours 
l'œil  au  pertuis.  Cependant  le  prêtre  aspergeait  à 
tour  de  bras  Flamenca  qui,  pour  mieux  recevoir  l'eau 
bénite,  avait  eu  la  précaution  de  découvrir  sa  che- 
velure à  l'endroit  de  la  raie.  Elle  était  alors  char- 
mante, blanche  et  fine,  avec  ses  cheveux  brillants 
dans  un  rayon  de  soleil.  Transporté  à  cette  vue, 
Guillaume  entonna  le  Signum  salutis,  et  de  manière 
à  plaire  à  tous,  car  il  avait  la  voix  très  claire.  Mais 
l'officiant,  revenu  devant  l'autel,  disait  à  voix  basse 
le  Conjiteor  avec  Mcolas,  son  clerc,  qui  pouvait  bien 
avoir  quatorze  ans.  A  l'Évangile,  la  dame  se  leva  et 


1 56  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AD     £111°    SIÈCLE 

Dieu  voulut  que  la  foule  ne  la  cachât  pas  à  son 
amant.  Pour  se  signer,  elle  avait  un  peu  baissé  le 
bandeau  (musel)  qui  lui  couvrait  le  bas  du  vis  - 
et  du  doigt  elle  retenait  les  attaches  de  son  man- 
teau. L'Evangile  dit,  elle  se  signa:  Guillaume  vit 
sa  main  nue  et  ressentit  ce  qu'éprouve  un  homme 
qui.  se  baignant  dan-  une  eau  trop  fraîche,  et  saisi  par 
le  froid  au  creux  de  l'estomac,  n'a  la  force  que  de 
s'écrier  :  «  Oi.  ni  !  ■  ■  (Jn  ne  s'aperçut  pas  de  son  émoi, 
car  il  était  encapuchonné  ;  mais,  comme  il  ne  se 
découvrit  pas  à  l'Evangile,  il  donna  bien  à  penser 
que  la  tète  lui  faisait  mal.  11  resta  immobile  jusqu'au 
moment  où  Nicolas  lui  donna  la  «  paix  ».  Nicolas 
alla  porter  ensuite  la  paix  à  Flamenca  en  lui  présen- 
tant un  bréviaire.  Quand  elle  baisa  le  livre.  Guillaume 
aperçut  sa  bouche  et  se  félicita  d'aller  si  vite  en 
besogne.  Et  dès  que  le  petit  clerc  eut  réintégré  le 
chœur:  ■■  Ami.  dit-il  tout  bas,  en  montrant  du  doigt 
le  bréviaire,  est-ce  qu'il  n'y  a  pas  dans  ce  livre  un 
calendrier:'  car  je  voudrais  bien  savoir  le  jour  où 
tombera  le  Pentecôte.  »  Nicolas  lui  passa  le  livre. 
Mai-  Guillaume  ne  s'intéressait  guère  à  l'âge  de  la 
lune  ni  à  l'épacte  :  il  feuilleta  le  manuscrit  d'un  bout 
à  l'autre  ;  il  aurait  voulu  baiser  toutes  les  pages, 
[jour  une  seule  qui  l'intéressait.  «  Clerc,  dit-il.  où 
donnez-vous  la  paix?  N'est-ce  pas  avec  le  psautier?  n 
—  «  Certainement  »,  répondit  Nicolas,  et  il  montra 
l'endroit.  Alors  Guillaume  baisa  ce  feuillet  plus  de 
mille  fois  et  s'absorba  dans  une  rêverie  profonde 
jusqu'à  Vite,  missa  est. 


FLAMENCA  l5j 

Tandis  qu'Archambaut  s'en  allait,  emmenant  Fla- 
menca et  ses  deux  suivantes  — ■  toutes  deux  bonnes 
à  marier,  caria  plus  jeune  avait  dépassé  quinze  ans,  — 
Guillaume  attendit  le  prêtre  qui  avait  commencé  son 
midi  (office  de  sexte).  Cet  office  terminé,  il  le  salua 
et  l'invita  à  dîner.  —  Ce  prêtre,  dom  Justin,  n'était  pas 
un  sot  :  il  aimait  la  société  des  honnêtes  gens  ;  il 
accepta.  Il  accepta  même  de  partager  tous  les  jours  les 
repas  d'un  si  aimable  convive,  à  l'hôtel  de  Pierre  Gui. 

C'était  la  coutume  du  pays  qu'au  temps  de  Pâques, 
après  souper,  on  dansât  et  se  divertît.  Cette  nuit-là, 
on  planta  les  mais.  Dans  la  ville,  les  gens  chantaient; 
dans  les  vergers,  c'étaient  les  oiseaux.  Mais  l'hôte 
conseilla  à  Guillaume  de  ne  pas  s'attarder  dehors,  à 
cause  du  serein.  Guillaume  se  coucha  donc,  et,  de 
nouveau,  avant  de  s'endormir,  il  monologua  sur 
l'Amour  :  «  Amour,  amour,  s'écria-t-il,  aide-moi,  ou 
je  sens  que  je  m'en  irai... 

2697       Ieu  m'en  irai  ;  e  on  ?  non  sai  ; 
Mais  lai  on  tota  li  gens  vai, 
En  l'autre  segle,  per  saber 
Si  lai  aves  tant  de  poder1.  » 

Il  s'endormit  enfin  et  il  rêva  qu'il  faisait  sa  décla- 
ration à  sa  dame.  Non  seulement  elle  y  répondait 
sans  colère,  mais  elle  lui  donnait  des  conseils  sur  la 
manière  d'entrer  en  relations  avec  elle,  en  dépit  des 

1.  «  Je  m'en  irai  ;  et  où  ?  je  ne  sais  fias  ;  mais  là  où  tout  le 
monde  va,  dans  l'autre  monde,  pour  savoir  si  vous  y  avez  autant 
de  pouvoir  qu'en  celui-ci.  » 


l58  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIII0    SIECLE 

obstacles.  Il  fallait  qu'il  prit  la  place  du  petit  clerc 
qui.  chaque  dimanche,  venait  offrir  la  paix:  on  pour- 
rait se  dire  quelques  mots.  Il  fallait  qu'il  fit  creuser 
un  passage  secret  dans  la  maison  de  Pierre  Gui,  entre 
sa  chambre  à  lui  et  la  salle  de  bain  où  elle  avait 
quelquefois  la  permission  d'aller...  Il  s'éveilla  tout 
jo\  eux.  Le  si  ileil  inondait  sa  chambre.  Il  ne  négligea  pas 
d'aller  ouvrir  la  fenêtre  avant  de  s'habiller.  A  le  voir, 
on  aurait  bien  reconnu  un  amoureux,  car  il  était 
pâle,  avec  un  cercle  bleuâtre  autour  des  yeux.  Il  ve- 
nait de  se  laver  les  mains  lorsque  son  hùte  parut. 
Après  les  salutations:  «  Seigneur,  dit  Pierre  Gui,  ne 
voulez-vou^  pas  prendre  un  peu  de  bonne  absinthe  !} 
Nous  voici  au  mois  de  mai,  et  c'est  le  moment  d'en 
boire.  »  Guillaume  se  fit  donner  sa  coupe  qui  était 
grande  (elle  pesait  cinq  marcs  d'argent),  belle  et  niellée 
(la  façon  valait  bien  autant),  et  but;  puis,  il  l'offrit 
à  son  hùte  : 

3079        ^  dis  :  a  Aisi  beves  oimais. 
Car  l'aluisnes  ne  valra  mais  : 
E  moût  mi  plas  que  rostre  sia 
Aicist  copa  ques  era  mia1.  » 

L'hôte,  stupéfait,  commence  à  rire  de  joie,  s'excuse 
et  finalement  accepte,  en  promettant  de  ne  jamais  se 
défaire  de  l'objet.  Il  donna  la  coupe  à  sa  femme  qui 
la  remit  précieusement  dans  son  étui. 

i .  Et  dit  :  «  Buvez  désormais  là-dedans  ;  l'absinthe  vous  en 
paraîtra  meilleure.  Il  me  plaît  mieux  que  cette  coupe  soit  main- 
tenant à  >ous  qu'à  moi.  » 


FLAMENCA  IOQ 

V  l'église,  pendant  la  messe,  mêmes  scènes  que  la 
a  cille.  Cette  l'ois,  sous  le  portail,  Flamenca  ôta  son 
gan!  et.  soulevant  son  bandeau,  cracha,  ce  qui  four- 
nit à  son  amant  de  nouvelles  occasions  de  la  con- 
templer. Guillaume  aurait  désiré  que  la  messe  se 
(imposai  tout  entière  d'Evangiles  et  d'Agnus.  car 
alors  Flamenca  se  levait,  et  il  l'apercevait.  Lorsque 
le  moment  fut  venu  de  donner  la  paix  :  «  Ami,  dit-il 
i  Nicolas,  je  vais  vous  montrer  le  bon  endroit  pour 
donner  la  paix  :  c'est  au  verset  Fiat  pax  in  virtute; 
après,  vous  me  rapporterez  le  livre.  »  Lorsque  Fla- 
menca se  pencha  pour  baiser  lé  livre,  il  observa  de 
loin  que  celui  qui  offrait  la  paix  aurait  le  temps  de 
lui  dire  quelques  mots.  —  En  rentrant  à  l'hôtel,  il 
(•misa  des  jeunes  filles  qui  avaient  déjà  enlevé  les 
mais  de  la  veille  au  soir  et  qui  chantaient  des  devi- 
nettes; elles  passèrent  devant  lui  en  fredonnant  une 
<  al  en  de  de  mai  : 

3236        ...  Cella  domna  ben  aia 

Que  non  fai  languir  son  amie 
Ni  non  tern  gilos  ni  cas  tic 
Qu'il  non  an  a  son  cavallier 
Em  bosc,  em  prat  o  en  vergier  '... 

Dès  qu'il  est  rentré:  «Seigneur,  dit  l'hôte,  voulez- 
vous  voir  les  bains  que  j'ai  fait  préparer,  hier  soir,  à 
votre  intention?  »  —  «  Pas  aujourd'hui,  répond  Guil- 

i.  «  Vive  la  dame  qui  ne  fait  pas  languir  son  ami,  qui  ne 
craint  ni  les  jaloux  ni  le  blâme,  et  va  trouver  son  cavalier  en  bois, 
en  pré  ou  au  jardin...  » 


l6o  LA.    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    A.U    XIIIe    SIÈCLE 

laume1;  mieux  vaut  attendre;  je  me  baignerai  au 
moment  favorable2.  »  Mais  le  curé  arrive  pour  dîner. 
Guillaume  le  prend  en  particulier.  «  Beau  sire  curé,  i 
lui  dit-il,  je  ne  suis  pas  très  bien  portant  pour  le 
moment;  mais.  Dieu  merci,  je  suis  riche,  .le  veux 
que  vous  ayez  du  mien;  un  habit  blanc,  tout  neuf, 
fourré  d'écureuil  noir,  et  Nicolas,  votre  clerc  el 
voire  neveu,  en  aura  un  doublé  d'agneau  blanc.  »  — 
«  Merci,  seigneur;  mais  me  croyez-vous  homme  à 
vous  dépouiller  ainsi?  Cène  serait  rien  moins  qu'un 
vol  qu'accepter  cette  robe  sans  l'avoir  méritée.  » 
—  «  Seigneur,  s'il 'vous  plaît,  vous  la  prendrez;  et 
quant  à  la  mériter,  n'y  pensez  pas:  c'est  déjà  fait.  » 
Quand  le  prêtre  eut  emporté  la  robe,  et  le  dîner  fini, 

i.  Il  ajoute  (v.  .'52.")-)  :  «  Car  trop  es  sus  en  la  kalenda  ».  Ce 
que  M.  P.  Mever,  clans  sa  première  édition  a  traduit  par  : 
«  Nous  sommes  trop  près  de  la  calende  ».  Dans  le  glossaire  de  la 
deuxième  édition,  on  lit  :  «  Sus  en  la  kalenda,  haut  dans 
(loin  de)  la  calende  ».  Mais,  au  moment  où  Guillaume  parle. 
on  n'était  ni  loin  ni  près  de  la  calende,  on  était  le  jour  de  la 
calende.  puisqu'on  était  le  iermai.  Il  semble  que  Guillaume  dise  : 
«Je  ne  veux  pas  me  baigner  le  jour  de  la  calende...  »  ;  mais  sus 
n'est  pas  clair. 

■i.  Guillaume  ajoute  (v.  3a5p,)  :  «  El  luna  sera  dema  nona  ». 
M.  V.  Mever  a  traduit  par  :  «  C'est  demain  le  neuvième  jour 
de  la  lune  ».  Mais,  le  Ier  mai  ia34.  on  n'élait  pas  la  veille  du 
neuvième  jour  de  la  lune  :  le  premier  jour  de  la  lune  tombant 
le  3  mai,  on  était  la  veille  du  dernier  jour  de  la  lune  précé- 
dente. —  M.  Révillout  (/.  c,  p.  i7)a  constaté  la  difficulté  sans 
la  résoudre,  ce  qui  l'a  conduit  à  supposer  que  «  l'auteur  de  Fla- 
menca, si  constamment  exact  sur  le  calendrier  liturgique,  cesse 
de  1  être  lorsqu'il  s'agit  du  calendrier  lunaire  ».  —  Cette  suppo- 
sition paraît,  a  priori,  peu  probable.  Le  malheur  est  que  nona, 
étant  en  rime,  n'est  pas  plus  facile  à  corriger  qu'à  comprendre. 


FLAMENCA  l6l 

Guillaume  se  reposa  dans  sa  chambre,  si  c'est  se  re- 
poser que  trembler  et  suer  d'angoisse,  tressaillir, 
bailler,  soupirer,  s'évanouir.  A  la  nuit  close,  il  alla, 
comme  d'habitude,  écouter  le  rossignol  dans  les  bois, 
ce  qui  lui  fit  plus  de  mal  que  de  bien.  Dans  son  lit, 
il  ratiocina  une  fois  de  plus  sur  l'amour,  tira  des  plans 
et  rêva  de  son  amie  :  on  rêve  souvent  ce  que  Ton  dé- 
sire quand  on  s'endort  en  y  pensant. 

Le  lendemain  n'étant  pas  jour  de  fête,  la  messe 
était  de  bonne  heure.  Guillaume  y  assista,  puis  se 
rendit  aux  bains,  qu'il  visita  soigneusement  en  vue 
de  ses  projets.  —  Le  sol  était  d'un  calcaire  si  tendre 
que  l'on  y  pouvait  graver  son  nom  au  couteau,  sans 
marteau-  Guillaume  nota  l'endroit  où  il  ferait  aboutir 
son  souterrain. 

Il  sortit  du  bain  amolli,  fatigué.  Il  mangea  ce 
jour-là,  lui  cinquième,  dans  sa  chambre,  avec  le  curé, 
le  clerc  Nicolas,  Pierre  Gui  et  Mme  Bellepille,  l'hô- 
tesse. Il  avait  résolu  d'offrir  à  cette  personne,  qu'il 
importait  de  mettre  dans  ses  intérêts,  une  pièce  de 
pourpre  écarlate,  toute  semée  d'étoiles  d'or,  avec  une 
fourrure  de  Cambrai,  neuve,  qui  valait  bien  quatre 
marcs  et  plus  :  «  Dame,  dit-il,  je  veux  que  vous  vous 
lassiez  faire  de  ce  drap  un  manteau  d'été  et  un  bliaut  ; 
et  si  Dieu  veut  que  je  guérisse  de  la  douleur  que  je 
ressens,  vous  en  aurez  autant  chaque  année;  prenez 
ceci  à  titres  d'arrhes.  »  Jamais  l'hôte  ni  l'hôtesse 
n'avaient  vu  un  client  si  généreux  :  en  trois  jours,  il 
.leur  avait  déjà  donné  plus  de  trente  marcs.  Dans 
refTusion  de  sa  reconnaissance,  dame  Bellepille  fut 


IÔ2 


I. A     -OCIETE    FRANÇAISE    AI      Mil      SIECLE 


amenée  à  proposer  justement  ce  que  Guillaume 
attendait  d'elle:  «  Si  vous  n'êtes  pas  assez  tranquille, 
dites-le;  non-  avons  ici  d'autres  maisons  et  nous  dé- 
ménagerons, s'il  vous  plaît,  jusqu'à  ce  qu'il  vous 
convienne  de  nous  faire  revenir.  »  —  a  On  voit  bien, 
madame,  que  vous  savez  ce  qu'un  malade  désire! 
J'accepte,  car  j'ai  besoin  de  solitude  pour  pouvoir. 
-an-  fausse  honte,  gémir  et  rester  au  coin  du  feu.  » 
—  «  Dès  demain,  nos  domestiques  iront  balayer  une 
autre  de  nos  maisons  :  nous  aurons  vidé  les  lieux  dans 
deux  jours.  »  —  «  Et  maintenant,  ajouta  Guillaume, 
il  ne  me  reste  plus  qu'à  me  taire  tonsurer  par  dom 
Justin.  J'ai  eu  le  tort  de  laisser  pousser  mes  cheveux  : 
mais  je  suis  chanoine  de  Péronne.  et,  Dieu  merci,  je  sais 
me-  offices  :  je  les  repasserai,  du  reste  avec  monsieur 
le  curé.  »  Tout  le  monde  pleura  en  voyant  tomber  ces 
beaux  cheveux  blonds,  pareils  aux  feuilles  d'or  qu'on 
bat  à  Montpellier.  Cependant  Nicolas  tint  le  bassin,  et 
dom  Justin,  jouant  des  ciseaux,  dessina  sur  la  tète  de 
Guillaume  une  grande  et  large  couronne.  Les  mèches 
coupées,  dame  Bellepille  se  garda  bien  de  les  jeter  au 
feu;  elle  les  mit  dans  un  sache!  pour  en  tresser  des 
attaches  de  manteau.  Nouveau  cadeau  au  curé,  cette 
foisd'un  beau  hanap  doré  sans  pied,  de  quatre  marcs: 
«  Prenez-le,  insista  Guillaume,  car  autrement  vous 
perdriez  mon  amitié.  »  —  «  C'esl  donc  pour  ne  pas 
la  perdre,  dit  le  curé,  et  pour  vous  plaire.  » 

«  En  quoi  puis-je  vous  servir?  »  ajouta-t-il,  «je  suis 
prêt  à  tout  pour  vous  être  agréable  :  vous  n'avez  qu'à 
parler.    >  —  «  Eh  bien!  prenez-moi  pour  votre  clerc. 


FLAMENCA  l63 

M'est  avis  que  Nicolas,  qui  est  un  gentil  garçon,  s'en 
aille  à  Paris  pour  apprendre.  Je  lui  donnerai  quatre 
marcs  d'or  (les  voici)  et  ses  habits  (voici  douze  marcs 
d'argent  pour  les  habits),  chaque  année.  »  La  joie  du 
curé  fut  telle  que,  d'abord,  il  ne  put  que  s'écrier  : 
«  Oi!  »  Quand  il  fut  revenu  à  lui  : 

365o        «  Bel  sener  benaùratz, 

Cet  jorn  que  primas  fom  essems 
Sie  benezectes  totz  tems  ! 
Car  de  mais  re  tan  nom  dolia 
Mas  car  mos  neps  aici  perdia 
De  son  apenre  tal  sazon. 
Aicil  vos  ret,  aicil  vos  don 
Que  tos  temps  sia  vostre  sers. 
For[t]  ben  sap  far  letras  e  vers1...  » 

«  Et  quant  à  devenir  mon  clerc,  vous  êtes  et  vous 
serez  le  maître;  vous  ferez  ce  qu'il  vous  plaira.  »  — 
«  Promettez-moi  de  me  traiter  en  petit  clerc.  Je  veux 
servir  très  humblement  et  vous  et  Dieu.  Ne  m'é- 
pargnez aucun  service,  pourvu  qu'il  me  reste  le 
temps  de  dire  mon  office  canonial.  Faites-moi  tailler 
une  chape  ronde,  large  et  profonde,  de  soie  noire,  de 
drap  gris  ou  de  galebrun.  J'en  ai  assez  du  tumulte 
des  cours.  Le  monde  n'est  que  dérision.  Celui  qui 
s'y  croit  le  plus  riche  est  le  plus  pauvre,  au  soir  de 
la  vie...  »  — Les  damoiseaux  de  Guillaume,  qui  pre- 
naient la  chose  au  sérieux,  étaient  dans  la  désolation. 

i.  «  Beau  seigneur  bienheuré,  que  le  jour  où  nous  nous 
sommes  rencontrés  soit  béni  à  jamais  !  Car  rien  ne  me  faisait 
tant  de  peine  que  de  voir  mon  neveu  perdre  ici  l'occasion  de 
s'instruire.  Je  vous  le  rends,  je  vous  le  donne,  pour  qu'il  soit 
toujours  votre  serf.  Il  sait  déjà  faire  lettres  et  vers...  » 


1 64  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

Ils  se  disaient:  «  S'il  en  réchappe,  monseigneur  sera 
donc  bonhomme;  il  ne  lui  manque  plus  que  l'habit 
pour  avoir  l'air  d'un  chartreux  ou  d'un  cister- 
cien. » 

Lorsqu'il  fut  seul  dans  l'hôtel,  Guillaume  fit  venir 
secrètement  des  ouvriers  de  Châtillon1  pour  creuser 
le  souterrain,  et,  Nicolas  parti,  il  prit  ses  fonctions  à 
l'église.  Dom  Justin  était  transporté  d'avoir  un  clerc 
pareil  qui  l'habillait,  le  nourrissait  et  le  servait  comme 
un  pénitent.  Il  n'était  pas  nécessaire  de  lui  frotter 
l'échiné,  à  celui-là,  ou  de  lui  enfoncer  les  ongles 
dans  la  paume  des  mains,  car  il  en  savait,  comme 
on  dit,  plus  long  que  son  curé.  —  D'abord,  Guil- 
laume fut  assez  gêné  par  sa  chape  et  la  portait  un  peu 
retroussée,  car  il  était  toujours  sur  le  point  de  mettre 
son  poing  sur  sa  hanche  à  la  façon  des  gentilshommes, 
mais  il  en  vint  à  circuler  en  ville  sans  se  soucier  de 
la  boue  et  de  la  poussière,  et  sans  embarras,  quoique 
les  baigneurs  venus  de  France,  de  Bourgogne,  de 
Flandre,  de  Champagne,  de  Normandie  et  de  Bretagne 
fussent  alors  très  nombreux.  — Oh!  comme  l'Amour 
est  puissant  ! 

38o8       Amors  l'a  fag  tondre  e  raire 

Amors  l'a  fag  mudar  sos  draps  ; 
Aï,  Amors,  Amors,  quant  saps  ! 
E  quis  pessera  ques  tondes 
Guillems  por  tal  que  domnejes  ? 
Cant  autr'amador  s'acomptisson 
Es  genson  e  s'afifTolisson 

i.  Châtillon,  arrondissement  de  Moulins  (Allier),  a  quatre 
lieues  de  Bourbon -l'Archambault. 


FLAMENCA 


i65 


E  pesson  de  hels  garnimens, 
De  cavals  e  de  vestimens, 
Fraire  Guillems  s'apataris, 
E  per  si  dons  a  Dieu  servis1. 

Le  dimanche,  après  matines,  dom  Justin  conduisit 
(  i  uillaume  dans  la  chambrette  de  Nicolas,  près  du  clo- 
cher, jonchée  de  jonc  et  de  roseaux,  afin  qu'il  y  prit 
quelque  repos.  Puis  Guillaume  se  fit  apporter  par  le 
bedeau,  nommé  Vidal,  de  l'eau  et  du  sel,  pour  fa- 
briquer de  l'eau  bénite.  Ils  dirent  ensuite  prime  et 
tierce,  le  curé  et  lui.  Enfin,  il  eut  à  servir  la  messe. 
Il  la  savait  par  cœur.  Le  curé  ne  prêcha  pas  et  n'an- 
nonça aucune  fête  pour  la  semaine.  A  YAgnus  Dei, 
Guillaume  fit  valoir  toute  l'étendue  de  son  organe. 
Alors  il  reçut  la  paix,  comme  de  juste,  et  la  passa  à 
son  hôte,  qui  se  tenait  dans  le  chœur.  La  paix  circule 
dans  l'église.  Mais  le  voilà  devant  sa  dame,  au  mo- 
ment où  elle  baise  le  psautier  qu'il  lui  présente. 
E  perdu,  il  ne  trouva  qu'un  seul  mot  à  dire,  et  le  pro- 
nonça tout  bas,  en  soupirant:  «  Hai  las\  »  (Hélas!). 
Voilà  comme  on  est  quand  on  aime. 

Tandis  que  le  curé  récitait  ses  grâces  et  qu'Ar- 
chambaut,  hérissé  comme  ces  diables  que  font  les 
peintres,  emmenait  Flamenca,  le  nouveau  clerc  plia 
les  ornements  et  serra  le  calice  et  la  patène.  Mais  il 

i.  Amour  l'a  fait  tonsurer  et  raser.  Amour  l'a  fait  se  dégui- 
ser. Ai  !  Amour,  Amour,  que  tu  es  fort  !  Qui  eût  jamais  pensé 
que  Guillaume  se  fût  fait  tondre  pour  mieux  flirter  ?  Alors  que 
les  autres  amoureux  se  parent,  s'enrubannent  et  ne  pensent 
qu'à  se  faire  beaux  et  à  se  montrer  à  cheval,  frère  («uillaume 
fait  le  patarin  et  sert  Dieu  pour  sa  dame. 


1 66  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al      XIIIe    SIÈCLE 

était  désolé.  Flamenca  l'avait-elle  entendu:'  Son  ban- 
deau, qui  lui  couvrait  les  oreilles,  à  la  mode  du 
temps,  l'en  avait  sans  doute  empêchée.  Maudit  soit 
celui  qui  inventa  les  bandeaux,  pour  empêcher  de 
voir  et  d'entendre!  Guillaume  passa  par  de  cruelles 
alternatives  d'espérance  et  de  désespoir. 

Flamenca  avait  bien  entendu.  Lorsque  Archam- 
baut,  suivant  sa  coutume,  quitta  la  tour  après  son 
diner.  elle  s'abandonna  de  son  coté  aux  plus  tristes 
réflexions.  Hé,  las',  pensa-t-elle ;  ce  serait  plutôt  à 
moi  de  dire:  Hé,  lasse l  Car  je  suis  trop  malheu- 
reuse : 

lï6g        <■'  Bem  fora  melz  esclava  fos 
.Vb  Erminis  o  ab  Grifos, 
En  Corsega  o  en  Sardeina, 
E  que  tires  peira  o  leina, 
Car  ren  pejurar  nom  pogra, 
S'agres  neis  rivala  e  sogra1.  » 

Elle  confia  à  ses  suivantes  ce  que  le  clerc  lui  avait 
dit.  Elles  ne  furent  pas  d'avis  qu'il  eût  entendu  vilai- 
nie  :  du  reste,  ce  nouveau  clerc  lisait  et  chantait  bien, 
et  il  avait,  à  leur  avis,  tout  l'air  d'un  gentilhomme  : 
«  C'est  sans  doute  un  amoureux  qui  a  choisi  ce 
moyen  d'entrer  en  rapports  avec  vous.  »  Elles  con- 
seillent de  répondre.  Flamenca  y  consent  et  développe, 

i.  Mieux  vaudrait  que  je  fusse  esclave  chez  les  Arméniens 
ou  les  Grecs,  en  Corse  ou  en  Sardaigne,  tirer  des  pierres  ou 
du  bois;  car  rien  ne  pourrait  empirer  mon  sort,  eussé-je 
même...  une  belle-mère.  »  Rivala  (=  rivale:1),  exemple  unique 
en  provençal  du  xmc  siècle  ;  mot  douteux. 


FLAMENCA  167 

à  cette  occasion,  des  règles  de  conduite  générales  : 
il  convient  que  les  paroles  d'une  dame  n'excitent  pas 
l'espérance  d'abord,  mais  qu'elles  ne  fassent  pas  déses- 
pérer non  plus.  Lorsqu'une  clame  s'aperçoit  qu'elle 
est  aimée  loyalement,  il  ne  faut  pas  qu'elle  résiste  à 
l'inclination  de  son  cœur  ou  qu'elle  laisse  languir  son 
ami  trop  longtemps.  Il  n'est  pas  en  ce  monde  de 
vipère  que  l'on  ne  puisse  apprivoiser  en  employant  la 
douceur  ;  elle  serait  donc  pire  qu'aucune  des  créatures, 
la  clame  qui  résisterait  à  Amour  et  à  Merci. 

Alors  un  dialogue  s'engagea  entre  Flamenca  et 
Guillaume.  Ils  ne  pouvaient  se  dire  qu'un  mot  ou  deux 
chaque  dimanche  ;  mais  cela  suffit.  Guillaume  avait 
engagé  la  conversation  en  disant  Ai  las  (Hélas!); 
Flamenca,  huit  jours  plus  tard,  murmura:  Que  plans? 
(De  quoi  vous  plaignez- vous  P).  Ce  Que  plans  ?  plon- 
gea Guillaume  dans  un  ravissement  indicible,  qui  se 
traduisit  par  une  insomnie,  laquelle  lui  fournit  l'oc- 
casion de  jongler  encore  avec  les  subtilités  de  la  rhé- 
torique amoureuse  ;  il  passa  le  temps  à  faire  dialoguer 
entre  eux  ses  veux,  ses  oreilles,  sa  bouche  et  son 
cœur.  Quant  à  Flamenca,  elle  se  demandait  à  son 
tour  si  le  clerc  avait  entendu  sa  réponse  :  «  Alis, 
dit-elle  pour  s'en  éclaircir,  faites  semblant  de  me 
présenter  la  paix  avec  ce  gros  livre  : 

'1^77        «  Pren  lo  romanz  de  Blancatlor.  » 
Alis  si  leva  tost,  e  cor 
Vas  una  taula  on  estava 
Cel  romans  ab  qu'il  mandava 
Qu'il  dones  pas,  e  pois  s'en  ven 
A  si  dons,  c'a  penas  si  ten 


l68  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI."     MU      SIÈCLE 

De  rire  quan  vi  ques  Alis 

A  contrafar  ap  pauc  non  ris. 

Lo  romanz  ausa  daNaus  destrc 

E  lai  biaiser  a  senestre, 

E  quant  Ces  parer  quel  baises 

Il  dis  :  «  Que  plans  ?  »  et  en  après 

\  demandât  :  «  Et  ausi-t  o  ?  » 

—  et  Hoc,  «Jona.  ben,  s'en  aquest  to 
O  dissest  oi.  ben  o  auzi 

Cel  quem  fa i  parlar  cest  lati'.  » 

La  semaine  suivante,  Guillaume  dit:  Mor  mi  (je 

rne   meurs).   Ce  jour-là,   Flamenca,    prétextant    une 
migraine,  envoya  promener  Archambaut  à  l'heure  du 

dîner.  Kl  comme  il  protestait  : 

4Ô27        ...  «  Aitan  gasaina 

Qui  es  gelos  ni  ennujos 

E  nialaslrucs  aisi  com  nos-.  » 

Le  jaloux  mugissait  comme  un  taureau: 

4583        E  dis  :  «  Qu'eu  faitz  .'  ses  mellurada  ? 
Ben  garretz  quant  seres  disnada.  » 

—  «  Sener,  so  respon  Margarida 
Ben  agra  obs  mieilz  [fos    garida  »  ; 
E  fail  de  la  lenga  bossi. 
Cascuna  en  sorti  poin  s'en  ri  '■'. 

1 .  «  Prends  le  roman  de  Blanchejhur.  >•  Alis  se  lève  et  court 
à  une  table  où  était  le  roman  avec  lequel  on  lui  demandait 
d'offrir  la  paix  ;  et  puis  elle  vint  vers  sa  dame  qui  se  tint  à  peine 
de  rire  quand  elle  vit  Alis  qui  gardait  difficilement  son  sérieux. 
Elle  haussa  le  livre  vers  la  droite,  elle  le  fit  baisser  à  gauche,  et 
lorsqu'elle  fit  semblant  de  baiser,  dit  :  «  Que  plans  .'  j>  Puis  : 
«  Eh  bien,  avez-vous  entendu  ?  »  —  «  Oui.  madame,  si  vous 
avez  dit  cela  sur  ce  ton.  il  ious  a  bien  entendu.  » 

2.  «  A  oilà  tout  ce  que  mérite  qui  e?t  jaloux  et  ennuveux  et 
malotru  comme  vous.  » 

3.  Et  dit  :  «  Que  faites-vous  ?  Est-ce  que  ça  \a  mieux  .'  \  ous 


FLAMENCA  l6o 

Nouveau,  et  interminable,  monologue  de  Guil- 
laume. Pendant  la  semaine,  des  terrassiers  achevèrent 
le  passage  souterrain.  A  la  messe  du  dimanche,  on  lui 
répondit:  De  que?  (De  quoi?).  «  Ah  !  Madame, 
disait  Alis,  qu'il  est  bien,  et  qu'il  est  instruit  !  » 
L'instruction  est  une  belle  chose  : 

48og        «...  Trop  ne  val  meins  totz  rix  hom 
Si  non  sap  letras  queacom. 
E  dona  es  trop  melz  aibida 
S'es  de  letras  un  pauc  garnida... 
Ja  hom  que  letras  non  saupes 
D'aiso  nos  fora  entrâmes1.  » 

Comme  l'Ascension  tombait  le  jeudi  suivant,  le 
délai  ordinaire  fut  abrégé.  Le  jour  des  Rogations,  à 
tierce,  Guillaume,  en  donnant  la  paix,  dit  à  Fla- 
menca :  D'amor  (D'amour).  Le  dimanche,  elle  répon- 
dit :  Per  cui  ?  (Pour  qui  ?).  Le  jour  de  la  Pentecôte, 
Guillaume  répliqua:  Per  vos  (Pour  vous).  A  quoi 
Alis  conseilla  de  répondre  par  une  parole  ambiguë, 
ce  qui  fut  fait  :  Qu'en  puesc  !  (Qu'y  puis-je  ?),  dit 
Flamenca.  «  Comme  elle  a  de  l'esprit,  pensa  Guil- 
laume. Beau  sire  Dieu,  je  donnerais  aux  églises  et 
aux  ponts  toutes  les  rentes  que  j'ai  en  France  si  vous 
me  laissiez  avoir  ma  dame,  et  je  vous  dispenserais  de 
ma  place  au  paradis.  »  A  l'octave  de  la  Pentecôte,  jour 

serez  guérie  quand  vous  aurez  diné.  »  —  «  Seigneur,  répond 
Marguerite,  elle  aurait  besoin  de  mieux  pour  guérir.  »  Et  elle 
lui  tire  la  langue,  et  chacune  en  rit  sous  cape. 

1 .  «  Riche  homme  qui  n'est  pas  un  peu  lettré  en  vaut  moins. 
Et  dame  aussi  n'en  vaut  que  mieux  si  elle  a  quelques  lettres... 
Un  homme  sans  lettres  n'aurait  pas  imaginé  tout  cela...  » 

i3 


I7O  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIECLE 

de  la  Saint-Barnabe,  il  dit  :  Garir  (Guérir).  Le  samedi, 
jour  de  la  Saint- Jean,  elle  riposta  :  Consi  ?  (Com- 
ment?), et,  en  prenant  le  psautier,  elle  lui  effleura  les 
doigts  pour  la  première  fois.  —  Le  dimanche,  lende- 
main de  la  Saint- Jean,  il  dit:  Per  (jein  (Par  engin). 

—  Ses  demoiselles  conseillèrent  à  Flamenca  de  faire 
enfin  la  réponse  décisive  :  Pren  le  (Prends-le).  Ce 
disant,  Alis  éternua,  et  c'était  signe  de  bon  augure. 

—  Cependant  Flamenca  hésite  :  «  N'y  a-t-il  pas  dés- 
honneur à  consentir  si  promptement  ?  » 

525"        «  Domna,  ja  nous  er  deisonors, 
So  dis  Alis,  s'o  vol  Amors... 
Pero  sens  es  e  non  follors 
Zo  qu' Amors  l  vol,  et  ai  n'auctors 
Totz  los  adreitz  el[s^  gais  els  pros, 
E  celz  cui  non  amon  gilos  ; 
E  non  sai  tan  fort  melanconi 
Nom  portes  d'aiso  testimoni, 
Neis  mosener,  s'a  plag  tornava 
Ni  las  rasons  hom  li  contava  2.  » 

Le  29  juin,  jour  des  Apôtres  Pierre  et  Paul,  Fla- 
menca regarda  Guillaume  en  face  et  lui  dit  :  «  Prends- 
le.  »  Le  soir,  Guillaume  dîna  joyeusement  avec  ses- 
convives  ordinaires  et  annonça  à  son  hôte  que,  comme 

1 .  Ed.  :  Zo  que  sens... 

2.  «  Dame,  il  n'y  a  point  déshonneur,  dit  Alis,  à  ce  que 
veut  Amour...  C'est  sens,  et  non  folie,  ce  qu'Amour  veut  ; 
j'en  ai  pour  garants  tous  les  adroits,  les  gais,  les  preux,  et  ceux 
qui  n'aiment  pas  les  jaloux.  Et  je  ne  connais  pas  de  mélancolique 
qui  n'en  portât  témoignage,  même  Monseigneur  [Archambaut], 
s'il  avait  à  trancher  la  question  et  qu'on  lui  exposât  des  rai- 
sons. » 


FLAMENCA  I  7 I 

il  allait  beaucoup  mieux,  il  ne  voulait  plus  se  pri- 
ver de  compagnie  :  Pierre  Gui  et  Mme  Bellepille 
pouvaient  rentrer  à  leur  ancien  domicile.  —  La  pre- 
mière fois  qu'il  vit  sa  dame  à  l'église,  ils  se  regardèrent 
tendrement  et  Guillaume  dit  :  Près  l'ai  (Je  l'ai  pris). 
Plus  d'un  mois  fut  encore  nécessaire  pour  l'échange 
des  mots  suivants  :  E  quai  (Et  quel  ?).  —  Iretz 
(Vous  irez).  —  Es  on?  (Et  où  ?).  —  Als  banz  (Aux 
bains).  —  Cora  ?  (Quand  ?).  —  Jorn  breu  (Bientôt). 
—  Mais  elle  hésitait  toujours,  malgré  les  conseils 
empressés  de  ses  suivantes  : 

5557        «  Paors  mi  castia  em  menassa 

E  dis  mi  que  ja  ren  non  fassa 

Que  monsegner  nos  teng'  a  joc, 

Car  s'o  fas,  metra  m'en  un  fuec. 

Vergonam  dis  quem  gart  de  blasme 

Dont  tota  gens  aprop  mi  blasme. 

Daus  l'autra  part  som  dis  A  mors 

Ques  anc  \ergoina  ni  Paors 

I\os  feiron  bon  cor  ni  faran, 

E  non  a  cor  de  fin  aman 

S'il  toi  vergoina  ni  temensa 

De  far  tôt  so  qu'ai  cor  agensa... 

E  s'Amors  pert  en  mi  sos  fieus 

L'anta  er  soa  el  dans  mieus, 

Car  lo  fieus  es  [en]corregutz 

S'a  tems  non  es  le  cens  rendutz... 
5591        Et  eu  conosc  ben  que  vers  es 

C'Amors  a  en  las  domnas  ces... 

Al  trezen  an  querrel  comensa, 

E  si  neguna  s'en  bistensa 

Que  noil  pague  tro  al  setzen, 

Lo  fieu  ne  pert,  si  per  merce 

Amors  hom  pert  lo  ces  avan. 

E  si  passo  .xxi.  an 


IJ2  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AD    VIII      SIECLE 

Que  non  aia  sival?  pagat 
Lo  1er-  ol  quart  o  la  meitat, 
Jamais  non  aura  fieu  entier 
Mas,  a  lei  d'estrain  soudadier, 
Estara  pueis  ab  la  mainada...  '  » 

Elle  prit  eniin  son  parti  : 

5G^7        «  Respondrai  :  Plas  mi.  a  desliure. 

Car  ben  vei  qu'estiers  nom  puesc  viure2.  » 

À  ces  mots,  elle  s'évanouit.  Archambaut,  cpii 
n'était  pas  Lan.  accourut  et  lui  jeta  de  l'eau  fraîche  à 
la  figure  :  «Je  -ui>  malade,  déclara-t-elle  :  j'ai  besoin 
d'un  médecin.  » —  Cela  passerait,  dit  Archambaut, 
si  vous  mangiez  tous  les  jours  un  petit  morceau  de 
noix  muscade.  »  —  «  En  pareil  cas,  les  bains  m'ont 
déjà  réussi  :  je  voudrais  bien  me  baigner  mercredi,  s'il 
nous  plaît,  car  la  nouvelle  lune  commence,  et  bientôt 

1 .  «  Peur  m'admoneste  et  me  menace  et  me  dit  de  ne  rien 
taire  que  Monseigneur  ne  tienne  à  jeu  ;  car  il  me  ferait  brûler. 
Vergogne  me  dit  que  je  me  garde  de  m'attirer  le  blâme  du 
monde.  D'autre  part.  Amour  me  dit  que  A  ergogne  ni  Peur 
n'ont  jamais  l'ait  un  ca?ur  vaillant  et  que  qui  se  laisse  détour- 
ner par  la  pudeur  et  la  crainte  de  suivre  les  mouvements  de 
son  cœur  n'aime  pas  véritablement...  Si  Amour  perd  en  moi 
son  fief,  il  en  aura  l'affront,  mais  j'en  aurai  le  dommage,  car  le 
fief  est  confisqué  si  le  cens  n'est  pas  rendu  à  temps...  Et  je  sais 
bien  qu'il  est  vrai  qu'Amour  a  des  droits  sur  les  dames...  11 
commence  à  les  réclamer  à  treize  ans.  et  si  une  dame  retarde  le 
payement  jusqu'à  seize  ans,  elle  perd  son  fief,  à  moins  qu'Amour 
ne  consente  à  allonger  le  délai.  Et  si  elle  passe  vingt  et  un  ans 
sans  avoir  pavé  au  moins  le  tiers,  le  quart  ou  la  moitié,  elle 
n'aura  jamais  fief  entier,  mais  elle  sera  reléguée,  comme  les 
mercenaires  étrangers,  avec  la  domesticité.  » 

2.  «  Je  répondrai  nettement  :  «  Je  le  veux  bien  »,  car  je  vois 
que  je  ne  pourrais  vi\re  autrement.  » 


FLAMENCA  J'y  a 

elle  sera  en  cours1.  »  —  «  Dame,  j'y  consens  :  bai- 
gnez-vous; ne  vous  en  privez  pas.  Faites  aussi  brûler 
des  cierges  en  l'honneur  des  saints,  et  particulière- 
ment de  saint  Pierre,  dont  la  fête  tombe  mardi2.  » 
Et  il  s'en  alla  chez  Pierre  Gui  pour  faire  préparer 
les  bains. 

Guillaume,  qui  avait  recueilli  des  lèvres  de  Fla- 
menca les  monosyllabes  :  Plas  mi  — ■  la  manière  la 
plus  gracieuse  de  dire  oui  —   entendit   Pierre  Gui, 

[.La  raison  que  donne  Flamenca  pour  justifier  son  désir  de 
se  baigner  le  mercredi  suivant  est  (v.  5683)  :  «  Quel  luna  es  a 
recontorn.  »  Dans  sa  ire  édition,  M.  P.  Meyer  a  traduit  :  «  La 
lune  est  à  son  dernier  quartier  »  ;  et  le  Glossaire  de  la  2''  édition, 
montre  qu'il  a  persisté  dans  cette  interprétation.  Mais  c'est  le 
dimanche  3o  juillet  que  Flamenca  demande  à  se  baigner  le  mer- 
credi (2  août).  Or  le  Ier  jour  de  la  nouvelle  lune  tomba  juste- 
ment, cette  année  là,  le  3o  juillet.  M.  C.  Chabaneau  (/.  c  .  p.  3o), 
qui  n'a  pas  pensé  à  s'informer  des  circonstances  astronomiques 
de  farinée  i2o'(.  a  cependant  douté,  pour  d'autres  raisons,  que 
a  recontorn  signifiât  «  en  décours  »  ;  il  propose  «  à  recontourne  », 
«  le  temps  où  la  lune  commence  à  reprendre  son  contour  »,  et 
pense  au  premier  quartier.  —  Flamenca  ajoute  (v.  5684)  : 
«  Mas  quart  serait  passât.  III.  jorn  —  E  il  sera  det  tôt  fermada. . .  », 
c'est-à-dire  :  «  Mais  lorsque  trois  jours  seront  passés  et  que  la 
lune  sera  tout  à  fait.. .  »  M.  P.  Meyer  traduit  dubitativement 
ferma  da  par  «  plongée  dans  l'obscurité  »,  invisible.  M.  Chabaneau 
propose  formdda,  «  formée  ».  Mais  la  lune  n'est  pas  «  formée  » 
en  trois  jours  :  il  semble  que  fermada  convienne,  avec  son  sens 
ordinaire  «  affermie,  fixée»,  settled,  c'est-à-dire,  dans  l'espèce, 
en  cours. 

Il  est  dit  plus  loin  (v.  "1710)  que,  si  Flamenca  ne  veut  se 
baigner  que  le  mercredi,  c'est  «  à  cause  de  la  lune  ».  Faut-il 
croire  que  le  premier  jour  de  la  lunaison  passait  alors  pour  défa- 
vorable, conformément  à  une  '  superstition  populaire  qui  a  été 
très  répandue  P  Cf.  p.  160,  note  2. 

1.    La  Saint-Pierre  es  liens,  Ier  août. 


T  y4  I«A    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI      XIlT    SIÈCLE 

affairé,  qui  donnait  des  ordres  à  ses  garçons  :  «  La- 
vez soigneusement  les  bains  :  renouvelez-y  l'eau  ; 
Madame  doit  se  baigner  mercredi.  »  Le  mercredi,  au 
point  du  jour,  les  deux  donzelles  étaient  déjà  prêt' îs, 
avec  les  bassin-,  les  onguents  et  tout  ce  qui  était  utile 
pour  le  bain  de  leur  maîtresse.  Sire  Archambaut  se 
leva  et  conduisit,  par  le  poing,  Flamenca  à  son  ami. 
Dans  les  bains  il  fureta  partout,  comme  d'habitude, 
ne  vit  rien  et  se  retira.  Ali-  et  Marguerite  barrèrent 
la  porte  derrière  lui  :  «  Je  ne  me  déshabillerai  point, 
dit  Flamenca,  car  je  ne  suis  pas  venue  ici  pour  me 
baigner.  » 

A  ce  moment  Guillaume  souleva  la  pierre  qui  fer- 
mait -on  souterrain,  et  apparut,  une  chandelle  à  la 
main. 

5822        Camis'e  bragas  ac  de  tela 
De  Relis,  ben  feila  e  sotil 
E  per  corduras  e  per  fil. 
Blisaut  portet  de  cisclaton 
Ben  fait  e  fronzit  per  razon 
E  tiran  per  lai  on  si  ten  ; 
Et  e-tet  li  moût  avinen 
Li  corregeta  don  s'estrein... 
Caussas  bac  de  pâli  ara  ftors 
Obradas  de  mantas  colors. 
Tan  ben  e  tan  gen  si  causseron 
Que  disseras  c'ab  el  nasqueron. 
Un  capell  Uni  ben  c 
Ab  seda,  e  moscat  mentit, 
V.C  en  son  cap.  non  per  calai- 
La  corona,  mais  per  _ 
Sas  pels  de  la  cauz  qu'es  el  trauc.  ' 

1.   Sa  chemise  el   ses   braies  étaient   en  fine   toile   '1     I!     nos, 


FLAMENCA  1~5 

Il  salua.  —  Maintenant,  sire  Archambaut  peut,  s'il 
veut,  danser  sous  le  frêne.  Ce  n'est  pas  pour  lui  que 
Flamenca  se  privera  de  «  faire  un  ami».  —  Guil- 
laume invita  ces  dames  à  passer  dans  ses  apparte- 
ments, en  traversant  le  souterrain.  —  La  chambre 
du  héros  était  soigneusement  décorée.  Flamenca  et 
Guillaume  s'assirent  côte  à  côte,  sur  un  lit  bas, 
Marguerite  et  Alis  sur  des  coussins,  à  leurs  pieds. 
Alors  Guillaume  déclina  son  nom  et  raconta  com- 
ment et  pourquoi  il  était  venu  à  Bourbon.  Il  ne  se 
risqua  cette  fois  qu'à  ces  menus  jeux  préliminaires 
qu'Amour  enseigne  aux  vrais  amants.  —  Ah  ! 
c'étaient  de  vrais  amoureux  ;  il  n'en  est  plus  de  tels  ; 
et  cependant  l'auteur  en  connaît  au  moins  un  qui  les 
vaudrait,  s'il  trouvait  partenaire.  —  En  prenant  congé, 
Guillaume  n'oublia  pas  les  suivantes  :  il  leur  donna 
des  rubans,  des  fermaux,  des  colliers,  des  bagues, 
des  boutons  ou  pommes  de  musc1.  On  convint  que 
Flamenca  irait  aux  bains,  désormais,  quatre  fois  au 
moins  par  semaine,  pour  sa  santé.  —  Elle  ira,  certes, 
et  encore  plus  volontiers  qu'à  l'église.  —  Lors  des 

bien  faites  et  bien  cousues.  Il  portait  un  bliaut  de  ciciaton, 
froncé  et  ajusté.  Sa  ceinture  lui  allait  très  bien...  Ses  chausses 
de  soie  étaient  brodées  de  fleurs  diversement  colorées.  Elles  le 
chaussaient  si  bien  qu'on  eût  dit  qu'il  était  né  avec.  Son  chapeau 
était  de  toile,  cousu  de  soie  et  moucheté  ;  il  1  avait  mis  moins  pour 
cacher  sa  tonsure  que  pour  protéger  ses  cheveux  de  la  chaux  du 
souterrain. 

i.  E  botonetz  plens  de  musquet  (v.  5989).  Il  s'agit  ici  de 
petites  boîtes  à  parfum.  Cf.  v.  262  :  Flamenca,  la  première  fois 
qu'elle  avait  vu  Archambaut,  son  fiancé,  lui  avait  offert  «  musc 
et  ambre  et  autres  menus  joyaux  ». 


[76  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

adieux,  tous  soupiraient,  baillaient,  sanglotaient  d'at- 
tendrissement. Les  dames  regagnèrent  le  bain.  Mar- 
guerite tira  la  sonnette:  et  le  jaloux  accourut  -i  vite 
qu'il  manqua  de  s'étaler.  Sachez,  seigneur,  dit  Fla- 
menca, que  les  bains  me  profiteront  infiniment,  je 
le  sens:  mais,  comme  il  est  écrit  sur  les  pancartes, 
une  seule  fois  ne  serl  à  rien  :  pour  bien  faire,  il  faut 
en  prendre  autant  qu'on  a  souffert  de  jours.  »  — 
«  Eh  donc  !  dame,  prenez-en  un  tous  les  matins,  si 
cela  vous  chante».  —  Ce  jour-là,  Flamenca  refusa 
net  de  dîner  avec  Archambaut,  et  elle  dit  à  Al i^  : 

6o85        «  Non  liai  pron  manjar  e  begut 
Cant  mon  amie  ai  hui  tenj.'ut 
Entre  mos  bra>.  bell'Àelis  .' 
E  cujas  ti  qu'en  para'li? 
Aia  hom  talent  de  manjar... 
De  neguna  ren  non  ai  fam 
Mas  de  veser  celui  cui  am1.  » 

Alis  congédia  «  le  vieux  »,  et  elles  passèrent  l'après- 
midi,  toutes  trois,  —  la  maîtresse  et  ses  deux  confi- 
dentes —  à  s'extasier  sur  les  mérites  de  'iiiillaume. 
Flamenca  fit  à  ce  propos  un  vrai  cours  de  conve- 
nances amoureuses:  1  Mon  ami  et  moi,  dit-elle,  nous 
n'avons  pas  besoin  de  trancher  un  jonc  à  la  Saint- 
Jean  pour  voir  si  nous  nous  aimons  également.  Notre 
amour  est,   des    deux  parts,  au  paroxysme.   11  nous 

1.  «  Vai-je  pas  bu  et  mangé  quand  j'ai  tenu  mon  ami  entre 
mes  bras,  belle  Alis?  Et  crojez-vous  qu'en  paradi»  on  ait  besoin 
de  manger?  Je  n'ai  faim  de  rien  si  ce  n'est  de  voir  encore  celui 
que  j'aime.  » 


FLAMENCA  I77 

reste  à  nous  le  prouver,  et  j'y  suis  prête,  car  c'est 
tromperie  et  tricherie  de  refuser  à  son  ami  ce  qu'il 
désire  le  plus  : 

6217        ...  Tais  n'i  a  que  fan  languir 

Lur  amador  ab  lur  «  non  »  dir, 

Qua[i]s  que  digon  ques  ellas  son 

Castas  e  puras  per  dir  non. 

Mal  aia  domna  qu'esconditz 

De  bocca  so  ques  ab  cor  ditz... 

Aissi  con  Ovidis  retrai ' , 

Tems  sera  que  cil  c'aras  fai 

Parer  de  son  amie  nol  quilla 

Jaira  sola  e  freja  e  veilla  ; 

E  cil  a  cui  hom  sol  portar 

De  nugz  la[s]  rosas  al  lumtar 

Per  so  qu'ai  matin  las  trobes 

Non  trobara  qui  la  toques 

Per  nulla  ren  que  puesca  dire...  2  » 

A  la  seconde  entrevue,  Guillaume  avait  l'air  préoc- 
cupé. —  «Bel  ami,  à  quoi  pensez-vous?»  —  a  Ma 
douce  dame,  s'il  vous  plaît,  ne  vous  fâchez  pas  d'une 
chose  à  quoi  j'ai  pensé  cette  nuit.  »  —  a  Ami,  par- 
lez ;  rien  de  ce  que  vous  désirez  ne  me  déplaira.  »  — ■ 
«  Douce  chose,  j'ai  deux  cousins,  Ot  et  Clari,  qui 
sont  avec  moi  avant  d'être  adoubés,  riches  hommes 
et  de  grande  affaire  ;   je  voudrais  vous  les  présenter. 

1.  Ovide,  Art.  Amat. ,111,  69-72. 

2.  «  Il  y  en   a  qui  l'ont  languir  leurs  amoureux  en  disant  : 
N  on  ».  et,   pour  cela,   on  les  dit  chastes  et  pures...  Fi  de  la 

dame  qui  refuse  de  bouche  ce  que  son  cœur  accorde.  Et  Ovide 
l'a  bien  dit  :  Un  temps  viendra  où  celle  qui  aura  dédaigné  son 
ami  sera  seule  et  froide  et  vieille  ;  et  celle  à  qui  l'on  portait,  la 
nuit,  des  roses  sur  son  seuil,  pour  qu'elle  les  ait  au  matin,  ne 
trouvera  plus  qui  la  touche  pour  rien  qu'elle  puisse  dire...  » 


I78  LA.    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

Ils  sont  jeunes  et  courtois,  et  ainsi  sont  vos  demoi- 
selles ;  ils  pourraient  causer  avec  elles,  et,  s'ils  ve- 
naient à  s'entr'aimer,  ils  nous  en  aimeraient  mieux.  » 
—  «  Beau  doux  ami,  je  le  veux  bien.  »  Alors  Guil- 
laume ouvrit  la  porte  et  fit  entrer  ses  deux  écuyers. 
Les  présentations  faites,  Alis  s'en  alla  avec  Ot  et 
Marguerite  avec  Clari. 

64g5        Jugar  podon  a  lur  talan  ; 

Mas  nom  quai  dir,  a  mon  sembla n. 
Los  gais  envitz  que  chascus  fai  '. 

Pendant  quatre  mois  entiers,  les  six  amoureux 
goûtèrent  ainsi  le  bonheur  le  plus  parfait,  jusqu'à  la 
Saint-André  en  novembre.  .Mais  alors,  Dieu  merci, 
Flamenca  était  devenue  si  gaie  et  si  sûre  d'elle-même 
qu'elle  ne  se  souciait  plus  du  tout  d'Archambaut  et 
qu'elle  ne  se  levait  même  plus  lorsqu'il  entrait2.  Elle 
eut  une  explication  avec  lui,  au  cours  de  laquelle  elle 
proposa  la  convention  suivante  :  elle  recouvrerait  sa 
liberté  et  jurerait  de  se  garder,  par  la  suite,  aussi 
bien  qu'elle  avait  été  gardée  jusque-là.  —  Ici  manque 
un  feuillet  du   manuscrit  ;  mais  on  voit,  par  ce  qui 

1.  Ils  peuvent  jouer  à  leur  plaisir;  mais  il  ne  convient  pas  de 
dire,  à  mon  sens,  les  gaies  invites  que  chacun  l'ait. 

2.  Il  n'était  pas  d'usage  que  les  femmes  restassent  assises 
lorsque  leur  baron  entrait.  —  Dans  un  autre  roman,  le  comte 
Eustaclie  de  Boulogne,  traité  par  sa  femme  comme  Archam- 
baut  l'est  ici  par  Flamenca,  en  reste  stupéfait  (Histoire  littéraire, 
XXII,  p.  397): 

«  Dame,  ce  dist  li  quens,  certes  mervelles  voi. 

Vous  soliés  lever  tosjors  encontre  moi  ; 

Or  nel  volés  plus  faire.  Dites  le  moi  porquoi  ». 


FLAMENCA  179 

suit,  qu'Archambaut  accepta  cette  convention,    dont 
il  ne  pouvait  soupçonner  la  signification  dérisoire. 


A  partir  de  ce  jour,  Archambaut  se  lava  la  tête, 
renonça  à  ses  fonctions  de  porte-clés  et  redevint 
l'homme  du  monde  qu'il  avait  été  autrefois.  Fla- 
menca fut  de  nouveau  entourée  de  dames  et  de  che- 
valiers. —  A  grand'peine  réussit-elle  à  s'échapper  pour 
aller  aux  bains  ;  sept  dames  tenaient  absolument  à  l'y 
accompagner  ;  pour  se  débarrasser  d'elles  il  fallut  que 
Flamenca  leur  proposât  de  se  baigner  aussi  :  or,  les 
eaux  de  Bourbon  ont  de  l'odeur,  et  on  ne  s'y  baigne 
pas  volontiers  quand  on  n'en  a  pas  besoin.  —  Elle 
raconta  à  Guillaume  tout  ce  qui  s'était  passé.  Elle 
ajouta  que,  désormais,  il  fallait  renoncer  aux  rendez- 
vons  :  «  Ami,  je  ne  veux  pas  faire  de  vous  un  reclus. 
[1  y  aura  ici  un  tournoi  à  Pâques  prochaines  ; 
venez-y.  Mais,  en  attendant,  allez-vous-en.  D'ici-là, 
vous  me  donnerez  de  vos  nouvelles  par  des  messa- 
gers, des  pèlerins  ou  des  jongleurs.  »  —  Les  deux 
imants  se  consolèrent  un  peu  en  pensant  que,  l'an- 
lée  suivante,  Pâques  serait  de  bonne  heure. 

Guillaume  retourna  dans  ses  terres.  Apprenant 
ju'il  y  avait  guerre  en  Flandre,  il  se  rendit  dans  ce 
)ays  avec  trois  cents  chevaliers  et  obtint  ce  qu'il  y 
'tait  venu  chercher  :  le  prix  de  la  chevalerie. 

Lorsque  le  père  de  Flamenca  sut  que  son  gendre 
Vrchambaut  était  guéri  de  sa  jalousie,  il  vint  le  voir 


l8o  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE     U     TIlL     SIÈCLE 

et  apporta  à  la  covir  do  Bourbon  l'écho  des  exploits 
du  héros  :  Guillaume  de  Nevers  passait,  à  la  cour  de 
Flandre,  pour  le  meilleur  chevalier  du  monde. 
Vrehambaut  se  promit  bien  de  l'inviter  au  tournoi 
qu'il  allait  offrir. 

Aux  approches  du  carême,  le  ducdeBrabant  donna 
un  grand  tournoi  à  Louvain.  Archambaut  v  figura, 
avec  sa  bannière  à  fleurs  d'or  sur  champ  d'azur.  Il  y 
lit  l,i  connaissance  de  Guillaume.  Ils  se  partagèrent, 
à  eux  deux,  l'honneur  de  cette  réunion.  On  se  pro- 
mit de  se  retrouver  à  Bourbon,  au  temps  de  Pâques. 

Archambaut,  revenu  chez  lui.  dit  merveilles  de  son 
nouvel  ami.  Mais  Alis,  la  une  mouche,  lui  demanda, 
en  présence  de  Flamenca,  si  ce  chevalier  était  aussi 
amoureux  que  brave  : 

-oô5        «  Segner.  fai  s'il,  es  amoros 

Ccl  cavalliers  qu'es  aitam  pros  ? 
Car  loin  dis  qu'aital  cavallier 
Non  sabon  esser  plazentier  : 
Quar  per  lur  forsa  tan  si  preson 
Que  donnei  e  solas  mespreson'.  » 

«  S'il  est  amoureux:'  dit  le  bon  sire.    A  oyez  plutôt 
ce  salut  d'amour  qu'il  m'a  confié  pour  une  dame.    Il 
n'en  est  pas  de  plus  courtois.  »  —    «  Lisez-le  nous 
dit  Flamenca  ;  vous  ne  nous  apportez  pas  si  souvent 
des  vers  nouveaux  et  des  chansons  :  et  vous  saurez  le 


I.  «  Seigneur,  fait-elle,  est-il  amoureux,  ce  chevalier  qui 
est  si  brave  ?  Car  on  dit  que  les  chevaliers  de  ce  genre  ne  sont 
guère  aimables  :  ils  sont  si  fiers  de  leur  force  qu'ils  méprisent 
la  galanterie  et  le  plaisir.  » 


FLAMENCA  I O I 

faire    valoir.  »   —    «  Ce  salut,    reprit   Archambaut, 
très  flatté,  s'adresse  à  la  belle  de  Beaumont...  » 

Lacune  de  deux  feuillets. 

Les  «  saluts  »  de  Guillaume  étaient  enluminés 
d'images  où  Flamenca  reconnut  au  premier  coup 
d'œil  le  portrait  de  son  ami  et  le  sien.  Elle  ne  s'en 
sépara  plus.  Ces  feuillets  de  parchemin  l'aidèrent  à 
passer  le  carême  qui,  pourtant,  lui  parut  intermi- 
nable. 

Cependant  le  sire  de  Bourbon  était  tout  entier  aux 
préparatifs  de  son  tournoi.  11  avait  invité  le  roi  de 
France  par  lettres  scellées  en  lui  envoyant,  dans  un 
étui  d'argent  niellé,  un  manche  de  couteau  en  corne 
de  serpent  qu'il  tenait  du  marquis  de  Montferrat.  Il 
avait  envoyé  ses  messagers  de  Bordeaux  en  Allemagne, 
et  de  Narbonne  jusqu'en  Flandre. 

La  fête  eut  lieu  à  la  quinzaine  de  Pâques.  Des  mar- 
chands y  étaient  venus  de  terres  lointaines.  La  foule 
des  chevaliers  était  énorme.  On  se  divisa  en  deux 
camps  :  d'un  côté  les  Flamands,  les  Bourguignons, 
es  Auvergnats,  les  Champenois  et  mille  chevaliers  de 
France;  de  l'autre  les  Poitevins,  ceux  de  Saintonge  et 
d'Angoumois,  les  Normands,  les  Bretons,  les  Touran- 
geaux, lesBerruiers,  les  Limousins,  ceux  duPérigord, 
lu  Quercy...  Guillaume  de  Nevers  arriva  avec  mille 
hevaliers.  —  A  l'une  des  portes  de  la  ville,  on  avait 
dressé,  en  face  des  prés,  un  grand  échafaud  d'où  l'on 
embrassait  la  plaine  et  le  terrain  du  tournoi.  Archam- 
baut avait  fort   à    faire  d'accoler  ou  de  saluer    tous 


l82  L\     SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

les  arrivants.  Il  fit  très  bon  accueil  à  Guillaume.  Ot 
et  Clari  étaient  là  ;  il  leur  demanda  s'ils  voulaient 
qu'il  les  fit  chevaliers  immédiatement  ou  plus  tard, 
et,  à  leur  prière,  il  les  adouba  tout  de  suite,  en  leur 
faisant  de  beaux  cadeaux  :  armes,  chevaux  et  har- 
nais. 

Flamenca,  le  roi  et  ses  barons,  étaient  dans  la 
grande  salle  du  palais  lorsque  Guillaume  de  Nevers  y 
entra.  Tout  le  monde  se  leva.  Guillaume  s'assit  près 
de  son  amie,  et  le  roi  lui  céda  sa  place  :  «  A  chacun 
son  tour,  dit-il,  de  faire  ici  sa  cour  aux  dames.  »  Ot 
et  Clari  étaient  un  peu  embarrassés  :  «  Madame,  que 
ferons-nous  ?  »  —  «  Vous  aurez  belle  et  bonne  étrenne, 
répondit  Flamenca.  »  Elle  appela  ses  suivantes  et  leur 
ordonna  d'aller  chercher  dans  sa  cassette  les  gonfanons 
vermeils  qu'elle  avait  destinés  aux  deux  jeunes  gens. 
«  Allez  avec  ces  demoiselles  ;  vous  les  recevrez  de 
leurs  mains.  »  C'était  leur  donner  un  prétexte  de 
parler  à  leurs  amies.  Prétexte  fort  nécessaire  : 

7370        Car  jes  cavallier  ab  donzellas 

En  cor[t]  non  parlon  ni  solasson 
Si  troban  doninas  que  lur  plasson  ; 
E  laïnz  ac  ne  plus  de  cent 
Que  cascuna  em  près  entent 
Et  en  domnei  et  en  amor  l. 

Les  sentiments  de  Flamenca  pour  Guillaume 
n'avaient  nullement  changé  ;  elle  lui  donna  un  rendez- 

1.  Car  les  chevaliers,  dans  les  cours,  ne  parlent  pas  aux  de- 
moiselles s'ils  trouvent  daines  qui  leur  plaisent  ;  et  il  y  avait  là 
plus  de  cent  dames  qui  s'entendaient  en  galanterie  et  en  amour. 


FLAMENCA  l83 

vous  pour  le  soir  même.  Il  prit  congé  en  saluant 
toutes  les  clames  présentes  Tune  après  l'autre,  comme 
il  était  d'étiquette  de  le  faire  en  ce  temps-là1. 

Après  souper,  à  la  nuit  close,  à  l'heure  où  d'autres 
se  déshabillent,  Guillaume,  [se  conformant  à  l'usage 
qui  était  de  n'aller  jamais  qu'armé  aux  rendez-vous 
d'amour],  revêtit  unhauberjon,  un  surcot  vermeil  par- 
dessus, mit  un  couteau  à  sa  ceinture  et  sortit,  précédé, 
lui  et  ses  compagnons,  tous  à  cheval,  de  vingt  grosses 
torches  allumées.  Çà  et  là,  on  entendait  un  tumulte 
d'hommes,  de  chevaux  et  de  charrettes.  L'air  reten- 
tissait de  danses  et  de  chants  bretons  sur  la  vielle, 
au  point  que  vous  vous  seriez  cru  à  Nantes,  où  l'on 
compose  ces  chants.  Lorsqu'il  arriva  au  château,  les 
ménestrels  firent  silence,  puis  saluèrent  sa  bienvenue. 
Le  comte  d'Auxerre  causait  avec  Flamenca,  sa  cou- 
sine :  «  Dame,  dit-il,  il  faut  que  je  me  retire  devant 
un  si  preux  chevalier  »  ;  et  s'adressant  à  Guillaume  : 
«  Asseyez- vous  à  côté  d'elle.  »  Cependant,  Flamenca 
ne  savait  trop  comment  faire  pour  se  retirer  avec  son 
ami  clans  sa  chambre  particulière,  lorsqu'Archambaut 
intervint.  Sa  présence  les  surprit,  car  il  entrait  et 
sortait  en  tapinois.  Par  pure  courtoisie,  du  reste, 
parce  qu'il  voulait  éviter  que  toute  la  cour  se  levât 
à  chacune  de  ses  allées  et  venues.  Il  marcha  droit  à 
Guillaume,  lui  posa  la  main  droite  sur  le  genou  pour 
le  faire  rester  assis,  —  mais   si  doucement  qu'il  ne 

i.  Cf.  v.  7662. 


l84  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIÈCLE 

sentit  pas  les  mailles  du  hauberjon  — et,  s'appûyaiit 
de  la  main  gauche  sur  le  [dossier  du  siège]  de  Fla- 
menca, comme  Ton  fait  :  «  Dame,  dit-il,  voici  des 
nouvelles.  Le  comte  de  Bar,  votre  cousin,  et  son  frère 
Raoul  seront  armés  chevaliers  demain  matin  avec 
dix  autres  de  vos  parents.  Il  faut  que  vous  leur 
donniez  des  joyaux.  Allez  donc  les  choisir,  et,  pour 
le  choix,  sire  Guillaume,  qui  s'y  entend,  vous  aidera. 
Moi,  j'ai  affaire  auprès  du  roi  !  ».  Dès  qu'il  se  fut 
éloigné,  Guillaume  choisit  en  effet,  dans  la  chambre 
de  Flamenca,  le  joyau  qui  lui  plaisait  le  plus.  Mar- 
guerite et  Clari  montaient  la  garde  à  la  porte.  Mais  zo 
laissem  aras  estar  (v.  7GÔ2).  N'insistons  pas  ;  n'en 
parlons  plus. 

Le  lendemain,  après  qu'on  eut  sonné  matines, 
vous  eussiez  entendu  sonner  trompes  et  clairons, 
trompettes  et  cors,  cymbales,  tambours  et  flûtes  pour 
annoncer  l'ouverture  du  tournoi.  Le  roi,  plusieurs 
barons,  Flamenca,  ses  demoiselles  et  d'autres  dames 
prirent  place  dans  les  tribunes.  On  se  montrait  les 
enseignes  des  chevaliers  combattants,  qui  décoraient 
leurs  heaumes,  leurs  lances  et  leurs  écus. 

Flamenca  avait  promis  de  donner  >a  manche  au 
premier  jouteur  qui  désarçonnerait  son  adversaire. 
La  manche  revint  à  Guillaume  de  Nevers,  qui,  comme 
entrée  de  jeu,  avait  désarçonné  le  comte  de  la  Marche. 
Sur  l'ordre  de  Guillaume,  le  comte  vint  s'agenouiller 
aux  pieds  de  Flamenca  et  lui  offrir  rançon  ;  mais  elle 
le  renvoya  libre,  en  le  priant  seulement  de  porter  sa 
manche  au  vainqueur. 


FLAMENCA  l85 

Le  comte  Amfos  (Alfonse)  de  Toulouse  jouta  contre 
Gontaric  de  Louvain.  Dans  la  mêlée  qui  suivit,  Guil- 
laume s'empara  de  seize  chevaliers  du  parti  d'Amfos. 
11  les  envoya  aussi  à  Flamenca,  qui  les  délivra  sans 
rançon. 

Autres  joutes  entre  Archambaut  et  le  sire  d'An- 
duze  ;  entre  le  comte  de  Saint-Pol  et  Aimeri  de  Nar- 
bonne  ;  entre  Guillem  de  Montpellier  et  Garin  de 
Reortier  ;  entre  le  comte  de  Champagne  et  le  comte 
de  Rodez.  Gautier  de  Brienne  et  le  vicomte  de  Turenne 
s'enferrèrent  de  telle  sorte  que  tous  deux  eurent  le 
bras  traversé  ;  mais  c'étaient  de  tels  prud'hommes 
que,  quoique  leurs  blessures  fussent  assez  graves 
pour  les  empêcher  de  porter  les  armes  pendant  long- 
temps, ils  n'en  laissèrent  rien  paraître.  —  De  l'aveu 
général,  Guillaume  de  Nevers  eut  l'honneur  de  cette 
première  journée  ;  le  soir,  le  vainqueur  alla  remercier 
Flamenca,  pour  sa  manche. 

Le  jour  d'après,  continuation  du  tournoi.  Passes 
d'armes  entre  le  vicomte  de  Melun  et  le  seigneur  de 
Cardaillac,  moins  fort,  mais  plus  adroit;  entre  le 
comte  de  Flandre  et  Geoffroi  de  Lusignan... 

La  fin  manque. 


id 


LE  CHATELAIN  DE  COLCI 


Les  anciens  inventaires  de  la  librairie  de  Charles  V 
et  de  celle  des  ducs  de  Bourgogne  signalent  que,  dans 
ces  collections,  se  trouvaient  des  exemplaires  du 
«  Chastelain  de  Coucy,  rimé  ».  On  ne  connaît  aujour- 
d'hui crue  deux  manuscrits  de  ce  roman  :  le  n°  16098 
du  fonds  français  de  la  Bibliothèque  nationale,  qui  a  été 
employé  par  Crapelet  pour  son  édition  (Histoire  du  châte- 
lain de  Coucy  et  de  la  dame  de  Fayel.  Paris,  1829,  gr. 
in-8),  et  celui  qui,  étudié  pour  la  première  fois  par 
M.  P.  Meyer  dans  la  Collection  de  lord  Ashburnham 
(Romania,  II,  p.  142),  porte  aujourd'hui,  à  la  Biblio- 
thèque nationale,  le  n°  7014  du  fonds  des  nouvelles  acqui- 
sitions françaises.  Le  second,  qui  est  le  plus  ancien,  est,  en 
même  temps,  le  meilleur. 

L'édition  de  Crapelet  et  la  traduction  qui  l'accompa- 
gne  sont,  au  sentiment  de  M.  G.  Paris  (Histoire  littc 
raire,  XXVIII,  p.  390),  «  fort  estimables,  si  l'on  consi 
dère  la  date  où  elles  ont  paru  ».  Mais  cette  édition  es 
assez  rare,  et  «  il  serait  à  souhaiter  qu'elle  tut  rem 
placée  par  une  autre  ».  Ce  vœu,  exprimé  en  1881,  n' 
pas  encore  été  satisfait.  M.  W.  Fôrster  a  longtemp 
annoncé  qu'il  publierait  une  nouvelle  édition  du  Chas 
lelain  de  Coucy  dans  sa  «  Romanische  Bibliothek  »  ;  mai 
il  a,  finalement,  renoncé  à  tenir  sa  promesse.  En  consé- 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  187 

quence,  MM.  G.  Paris  et  G.  Raynaud  avaient  repris  le 
projet,  mais  la  mort  de  G.  Paris  (io,o3)  a  compromis  de 
nouveau  une  œuvre  si  désirable. 

L'auteur  du  roman  est  couramment  désigné  par  les 
érudits  modernes  sous  le  nom,  assez  bizarre,  de  Jakemes 
on  Jakemon  Sakesep  ;  on  verra  plus  loin  pourquoi 
(p.  208).  Mais  cette  forme  n'est  pas  assurée.  L'acrosticbe 
final  doit  être  sans  doute  déchiffré  un  peu  autrement  : 
<>  Jakemes  Makès  »  ou  «  Sakès  ». 

L'époque  où  ce  personnage  a  écrit  «  n'est  pas  facile  à 
déterminer  ».  Crapelet,  en  1829,  plaçait  «  vers  12A0  » 
la  date  de  la  composition  du  poème  qu'il  publiait.  En 
1881,  M.  G.  Paris  croyait  que  ce  poème  «  avait  dû  être 
composé  »  à  la  fin  du  xme  ou  au  commencement  du 
mv  siècle,  sous  le  règne  de  Pbilippe  le  Bel.  Et  voici  les 
motifs  sur  lesquels  il  appuyait,  alors,  cette  opinion  : 
«  Comme  l'a  remarqué  M.  Tobler,  si  l'on  fait  attention  à 
l'état  de  la  langue,  aux  mœurs  et  aux  usages  représentés, 
aux  fréquentes  descriptions  d'armoiries,  à  la  correspon- 
dance échangée  entre  les  deux  amants  (?).,  et,  ajoute- 
rons-nous, au  caractère  général  du  style,  on  sera  porté  a 
assigner  au  poème  une  époque  sensiblement  plus  mo- 
derne [que  celle  proposée  par  Crapelet].  »  —  Est-il  pos- 
sible de  préciser  davantage?  M.  G.  Raynaud  a  bien 
voulu  nous  faire  savoir  qu'il  ne  se  croit  pas  en  état 
d'ajouter  rien  à  ce  que  M.  Paris  a  écrit  sur  ce  sujet. 

La  scène  du  roman  est  en  \  ermandois  ;  et  les  rimes 
donnent  à  penser  que  l'auteur  était,  lui-même,  origi- 
naire de  ce  pays,  dont  il  connaissait  très  bien,  du  reste, 
la  topographie  et  l'armoriai.  —  Il  n'était  pas  jongleur 
de  profession  :  il  a  écrit  «  pour  sa  dame  »  et  pour  ceux 
qui  ne  s'offusquent  pas  qu'un  homme  bien  élevé  fasse 
la  littérature.  On  se  le  figure  volontiers  comme  un  gen- 
lilhommc  peu  fortuné  (p.  190).  Fort  amateur  de  tour- 
nois et  1res  versé  dans  la  connaissance  du  blason,  il  avait 
peut-être     exercé     les     fonctions     de    héraut    d'armes 


i 


l88  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIECLE 

(p.  196),  comme  Sarrazin  et  Jacques  Bretel,  les  auteurs 
du  Roman  de  Ham  et  des  Tournois  de  Chauvenci. 

Il  n'y  a  rien  d'historique,  probablement,  dans  l'œuvre 
de  Jakemes.  —  Le  Châtelain  de  Coucv,   ligure  centrale 
du  poème,  est   un  célèbre  auteur  de  chansons    lyriques, 
dont    on   trouve  des    traces    certaines    de  1198  à    1218 
(Histoire     littéraire,     \\  \  III,    p.      3~o)  ;    il    s'appelait 
Renaut    de    Magni,  et    il  avait  été   chanoine   de  Notre- 
Dame    de    Noyon    avant    d'être     chevalier    et    «  châte- 
lain ».  Mais,  dit-on.  «  l'auteur  du  roman  ne  connaissait 
sans  doute  le  Châtelain  que  par  les  manuscrits  où  il  avait 
lu  ses  chansons  ».  Il  n'y  a  donc  aucune  raison  de  penser 
que  le  Châtelain  ait  eu  réellement  des  aventures  sembla- 
ble- .1  celles  que  le  roman  lui  prête,  «  ou  même  qu'une 
tradition  ancienne  les  lui  ait  attribuées».  Le   soi-disant 
Jakemes  aura  choisi  le  Châtelain  pour  héros  parce  que 
son  oeuvre  littéraire   avait  fait  de  ce  personnage  un  des  : 
types  du  chevalier  amoureux   et   parce  que  cela  lui  per- 
mettait d'intercaler  commodément  dans   son  roman  les 
belles  chansons  de  Renaut.  — -    L'auteur    du    Chastelain 
de  Couci  a  donné  à  l'amie,  du  Châtelain  le  nom  de   «  la 
dame  de  Faiel  ".qui  n'est  pas  non  plus  imaginaire,  puis- 
qu'il y  avait  jadis  à  Faiel   (aujourd'hui  Favet,   près  de 
Saint-Quentin),  un  château.  Mais  pourquoi  ?  On  l'ignore 
si  totalement  que  M.  G.  Paris  a  écrit  :  «  Il  Tauteur]  a 
dû  prendre  ce  nom  au  hasard,  comme  étant  celui   d'un 
des  châteaux  de  \  ermandois  où  il   plaçait    son   récit.  » 
(//.  L..  X\\  III,  p.   37Z1).  Rien   ne  permet  d'affirmer, 
comme  de  juste,  qu'il  n'ait  pas  eu  un   motif:    mais,  en 
l'absence  de  toute  donnée,  les  conjectures  à  ce  sujet  sont 
é\  idemment  inutiles. 

Nous  savons  du  moins,  à  n'en  pas  douter,  que  Jakemes 
n'a  pas  inventé  l'épisode. final  de  son  récit,  et  qu'il  ne  l'a 
pas  pris  non  plus  dans  la  réalité,  mais  qu'il  l'a  emprunté 
à  une  tradition  très  ancienne.  L'histoire  du  mari  jaloux 
qui  fait  manger  à  sa  femme  le  cœur  d'un  amant  (véri- 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  l8o 

table  ou  supposé)  est  une  tradition  populaire,  peut-être 
d'origine  celtique,  dont  on  connaît  plusieurs  variantes  l. 

Aucun  arrangement  littéraire  de  l'histoire  du  Cœur 
Mangé  n'a  eu  autant  de  succès  que  celui  de  Jakemes. 
Quoiqu'il  n'ait  subsisté  que  deux  manuscrits  du  Chaste- 
la  in  de  Couci,  ce  roman  eut  de  bonne  heure,  et  pendant 
longtemps,  le  succès  le  plus  vif,  non  seulement  en 
France,  mais  dans  tous  les  pays  où  rayonnait  jadis  la  lit- 
térature française .  Il  est  question  de  la  «  dame  de  Fam- 
•vvel  »  dans  un  poème  néerlandais  du  xive  siècle  (Van  den 
Borchqrave  van  Couchi)  2.  La  dame  qui  mangea  le  cœur 
de  son  ami  s'appelle  «  la  dame  de  Fagnell  »  dans  un 
poème  anglais  du  xve  siècle  (the  Knyght  of  Courtesy)  3. 
En  1733,  Mlle  de  Lussan  donna  un  regain  de  popularité 
au  récit  de  Jakemes  en  l'arrangeant  au  goût  du  jour, 
et  c'est  de  ses  Anecdotes  de  la  cour  de  Philippe-Auguste 
que  dérive  toute  la  littérature  romantique  sur  le  Cœur 
Mangé  et  les  malheurs  des  victimes  du  fâcheux  sire  de 
Faiel  '*. 

Le  Chastelain  de  Couci  «  offre  souvent  de  l'intérêt  à 
l'historien  »,  et  l'auteur  possédait  «  un  réel  talent 
d'observation  ».  Ces  appréciations  de  G.  Paris  ne  seront 
contredites  par  personne. 


1.  Histoire  littéraire,  XXVIII,  p.  375-383. 

a.  Romania,  XVII  (1888),  p.  456. 

3.  Hist.  litt.,  1.  c,  p.  384. 

k-  Mlle  de  Lussan  donne  à  «  Madame  de  Faiel  »  le  nom  de 
'  Gabrielle  de  Vergi  ».  Gabrielle,  prénom  inconnu  au  moyen 
iige,  est  une  invention  pure  et  simple  (ou  peut-être  une  mau- 
vaise lecture  pour  «  la  belle  »).  Quant  à  Vergi,  ce  nom  vient 
l'une  confusion  entre  les  deux  poèmes  du  xme  siècle,  dont  les 
-itres  étaient  à  peu  près  semblables,  le  Chastelain  de  Couci  et  la 


I9O  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIECLE 

C'est  l'Amour  qui  a  «  donné  vouloir  »  à  l'auteur 
d'écrire  le  présent  conte,  pour  «  esjoïr  les  amou- 
reus  ».  Il  rie  s'attend  certes  pas  à  recevoir  tous  les 
suffrages.  Jadis  les  princes  et  les  comtes  faisaient 
«  chans,  dis  et  partures  »,  en  l'honneur  d'Amour; 
aujourd'hui  il  y  a  autant  de  vrais  et  loyaux  amants 
qu'il  y  en  a  jamais  eu,  mais  ceux  qui  ne  savent  pas 
écrire  se  moquent  de  ceux  qui  savent.  Us  prétendent, 
ces  gens  rudes  et  «  paysans  »,  que  les  conteurs  de 
beaux  dis  amoureux  sont  des  «  souffleurs  contre  le 
vent,  des  ménestrels,  des  jongleurs  »  ;  ils  les  blâment 
et  les  diffament.  Des  auteurs  qui  ne  sont  pas  riches, 
ils  diront,  par  exemple  : 

43  «  Cil  a  mal  trouvé 

Qui  son  ostel  fait  escouvé  *.  » 

Plusieurs,  découragés,   en  ont  laissé  là  le  «<  trou- 


*  dépouillé,  nu.  misérable. 

Chastelainc  de  1  ergi  (ci-dessous,  p.  222),  les  plus  célèbres  de  ceux 
où  il  s'agissait  d'amants  fidèles.  Cette  confusion  fut  commise  dès 
le  xve  siècle,  car  on  lit  dans  un  ms.  de  ce  temps  :  «  Ramembre 
toy  du  sire  de  Coucy,  amj  de  la  cbastellaine  de  Vergv...  »  (/îo- 
inania,  XXI  (1892),  p.  107).  Elle  aura  été  facilitée  par  plusieurs 
circonstances  :  l'auteur  de  la  Chastelainc  de  1  ergi  fait  réciter  par 
l'amant  de  la  cbàtelaine  un  couplet  d'une  chanson  du  Châte- 
lain ;  il  y  a.  près  de  Vergi  en  Bourgogne,  «  un  terrain  appelé 
Fayer>;  etc.  Elle  a  toujours  été.  naturellement,  en  s'accentuant, 
et  c'est  maintenant  au  «  Sire  de  \  ergy  »,  si  discret  qu'il  ne 
parait  même  pas  dans  le  roman  du  XIIIe  siècle,  que  la  basse 
littérature  populaire  attribue  l'acte  du  sire  de  Faiel. 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  I9I 

ver  »  et  renoncé  à  écrire.  Mais  il  suffît  à  l'auteur 
que  «  les  bons  »,  et  sa  dame,  approuvent  le  dit  qu'il 
a  entrepris. 

5i        Or  doinst  Amours  par  sa  bonté 
Que  celle  le  reçoive  en  gré 
Que  ines  cuers  aime  tant  et  prise, 
Que  pour  li  ai  ceste  oevre  emprise. 

Le  héros  du  présent  conte  est  un  simple  chevalier, 
beau,  preu,  courtois,  «  plein  de  savoir  »,  mais  sans 
fortune  :  le  châtelain  de  Couci,  qui  s'appelait  Renaut. 
Amour  le  fit  tomber  amoureux  de  la  dame  la  meilleure, 
la  plus  noble  et  la  plus  spirituelle  du  pays.  Malheu- 
reusement cette  dame  était  mariée  au  seigneur  de  Faiel. 
Faiel  est  un  beau  château  aux  environs  de  Couci1. 

Un  jour,  au  temps  des  vendanges,  le  châtelain  de 
Couci  résolut  d'aller  faire  une  visite  à  la  dame  de 
Faiel,  pour  lui  dire  son  vouloir.  Il  arriva,  tout  pen- 
sif, au  château.  Deux  valets  emmenèrent  son  palefroi 
à  l'étable,  et  il  entra  «  dans  la  salle  »,  qui  était 
peinte  et  pavée.  —  Chacun  se  lève  à  son  entrée  et  lui 
souhaite  bienvenue  :  le  sire  de  Faiel  est  absent,  mais 
madame  est  là,  avec  ses  demoiselles.  Un  écuyer  va  la 
prévenir.  Après  s'être  «  acesmée  »  promptement  — 
car  «  belle  dame  est  tost  parée  »,  —  elle  entre,  «  un 
cercle  d'or  sur  son  chef  blond  ».  Le  châtelain  la  salue, 
en  soupirant  : 

i64        «  Dame,  dist  il,  li  verais  Dieus 

Vous  doinst  santé,  honnour  et  joie.  » 

1.  Favct,  con  de  Vermand,  à  une  lieue  de  Saint-Quentin. 


IQ2  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIIIe     SIÈCLE 

Elle  respont  :  «  Dieux  vous  en  oie 
Et  vous  ottroit  par  sa  bonté 
A  vous  plaisir,  pais  et  santé.  » 

Puis  il  la  prend  par  la  main  et  la  fait  asseoir  près 
de  lui,  un  peu  en  contre-bas,  pour  la  mieux  voir.  Il 
la  regarde,  sans  rien  dire,  car  il  est  trop  ému  pour 
parler,  et  pâlit.  Lui.  l'envoisé,  le  joli,  le  chantant,  il 
est  morne,  ébahi,  ébaubi.  La  dame  s'en  aperçoit 
bien: 

186        Lors  dist  :  «  Sire,  je  sa^  de  fit 
C'aucune  chose  vous  anoie  : 
Se  mes  sires  fust  cv,  grant  joie 
^  .m-  feïst,  s'en  fusse  plus  ai-.- 
S'or  ni  est  cv,  ne  vous  desplaise  ; 
Il  i  sera  une  autre  fois, 
Mes  hier  main*  s'en  ala  au  bois.  » 

a  Danir.  répond  1'-  châtelain,  je  ne  m'ennuie  pas 

du  tout  près  de  vous,  car  je  vous  aime  : 

207        Dame,  prendés  cel  chevalier 

Que  nulz  fors  vous  ne  poet  aidi.-r ... 
Je  ne  pris**  riens,  corps  ne  avoir. 
Se  vous  n'avés  de  moi  merci.  » 

«  Hémi  !  »,  dit  la  dame,  «  sire,  vous  êtes  malavisé 
de  me  requérir  de  ce  qui  n'est  pas  à  l' honneur  ni  de 
moi,  ni  de  mon  seigneur:  vous  savez  que  je  suis  ma- 
riée ».  —  «  Rien  ne  m'empêchera,  répond  le  châte- 
lain, qui  suit  son  idée,  de  vous  servir  toute  ma  vie.  » 

Cependant  un  valet  annonce  que  le  souper  est  pré- 

*  malin.  —       prise,  estime. 


LE    CHATELAIN    DE    COLCI  IQû 

paré.  La  dame  prend  son  hôte  par  la  main  et,  après 
laver,  tous  deux  s'asseoient.  Il  y  avait  beaucoup  à 
manger,  mais  le  chevalier  pensait,  soupirait,  ne  man- 
geait pas.  En  vain  la  dame  essayait  de  le  réconforter 
(«  Faites  un  poi  plus  lie  chiere  *  »)  et  de  détourner 
la  conversation  («  Vous  fustes  au  tournoy  l'autrier  **, 
dist  la  dame,  j'oy  conter  »).  Après  souper,  et  les 
tables  ôtées,  un  lit  fut  dressé  pour  le  châtelain. 
«  Dame,  dit-il,  au  départir,  ne  me  ferés  autre  con- 
fort ?  »  —  «  Sire,  dit-elle,  il  n'est  point  de  bachelier 
que  je  vous  préférerais  si  je  devais  aimer  quelqu'un; 
mais  jamais  je  n'aimerai  que  mon  mari... 

Aies  couchier  ;  il  en  est  temps.  » 

Cependant  le  langage  du  châtelain  l'avait  touchée, 
et  elle  y  pensa  la  nuit.  Quant  au  châtelain,  il  prit  le 
ferme  propos  de  briller,  plus  que  jamais,  dans  les 
tournois,  pour  que  sa  dame  entendit  parler  de  lui.  Il 
se  leva  au  point  du  jour,  «  car  c'est  coustume  a  ba- 
chelier »,  et  entra  aussitôt  en  campagne.  Le  bruit  de 
ses  exploits  ne  tarda  pas  à  se  répandre  partout,  et 
jusqu'au  château  de  Faiel.  La  dame  de  Faiel  en  fut 
charmée.  Elle  le  fut  plus  encore  d'entendre  dire  à  un 
ménestrel  ambulant  une  chanson  que  le  châtelain  avait 
composée  pour  elle.  Au  reste,  Renaut  venait  à  Faiel 
aussi  souvent  que  possible.  Il  y  dînait1.  A  table,  on 

*  joyeuse  figure.  —  **  l'autre  jour. 

i.  En  ces  occasions  le  sire  de  Faiel  «  faisoit  aporter  son  sur- 
cot  »  (v.  44a),  le  surcot  que  l'on  passait  par-dessus  ses  habits 


I  Q  |  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     X 1 1 1 '     SIECLE 

causait  «  d'armes,  d'amours,  de  chiens,  d'oiseaux  et 
de  tournois1»  .  La  dame  ef  le  châtelain  se  regardaient 
à  la  dérobée.  Après  dîner,  on  avait  du  vin,  des 
pommes,  du  gingembre  :  les  uns  jouaient  aux  tables 
et  aux  échecs,  les  autres  allaient  «  loirier  »  (leurrer) 
les  faucons.  Un  jour,  le  maître  de  la  maison  dit  au 
châtelain  :  «  Il  Tant  que  j'aille  à  un  plaid  ;  mais 
restez  ici,  je  vous  prie,  sire  Renaut,  car  il  y  a  loin 
jusqu'à  votre  maison  :  ma  femme  vous  tiendra  com- 
pagnie en  attendant  mon  retour.  »  Sire  Renaut  se 
fit  prier,  mais  resta,  et  il  en  profita  pour  renouveler  sa 
déclaration  en  termes  plus  pressants.  C'est  au  nom  de 
son  salut  éternel  qu'il  supplia  cette  fois  -on  amie  do 
consentir  : 

523        «  Venus  en  sui  jusqu'au  mourir... 
Dame,  faites  vo  volenté 
Ou  de  mourir  ou  de  sauté 
Donner  a  moj  a  une  fie. 
Se  muir,  rostre  ame  en  peechié 
En  sera,  ce  ne  puet  l'allir...    » 

Ces  discours  ne  déplaisaient  pas  à  la  daine  ;  mais, 
sans  en  faire  semblant,  elle  répondit  à  peu  près  comme 
elle  avait  déjà  répondu  : 


avant  de  se  mettre  à  table.  Il  v  avait  des  surcots  ouverts,  que  les 
dames  pouvaient  trarder  entre  le  dîner  et  le  souper  (v.  726)  : 

La  dame  son  surcot  ouvert 

Avoit   vestu  des   le  di-,ner 

Chascun   lait  le  sien  aporter. 

Puis  se   %e>tent  communauraent. 
1.   Ou  encore  de  «  behourder  a  el  d'   «  autres  choses  »  (v. 

732j. 


LE    CHATELAIN    DE    COL  CI  10^ 

6^2        «  Certes,  sire,  ce  poise  mi 

S'amours  vous  tient  en  tel  arroy, 
Car  ja  ne  joïrés  de  moi  ; 
Mes  se  volés  avoir  du  mien 
Aucun  joel,  je  le  voel  bien, 
•  Las  de  soie,  mance  ou  anel...  *  » 

«  Madame,  dit  le  châtelain,  vingt  mille  mercis  pour 
vos  bontés  ; 

665       Riens  ne  demant  ne  voel  avoir 
Fors  seulement  vostre  voloir.  » 

«  Puis-je  espérer  que  vous  serez  à  la  fête  que  le 
sire  de  Couci  doit  donner  aux  dames  de  ce  pays,  lors 
des  joutes  qui  auront  lieu  entre  La  Fère  et  \' en- 
deuil?1  »  —  «  J'irai,  dit  la  dame  de  Faiel  ;  j'ai  juste- 
ment reçu  hier  soir  l'invitation  de  Madame  de  Couci  : 
il  y  aura  là  beaucoup  d'étrangers,  Flamands  et  Hen- 
nuyers,  et  l'on  veut  leur  faire  honneur.  »  —  «  Dame, 
donnez-moi  donc  une  manche  à  vous,  «  ridée**  as  las, 
«  large  dessous  »,  pour  la  porter  à  mon  bras  droit  ;  je 
crois  que  j'en  serai  plus  preux...  »  Ils  se  séparèrent, 
lui  partagé  entre  l'espoir  et  le  désespoir,  elle  entre 
son  «  grand  sens  »,  qui  lui  conseillait  de  garder  la 
foi  conjugale,  et  le  «  feu  d'amour  »  qui  la  brûlait 
aussi.  C'est  alors  que  le  châtelain  rima  la  pièce  qui 
commence  par  :  La  douce  vois  du  rousujnol  salvage. . . 
—  Il  se  prépara  aux  joutes  avec  un  soin  minutieux, 


<.'  Mais  si  voulez  avoir  du  mien  aucun  joyau,  je  le  veux  bien, 
lacs  de  soie,  manche  ou  anneau  ».   —  **  froncée. 

i .  Vendeuil,  canton  de  Moy  (Aisne). 


I96  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI      XHl''    SIÈCLE 

en  chevaux  el  en  harnais;  jamais  un  «  page  ou  ba- 
chelier »,  tel  que  lui.  n'avait  été  si  bien  monté. 

Les  fêtes  devaient  commencer  un  lundi.  Dès  le 
samedi  précédent,  les  invités  affluèrent  à  La  Fère 
et  àAendeuil  :  Poitevins.  Français,  Normands,  Bour- 
guignons, Lorrains.  Bretons,  Picards.  Madame  de 
Couci  était  à  la  fête  avec  les  dames  du  pays,  qu'elle 
avait  mandées,  lesquelles  n'étaient  pas  «  empruntées 
à  festoyer  les  étrangers  ».  Il  y  avait  là  le  comte  de 
Soissons,  le  duc  de  Limbourg,  etc.  Le  comte  de 
Hainaut  ne  prit  pas  part  aux  joutes,  parce  qu "il  avait 
un  peu  mal  à  In  tête  '  :  mais  le  comte  Philippe  de  Namur 
vint  avec  les  Hennuyers  et  vingt-huit  chevaliers  fla- 
mands en  sa  compagnie.  Tous  axaient  amené  Leurs 
femmes  et  leurs  amies,  a  quanquil  avoient  de  belle- 
dames  »,  pour  être  plus  hardis,  «  jolis  »  et  amoureux. 
—  Le  comte  de  Namur  fit  prier  tous  ceux  qui  étaient 
à  ^  endeuil  pour  manger  ;  les  dames  el  les  bacheliers 
carolèrent,  après  dîner,  aux  chansons.  On  en  fit 
autant  à  La  Fère,  jusqu'à  ce  que.  au  petit  jour, 
les  hérauts  conseillassent  de  saller  coucher  : 

1014        Atant  se  sont  trestout  couchié, 
Et  vont  seoir  et  sa  et  la. 
Chascuns  servans  s'apareilla 
Erraument  *  de  servir  dou  fruit 
Et  puis  après  si  burent  tuit.  . 

*  promptement. 

1 .  L'auteur  laisse  entendre  positivement,  à  ce  propos,  qu'il  était 
là,  ce  que  la  précision  des  détails  qu'il  fournit  sur  les  assistants 
donne,  d'ailleurs,  à  penser  :  «  Sachiés,  le  quens  a  celle  fie  — 
ÎS'i  fu  pas,  je  m'en  pris  bien  garde  »  (v.  9471. 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  IQT 

On  dormit  peu,  car,  de  bonne  heure,  les  hérauts 
menèrent  «  grand  tintin  »  pour  inviter  tout  le  monde  à 
se  préparer  («  Or  sus,  chevaliers,  il  est  jour  »)  et  à 
aller  à  l'église.  Tableau  des  deux  camps,  au  matin: 

io54        Lor  mesnies  communaument 
Veissiés  partout  ahatir  *, 
Poitraus  mètre  et  chevaus  couvrir, 
Et  ces  fors  escus  aguicier, 
Et  a  mainte  selle  atachier 
Ses  culieres  et  ses  bouriaus... 
Trompes  i  oïssiés  bondir  **. 

La  messe  chantée,  et  les  dames  installées  sur  le 
hourdis,  les  joutes  commencèrent  sans  désemparer. 
La  première  fut  entre  le  duc  de  Limbourg  et  un  ba- 
chelier nommé  Gautier  de  Sorel,  qui  rompirent 
chacun  trois  lances  sans  perdre  les  étriers  \  La  seconde 
entre  le  comte  de  Namur  et  Enguerran  de  Couci  ;  le 
choc  fut  rude  : 

n3~       Adont  oyssiés  les  hyraus 

Crier  le  nom  des  deux  vassaus, 
Et  les  dames  moût  s'esjoyrent 
De  cel  cop  quant  elles  le  virent. 
Entre  elles  demainent  lor  plait 
Que  chascun  d'eus  avoit  bien  fait. 

La  troisième  entre   Geoffroi  de  Lusignan    et    un 

*  s'empresser.  —  **  mettre  les  harnais  de  poitrail  et  couvrir 
les  chevaux,  attacher  les  guiches  (courroies)  aux  écus,  les 
croupières  et  les  colliers...  Vous  auriez  entendu  sonner  les 
trompes. 

i .   Les  armoiries  de  chacun  des  jouteurs  dont  les  noms  sui- 
vent sont  minutieusement  décrites. 


ig8  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI      XIIIe    SIÈCLE 

chevalier  à  lécu  papelonné  ;  tous  deux  quittèrent  le 
parc  blessés  et  ne  prirent  plus  part  aux  joutes.  La 
quatrième  entre  Jehan  de  Nesles  et  un  chevalier  à  Vécu 
losange  d'or  et  de  gueules.  La  cinquième  entre  Lam- 
bert de  Longueval  et  Hauvel  de  Quiévrain.  —  Une 
des  plus  «  puissantes  »  passes  d'armes,  et  des  plus 
agréables  à  voir,  fut  la  septième:  le  premier  champion 
avait  une  manche  au  bras  droit,  et  lorsqu'il  vint  «  à  son 
renc  »,  on  entendit  les  hérauts  crier  :  «  Couci,  Couci, 
au  vaillant  homme;  Couci,  au  vaillant  bachelier; 
Couci,  au  chaste lain  Couci.  »  Contre  lui  parurent 
successivement  Gaucher  de  Chàtillon  et  le  comte 
Louis  de  Blois.  Personne  ne  fut  blessé,  mais  il  y  eut 
des  coups  superbes  : 

i3q4        Oïssiés  braire  les  hvraus 
Et  crier  a  ces  demoiselles 
Et  as  dames  et  as  pucelles  ; 
Et  disoient  :  «  Pourquoy  de  cheaus 
N'avés  pitié  qui  leur  chevaus 
Et  leur  corps  vont  aventurant 
Et  aus  tournois  pris  aquerant  ?... 
(i36o)        Dames,  or  poés  esgarder. 

Donner  lor  doit  on  par  soûlas 
Manches  et  aguilliers  et  las  *, 
Les  savoureus  baisiers  promettre. 
Par  fine  amour  lius  et  jours  mettre  !  » 

La  huitième  joute  fut  du  seigneur  de  Falvy  contre 
Gobert  d'Aspremont;  la  neuvième,  de  Jehan  de  Han- 
gest,  qui  eut  le  bras  cassé,  contre  Arnoul  de  Mor- 
tagne.   Mais  la  nuit   tombait  :  rassemblée  se  sépara, 

*  étuis  (à  aiguilles)  et  lacs. 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  IQO, 

qui  à  La  Fère,  qui  à  "\  endeuil.  A  La  Fère,  au  boire, 
après  souper,  le  châtelain  se  trouva  près  de  la  dame 
de  Faiel.  «  Etes-vous  blessé  ?  »  lui  dit-elle. 

1^88        —  «  Dame,  clame,  blechiés  noient 
Ne  sui  ;  mes  clou  mal  que  je  sueil 
Pour  vous  sentir  toujours  me  duel, 
Ne  je  n'en  poray  ja  garir  • 
Se  ce  n'est  par  vo  clous  plaisir.  » 
—  «  Sire,  ne  sai  que  entendes, 
Ne  quelle  garison  pensés, 
Sain  vous  voi  et  gai  et  jouli  ; 
N'entendes  ja  qu'endroit  de  mi 
\  ous  aies  autre  garison...  » 

Le  lendemain,  continuation  des  joutes  :  Geoffroi 
de  Lusignan  contre  Hugues  de  Rumigni,  le  sire  de 
Manteville  contre  le  sire  de  Joinville,  le  comte  Simon 
de  Montfort  contre  le  comte  de  Soissons,  Goulard  de 
Moy  contre  le  seigneur  de  Montmorency,  le  sire  de 
Faiel  contre  deux  autres  chevaliers,  etc.  A  la  fin  de 
la  journée,  Dreu  de  Chauvigni  se  présenta  ;  mais  ils 
n'étaient  plus  guère  que  deux  ou  trois  à  «  soutenir  la 
journée  »,  les  autres  ayant  été  blessés  :  le  sire  de  Moy, 
le  châtelain  de  Couci  et  Charles  de  Rambecourt. 
Ce  fut  le  châtelain  de  Couci  qui  affronta  monseigneur 
de  Chauvigni.  À  la  première  passe  le  châtelain 
fit  voler  dans  la  poussière  le  heaume  de  son  adver- 
saire qui  rendit  le  sang  par  la  bouche  et  par  le  nez  ; 
les  hérauts  crièrent  :  «  Couci  !  »  et  «  Chauvigni  !  »  ; 
les  dames  parlèrent  de  ce  coup  et  le  châtelain  aperçut, 
parla  «  lumière  »  de  son  heaume,  son  amie  qui,  très 
amoureusement,  riait  en  regardant  de  son  côté.  À  la 


2O0  LA    SOCIETE    FRANÇAISE     U      XIII      SIECLE 

seconde  reprise,  Chauvigni  prit  sa  revanche  :  il  fit 
tomber  lécu  de  son  adversaire,  qui  s'en  alla  tout  chan- 
celant, furieux,  mais  «  comme  sage  »,  en  ne  faisant 
semblant  de  rien.  A  la  troisième  reprise,  les  deux 
jouteurs  furent  désarçonnés  et  tombèrent  sur  le  sol, 
sans  connaissance.  Valets,  sergents  et  écuyers  les 
couchèrent  sur  dos  écus  et  les  emportèrent  hors  du 
parc.  Il-  disaient  :  «  A  eci  grant  damage.  »  Il  y  avait 
des  dames  qui  pleuraient  :  celle  de  Faiel  n'osait 
montrer  la  douleur  qu'elle  éprouvait.  —  Mais  ce 
n'était,  Dieu  merci,  qu'un  évanouissement  passager; 
ni  Chauvigni  ni  le  châtelain  n'étaient  morts.  Tout 
le  monde  en  loua  Dieu  et  ses  -aints. 

Alors  le  sire  de  Gouci  invita  les  chevaliers  et  les 
dame-,  à  venir  manger  à  -a  cour.  Plus  de  vingt  tentes 
avaient  été  dress     - 

i8:>0        Desous  A  enduel  enmi  les  prés 
Près  de  La  Fere  par  datés  <  lise, 

entre  la  rivière  et  les  bois,  au  milieu  des  fleurs.  Le 
sire  de  Couci  et  tous  les  gens  de  Vermandois  étaient 
vêtus  de  -amit  vert,  semé  d'aigles  d'or;  ils  vinrent 
aux  tente>  en  conduisant,  -  par  les  dois  »,  les  dames 
de  leur  pays.  (Jeux  de  Hainaut  et  leur-  dames  étaient 
aussi,  tous  et  toutes,  acesmés  «  d'une  manière  »,  d'or 
semé  de  noirs  lionceaux  :  ils  arrivèrent  en  chantant, 
deux  à  deux.  Le-  Champenois,  les  Bourguignons, 
les  Berruyers,  fiaient  de  même  en  uniforme:  samit 
vermeil,  semé  de  léopards  d'or.  — On  corne  l'eau  :  on 
s'asseoit;  plus  d'un  chevalier  se  croyait  en  paradis, 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  201 

en  causant  avec  ses  belles  voisines.   Ce  jour-là,  il  y 
eut  plus  d'un  cœur  qui  fut  réduit  en  esclavage. 

Tandis  que  les  invités  du  sire  de  Couci  carolaient 
après  dîner,  les  dames  qui  ne  carolaient  pas  tenaient 
compagnie  aux  blessés.  Maintes  paroles  d'amour  sont 
dites  en  ces  occasions-là.  Le  châtelain,  le  bras  en 
echarpe  («  lié  d'un  couvre  chef  blanc  à  son  col  »), 
manœuvra  pour  attirer  l'attention  de  son  amie;  et  ils 
causèrent  à  voix  basse  : 

ig54       —  «  lestes  vous  blechiés  durement  ? 
Ce  poise  moy  s'estes  blechiés.  » 
—  «  Dame,  dist  il,  n'ay  bleceùre 
Es  membres  qui  longuement  dure  ; 
Mes  li  cuers  est  blechiés  si  fort, 
Se  par  vous  n'est,  jusqu'à  la  mort.  » 

Cette  fois  le  châtelain  obtint  un  rendez -vous,  pour 
le  mardi  matin,  au  château  de  Faiel,  jour  où  le  sire 
de  Faiel  était  obligé  d'aller  à  Sorel 1  pour  ses  affaires. 

Il  ne  restait  plus  enfin  qu'à  décerner  le  prix  des 
joutes  :  un  faucon.  D'un  commun  accord,  il  fut 
donné  au  sire  de  Chauvigni  parmi  les  étrangers  et  au 
châtelain  de  Couci  parmi  les  chevaliers  du  pays.  La 
comtesse  de  Soissons  et  ses  dames  allèrent  chercher, 
en  pleine  danse,  le  châtelain  «  qui  au  miex  qu'il  pot 
karoloit  »,  pour  qu'il  vint  avec  elles  offrir  le  faucon 
à  Chauvigni.  Celui-ci,  blessé  à  la  jambe,  était  resté 
à  son  hôtel,  mais,  les  hérauts,  dans  l'espoir  de  ses 
générosités,  l'avaient  averti  ;  les  porteurs  du  faucon 

1.   Sorel,  arrondissement  de  Pcronne  (Somme). 

ï5 


202  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XII1B    SIECLE 

le  trouvèrent  tout  habille',  assis  dans  son  lit,  torches 
et  cierges  allumés.  Il  remercia  humblement  la  com- 
tesse et  déclara  que  les  autres  chevaliers  avaient  aussi 
bien  fait  que  lui.  en  vérité.  Des  valets  firent  circuler  du 
vin  et  des  dragées.  Une  dame  dit  des  galanteries  au 
blessé.  Champenois  et  Berruyers  exprimèrent  l'espoir 
que  sa  jambe  serait  assez  guérie,  dans  quinze  jours, 
pour  qu'il  lui  fût  permis  de  prendre  part  à  un  autre 
tournoi,  à  Mézières.  —  Au  reste,  le  vassal  de  Chau- 
vigni  se  conduisit  parfaitement  jusqu'au  bout,  car 
il  offrit  au  châtelain,  son  adversaire,  un  beau  cheval 
à  la  place  de  celui  qui  avait  été  tué  la  veille. 

Le  mardi,  le  châtelain  de  Gouci  n'eut  garde  de 
manquer  au  rendez-vous.  Le  mari  n'était  pas  là. 
Lorsque  la  dame  de  Faiel,  assise  dans  la  salle  du 
château,  aperçut  son  ami  dans  la  cour,  elle  alla  au 
devant  de  lui,  «  sur  le  pont  ».  Il  la  salua  cérémo- 
nieusement; en  riant,  elle  lui  rendit  son  salut.  Puis, 
elle  le  prit  par  la  main  gauche  pour  le  conduire  dans 
sa  chambre  où  ils  s'installèrent  cùte  à  côte  sur  un  banc 
couvert  de  tapis.  Ils  étaient  désormais  d'accord;  mais 
la  dame  s'effrayait  des  conséquences  («  car  dame  est 
pour  peu  diffamée  »)  ;  le  châtelain  la  rassura  : 

2197        «...  Se  Diu  plaist,  je  garderay 

Vostre  honnour,  et  tant  en  feray, 

Se  volés  faire  ma  pensée 

Que  vous  n'en  serez  ja  blâmée.  » 

Or,  la  dame  avait  une  chambrière  très  sûre,  qui 
était  sa  cousine  germaine  ;  elles  avaient  déjà  combiné,, 
à  elles  deux,   comment  le  châtelain  pourrait  venir  àj 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  2o3 

Faiel  sans  être  vu  :  par  une  porte  du  jardin,  con- 
damnée depuis  longtemps,  qui  donnait  accès  sur 
le  bois;  le  châtelain  se  procurerait  un  garçon  auquel 
il  ferait  croire  qu'il  avait  une  liaison  avec  une  ser- 
vante de  Faiel  ;  et  c'est  par  l'intermédiaire  de  ce 
garçon  que  la  chambrière  l'avertirait  quand  il  serait 
possible  de  se  voir.  Le  châtelain  fut  transporté  : 

2297        «  Dame,  dist  il,  vous  dites  voir. 
En  vous  a  honnour  et  savoir.    » 

Il  fut  convenu  que  le  soir  même,  l'huis  du  jardin 
serait  ouvert  si  la  place  était  libre,  et  fermé  si  le 
mari  revenait  à  l'improviste. 

Là-dessus,  le  châtelain  se  retira,  et  la  dame  de 
Faiel  raconta  tout  à  sa  cousine.  Celle-ci  se  montra 
très  étonnée  du  point  où  les  choses  en  étaient.  Elle 
adressa  des  remontrances  : 

2357        «  Mies  ameroie  estre  dampnée 
Que  par  moy  fuissiés  acusée. 
Et  nepourquant*  vous  avés  tort... 
Car  moût  m'esmerveille,  par  m'ame, 
De  vous  qui  estes  haute  dame, 
S'avés  mari  preu  et  vaillant, 
Et  sur  ce  faites  un  amant. 
Si  nel  di  pas  pour  ce  qu'amer 
jNe  puist  bien  dame  un  baceler 
En  honnesté  et  avoir  chier. 
Et  si  li  puet,  s'il  a  mestier, 
D'aucun  bel  jouet  faire  don  : 
Tout  ce  puet  faire  par  raison  **. 

*  cependant.  —  **  «  Je  ne  prétends  pas  qu'une  dame  ne 
puisse  aimer  un  bachelier  en  toute  honnêteté  ;  et  elle  peut. 
s'il  en  a  besoin,  lui  faire  don  de  quelque  beau  joyau...  » 


20q         la  société  française    vi    xnr  siècle 

Mais  s'onnour  doit  si  bien  garder 
C'o  lui  ne  se  puist  aseuler 
En  lieu  privé,  car  je  vous  di  : 
Li  lieu  en  ont  fait  maint  hardi. 
Et  nonpourquant,  se  vous  l'amés, 
Si  en  faites  vo  volentés.  » 

«  .Faillie  le  châtelain,  dit  la  dame,  et  il  en  est 
digne  ;  mais  je  consens  à  réprouver  ;  ce  soir,  nous 
ne  le  laisserons  pas  entrer  ;  il  aura  lieu  de  croire 
que  je  me  suis  moquée  de  lui;  et  alors  nous  verrons 
bien  si  son  amour  est  véritable.  » 

Le  châtelain  quitta  Saint  Quentin  le  soir,  déguisé 
(mais  armé  par-dessous),  pour  aller  à  son  rendez- 
vous.  Il  pleuvait.  La  tempête  faisait  rage.  Il  trouva 
la  porte  fermée.  La  dame  et  sa  chambrière,  qui 
)'(  coûtaient  de  l'autre  coté  de  cet  huis,  l'entendirent 
soupirer,  se  plaindre,  mais  «  doucement  »  et  sans 
maudire.  Toutefois,  la  dame  n'eut  pas  pitié  de  lui  : 
«  Peu  importe,  murmurai  elle,  s'il  est  mouillé... 

2^8(j       Car  se  sans  paine  joie  avoit 

De  dames  bon  marchié  seroit.  » 

Le  jour  suivant,  le  châtelain,  retournant,  avec  son. 
écuyer,  de  Saint-Quentin  à  son  manoir,  rencontra, 
sur  la  route,  le  seigneur  de  Faiel.  «  \enez  donc 
souper  avec  moi,  dit  celui-ci  ;  voici  deux  jours  que 
j'ai  quitté  Faiel,  et  j'y  retourne  de  ce  pas.  »  Le 
châtelain,  frappé  au  cœur,  car  il  vit  bien  qu'il  avait 
élé  I rompe  par  son  amie,  s'excusa;  il  exhala  si 
douleur  dans  la  chanson:  Quant  li  estes  et  la  douce 
saisons...  Rentré  chez  lui.  il  se  coucha  et  resta  dans 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  205 

son  lit  pendant  plus  d'un  mois,  atteint  d'une  maladie 
de  langueur. 

La  nouvelle  s'en  répandit  par  les  chevaliers  du 
voisinage  qui  allaient  chez  le  malade.  La  dame  de 
Faiel  fut  profondément  affectée.  Sa  demoiselle,  pour 
la  calmer,  lui  conseilla  d'aller  prendre  des  nouvelles 
à  des  noces  qui  devaient  se  célébrer  prochainement 
à  Chauvigni1,  où  l'on  ne  manquerait  pas  de  parler  du 
châtelain  de  Couci.  Elle  y  alla.  La  fête  dura  huit  jours. 
Enfin  la  dame  de  Hangest,  qui  était  un  peu  parente 
du  châtelain,  annonça  qu'elle  Tirait  voir,  et  dit  :  • 

2797        ...  «  Ma  dame  de  Faiel, 

Je  vous  prie,  mes  qu'il  vous  soit  bel, 
Que  vo  pucelle  me  prestes  ; 
Quar  quant  mes  chars  fu  hier  versés 
Ma  chamheriere  y  fu  blecie.  » 

—  «  Dame,  se  Diex  me  beneïe, 
Tout  a  vo  commant  l'avérés. 
Mes  que  vous  anuit  revenés.  » 

—  «  Ouil,  dame,  anuit  revenrons 
Car  que  .m.  liues  loins  n'irons.  » 

Pendant  la  visite  de  la  dame  de  Hangest,  le  châ- 
telain reconnut  très  bien  la  suivante  de  son  amie7 
qui  se  tenait  à  l'écart  ;  mais  il  n'en  fit  rien  paraître. 
De  son  côté,  la  chambrière  imagina  d'écrire  sur  ses 
tablettes  (de  cire)  tout  ce  qui  s'était  passé  ;  et  lorsque 
la  dame  de  Hangest  eut  pris  congé,  elle  les  glissa  fur- 
tivement au  malade,  en  murmurant: 

2869        ...  «  Mes  n'est  heure 

Que  puisse  a  vous  parler  assés  ; 
Je  sui  com  chevaus  empruntés, 

1.   Cauvigni,  cne  de  Trefcon,  con  de  Vermand. 


2C)6  L.V    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI      XIIIe    SIECLE 

0  vostre  cousine  en  iray... 
Sire,  mes  oe  vous  anuit  mie, 
Ces  tablettes  ci  retei    • 
Aucune  chose  y  trouvères  » 

On  devine  l'effet  que  la  lecture  de  ces  tablettes 
produisit  sur  le  châtelain.  Il  ne  se  passa  guère  de 
temps  avant  que  tout  à  fait  guéri,  il  se  rendit  à  Saint- 
Quentin.  Là.  il  avisa  un  garçon  et  lui  promit  bonne 
récompense  à  condition  de  l'aider  dans  une  intrigue 
avec  la  chambrière  de  Faiel.  Marché  conclu.  Secret 
promis.  —  Ce  garçon  s'en  alla  tout  droit,  vers  l'heure 
du  manger,  se  poster  à  la  porte  du  château,  avec  les 
«  paillards  »  qui  attendaient  là  «  la  donnée  »,  c'est- 
à-dire  les  resle~  <{>■-  maîtres  et  des  domestiques.  La 
dame  et  sa  chambrière  étaient  déjà  au  verger.  Le 
messager  les  y  suivit  et  remit  la  lettre  du  châ- 
telain, pliée  et  scellée,  à  la  chambrière,  qu'il  con- 
naissait. La  lettre  lue,  la  dame  décida  d'y  répondre: 
la  chambrière  savait  écrire  (lentement,  à  la  vérité); 
on  prépara  tout  ce  qu'il  fallait  :  encre,  parchemin, 
scel  et  cire  :  et  la  réponse  fut  envoyée  par  le  même 
procédé  que  la  demande.  Quinze  sous  d'argent  sec, 
remis  au  messager,  le  firent  sauter  de  joie  et  protester 
d'un  dévouement  sans  limites. 

La  réponse  indiquait  un  rendez-vous  à  quinzaine, 
le  soir,  à  l'huis  du  jardin. 

En  attendant  l'heure  fortunée,  le  châtelain  eut 
l'idée  d'aller  à  un  tournoi  annoncé  entre  Boves  '  et 

i.  Ed.  :  Forjes.  La  leçon  adoptée  est  celle  <lu  ms    — 5 1 4. 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  20"] 

Corbie.  Il  prit  des  armes  d'argent,  sans  aucun  signe 
distinctif.  Lorsqu'il  arriva,  les  hérauts  criaient  déjà  : 
«  Lacez  les  heaumes].  »  Les  combattants  furent 
divisés,  suivant  l'usage,  en  deux  camps.  D'un  côté, 
ceux  de  Yermandois,  de  Champagne  et  les  Français; 
de  l'autre,  Flamands,  Hennuyers,  Brabançons  et 
ceux  de  Corbie.  Le  châtelain  frappait  comme  un 
fléau.  Des  écuyers  se  pendaient  à  son  cou  pour  le  jeter 
à  bas,  mais  il  était  solide  comme  une  tour.  On  le 
reconnut  à  ses  prouesses,  mais  c'est  en  vain  que  dès 
lors  on  s'acharna  d'autant  plus  contre  lui  : 

33a4       Oncpies  nulz  homes  de  mère  nés 
Ne  fu  a  tournoy  mieus  batus  : 
Elme,  barbiere  et  escus 
Li  fu  depanés*  et  derous  *. 

Mais  on  ne  lui  fit  pas  toucher  terre,  et  il  eut  le 
prix  du  tournoi.  —  Avant  que  l'assemblée  se  séparât, 
un  autre  tournoi  fut  «  crié  »  à  la  quinzaine  suivante, 
à  Meaux.  Ce  terme  était  assez  éloigné  ;  mais  on 
l'avait  fixé  pour  que  les  blessés,  dont  il  y  avait  eu 
beaucoup,  eussent  le  temps  de  se  remettre. 

Au  soir  fixé,  le  sire  de  Faiel  étant  à  Paris,  le  châ- 
telain se  présenta  à  l'huis  du  jardin.  La  dame  le  fit 
attendre  jusqu'à  minuit.  S'il  avait  maudit  cette  nou- 
velle cruauté,  il  ne  serait  jamais  entré.  Mais  sa 
patience  inaltérable  lui  valut  enfin  d'être  heureux. 

Alors  une  vie  délicieuse  commença  pour  la  dame  de 
Heaume,  mentonnière  et  écu  lui  furent  brisés  et  rompus. 


208  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al     XIIIe    SIECLE 

Faiel,  pour    le  châtelain    qui   partageait  son  temps 

entre  l'amour,  les  tournois,  les  tables  rondes  et  les 

fêtes,  et  même  pour  le  mari  que  sa  femme  n'avait 

jamais  été  en   si  «   grand  désir  de  servir  ».  Cette 

vie-là  dura  longtemps. 

Mais  il  y  eut  une  fois  grande  fête  en  Yermandois. 

La    saison    était  jolie  et  le  pays   en  paix.   Aussi  les 

gens  étaient    heureux   de  boire,    de   manger    et  de 

karoler  ensemble. 

3779        Sans  jouster  et  sans  tournoier 
Se  vouloient  esbanoier. 
Telz  gieus  sans  péril  sont  moût  bel. 

Le  châtelain  et  la  dame  de  Faiel  y  étaient.  Il  y 

avait  là  aussi  une  dame  du  Yermandois,  belle,  sage 

et  malicieuse.  Elle  désirait  avoir  le  châtelain,  auquel 

on  ne  connaissait  encore  aucune  liaison,  pour  ami.  Or, 

on  mangeait  par  petites  tables,  au  hasard.  La  dame, 

dînant  avec  le  châtelain,  le  vit  échanger  des  œillades 

avec  Madame  de    Faiel,    qui   était  assise  à  côté   de 

Buridan  de  Walincourt,    et   soupirer.    Elle    fit  son 

profit  de  cette  observation.  «  Vous  soupirez,  dit-elle.  » 

—  «  C'est  une  douleur  que  j'ai.  »  —  «  Certes,  sire, 

je  n'en  crois  rien.  »  La  dame  se  mit  à  chanter,  pour 

réjouir  la  compagnie,  la  chanson  :  Chascans  se  doit 

esbaudir. . .   Tous   répondirent  en  chœur,  tandis  que 

les  serviteurs  servaient  honorablement  les  mets.  Quand 

les  tables  furent  ôtées,   la  dame  de  Faiel   donna  le 

signal  de  la  danse  : 

3863  Madame  de  Faiel  s'esmut 
Et  d'entre  les  rens  se  leva 
Et  prist  entour  soy  sa  et  la 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  20g 

Par  les  mains  clames,  chevaliers, 
Pour  caroller,  et  dist  premiers 
Une  chanson  de  sentement... 

Les  jongleurs  jouaient,  de  leur  côté,  de  divers 
instruments  :  cors,  timbres,  tambours,  etc.  Il  y  avait 
aussi  des  jeux  de  singes  et  d'ours.  Bref,  des  fêtes  très 
agréables,  qui  durèrent  pendant  trois  jours.  Mais  le 
cbàtelain  eût  mieux  fait  de  ne  pas  pousser  un  soupir 
le  premier  de  ces  trois  jours. 

En  effet,  pour  en  avoir  le  cœur  net,  la  dame, 
curieuse  et  jalouse,  fit  suivre,  par  un  espion,  le  châ- 
telain de  Couci  jusqu'à  ce  qu'elle  fût  convaincue  qu'il 
allait  la  nuit  à  Faiel.  L'ayant  appris,  elle  voulut 
s'en  venger  :  a  Je  m'en  ferais,  dit-elle,  plutôt 
mourir  que  le  bon  seigneur  de  Faiel  ne  sût  à  quoi 
s'en  tenir.  »  Un  jour  que  ce  bon  seigneur  était  chez 
elle,  de  passage,  elle  lui  raconta  les  faits. 

D'abord,  le  sire  de  Faiel  hésita  à  croire  qu'il  était 
trompé.  Mais,  pour  en  avoir,  à  son  tour,  le  cœur  net, 
il  annonça  à  sa  femme,  comme  on  a  fait,  en  pareil 
cas,  dans  tous  les  temps,  une  absence  de  huit  jours, 
sous  prétexte  de  «  marier  un  homme  de  son 
lignage  ».  Puis  il  s'ouvrit  à  son  écuyer,  nommé 
Gobert  :  «  Quand  je  saurai  ce  qui  en  est,  lui  dit-il  ; 
si  je  trouve  le  châtelain,  qu'en  ferais-je  ?  Conseil- 
lez-moi, je  vous  prie.  »  —  «  Sire,  répondit  l'écuyer, 
si  j'étais  à  votre  place,  je  ne  me  contenterais  pas  des 
apparences.  Je  verrais  d'abord  s'il  vient  seul,  et  puis 
je  m'arrangerais  pour  le  prendre  en  flagrant  délit,  lui 
et  madame. 


2  10  LA    SOClETt;    FRANÇAISE    AD    XIII      SIKCLE 

4339       Iluec  les  porrés  vous  blâmer. .. 
La  orrés  vous  que  il  dira... 
Mais  nullement  ne  l'o:iés... 
Riches  esl  ei  Mon  parentés, 
Est  et  troj)  vaillant,  ce  savés. 
On  doit  garder  au  conmenchier 
G'on  puist  eschiver  encombrier*.  » 

Un  soir,  le  sire  de  Faiel  et  Gobert,  qui  guettaient 
hors  du  jardin,  virent  entrer  quelqu'un  la  nuit.  Sûrs 
de  leur  fait,  la  fois  suivante,  au  moment  où  le  châtelain 
approchait,  ils  frappèrent  avant  lui  à  la  porte  ;  on  leur 
ouvrit;  ils  entrèrent  ;  et  le  châtelain,  en  arrivant,  se 
trouva  en  face  d'eux.  Mais  il  ne  perdit  pas  son  sang- 
froid.  »  Tout  ceci,  dit-il  tranquillement,  ne  concerne 
en  rien  votre  femme  :  pas  de  scandale  sans  raison  ; 
c'est  votre  demoiselle  que  j'aime.  » 

4629        «  Par  Dieu,  Gobert,  je  n'ai  paour 
Ne  de  vous,  ne  de  vo  signour... 
Il  h  longtemps  que  j'ai  amée 

damoiselle  a  celée  **. 
Si  venoie  parler  a  li.  » 

«  Il  est  vrai,  dit  Isabelle  (c'était  le  nom  de  la  cham- 
brière) :  et  vous  y  viendrez  encore,  ici  ou  ailleurs  (car 
je  sais  très  bien  où  aller),  si  monseigneur  ou  madame, 
qui  n'a  rien  su  de  nos  affaires,  me  donnent  congé 
demain.  »  Cependant  la  dame  apparaît,  dans  le 
désordre  simulé  d'un  réveil  en  sursaut,  proteste, 
pleure  et  s'indigne  de  la  vie.  «  laide  et  vilaine  »,  que 
sa  chambrière  a  menée,  si  longtemps,  à  son  insu.  Le 

*  Ne  le  tuez  pas...  ;  on  doit  prendre  cranle  au  commencement, 
pour  éviter  les  ennuis  ».  —  **  en  secret. 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  211 

bon  sire  est  ébranlé  :  «  Ne  sais  que  penser  ne  que 
dire...  »  Il  ordonne  enfin  au  châtelain  de  filer  avec 
Isabelle.  Mais  Gobert  l'en  détourne  encore  :  «  Elle 
est  gentil  femme,  dit-il,  et  cousine  de  madame  '  ;  ce 
serait  la  déshonorer  ;  vous  vous  en  débarrasserez  dis- 
crètement dans  les  huit  jours,  sans  qu'on  en  parle.  » 
«  Ainsi  soit-il  »,  répond  le  sire:  «  mais  vous,  châte- 
lain, jurez-moi  que  ma  femme  est  innocente.  »  Le 
châtelain  jure  et  s'en  va,  très  gêné,  sans  prendre  congé 
de  personne. 

Il  s'en  va  avec  Gobert,  qui  l'accompagne  jusqu'à 
Saint-Quentin.  Mais  Gobert,  qui  n'a  agi  jusque-là  que 
pour  arrêter,  gêner  et  apaiser  son  seigneur,  le  trahit 
alors  nettement  ;  il  fait  confidence  au  châtelain  de  tout 
ce  qu'il  a  appris,  les  soupçons  du  sire  deFaiel  et  l'ori- 
gine de  ces  soupçons.  Là-dessus,  le  châtelain  le 
charge  de  recommander  au  mari  de  ne  pas  battre  sa 
femme,  sous  peine  de  guerre  ouverte.  «  De  guerres 
viennent  grands  malheurs  »,  observe  prudemment 
Gobert;  et,  de  retour  à  Faiel,  il  conseille,  en  effet, 
au  seigneur,  qui  continuait  à  faire  des  scènes  à  sa 
«  maisnie  »,  de  se  coucher  au  plus  tôt. 

Les  jours  suivants,  la  porte  du  jardin  fut  murée  et 
Isabelle  renvoyée. 

Le  châtelain,  de  son  côté,  ne  pensait  plus  qu'à  se 
venger  «  honnêtement  »  de  la  clame  qui,  par  envie,  lui 

i.  Les  riches  gentilshommes  de  ce  temps  étaient  entourés 
d'une  domesticité  noble,  de  parents  pauvres.  Gobert  lui-même 
était  parent  du  sire  de  Faiel,  comme  il  s'en  souvint  à  propos  au 
moment  d'être  pendu  (p.  218). 


212  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

avait  fait  tant  de  tort.  Il  s'avisa  d'un  tour  cruel.  Le 
mari  de  cette  dame,  un  très  bon  chevalier,  était  allé 
aux  joutes,  qu'il  aimait  beaucoup.  Le  châtelain,  un 
beau  soir,  vint  demander  L'hospitalité  à  son  manoir. 
La  dame  le  reçut  de  son  mieux,  car  elle  avait  du  goût 
pour  lui.  Il  ne  l'ignorait  pas  et  lui  fit  des  avances. 
(f  Avoil  châtelain,  lui  dit-elle  ;  croyez- vous  que  je  ne 
sache  pas  où  vous  aimez?  l'huisset  du  jardin  le  sait 
bien.  »  Il  pâlit,  mais,  ferme  en  son  dessein:  «  Ma- 
dame, répondit  il.  cet  amour-là  ne  vaut  pas  qu'on  en 
parle;  il  s'agit  d'une  chambrière,  et  cela  n'a  pas 
d'importance  : 

5no        Ce  n'est  mie  chose  si  chiere 

De  quoi  on  doie  faire  conte...  >■> 

Elle  consentit  enfin  à  lui  donner,  en  gage  d'amour, 
un  «  couvre-chef  »  brodé  d"or.  De  pareils  dons 
étaient  les  premiers  pas  d'usage  avant  la  reddition 
finale. 

Mais  revenons  à  Faiel.  La  dame,  privée  d'Isabelle, 
rêvait  d'utiliser  Gobert.  Celui-ci,  qui,  paraît-il,  avait 
été  jadis  au  service  du  châtelain  (ce  qui  explique  un 
peu  sa  conduite),  en  fit  d'abord  le  plus  vif  éloge.  La 
dame  craignait  un  piège  ;  mais  Gobert,  pour  provo- 
quer sa  confiance,  lui  raconta  ce  qu'il  savait,  comme 
il  avait  fait  au  châtelain  ;  alors,  elle  lui  dit  tout,  «  non 
pas  si  clair  comme  il  estoit,  mais  un  peu  trouble...  ». 
Gobert  offrit  ses  services.  «  Traitez-rnoi  très  mal,  lui 
dit-il,  pour  me  fournir  un  prétexte  à  demander  mon 
congé  ;  d'ailleurs  monseigneur  va  vous  surveiller  de 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  210 

très  près  ;  il  n'ira  plus  aux  tournois;  or,  moi,  durant 
la  saison  des  tournois,  je  ne  puis  pas  ne  pas  les  sui- 
vre. Je  dirai  aussi  à  monseigneur  que  le  châtelain 
insiste  pour  me  prendre  à  son  service,  et  il  consentira 
à  ce  que  j'y  entre,  dans  la  pensée  que,  par  moi,  il 
saura  ce  qui  vous  concerne  ».  La  dame,  ravie,  donna 
à  ce  fidèle  serviteur  une  bourse  de  deniers  (qu'il  fit 
d'abord  semblant  de  refuser)  et  comme  lettres  de 
créance,  des  «  enseignes  »  convenues  entre  elle  et  le 
châtelain.  —  Dès  que  le  sire  de  Faiel  fut  revenu  d'in- 
specter ses  blés  et  ses  terres,  la  comédie  convenue 
commença.  Gobert,  ostensiblement  maltraité  par  la 
maîtresse  de  la  maison,  prit  congé.  Comme  il  l'avait 
prévu,  il  obtint  aisément  l'autorisation  d'entrer  au 
service  du  châtelain  : 

5429        «  S'il  vous  requiert,  si  le  serves... 
Car  les  valés  de  son  pais 
Prent  on  adès  plus  volentiers 
Que  les  estranges  escuiers.  » 

A  quelques  jours  de  là,  Gobert  était  de  nouveau 
l'écuyer  du  châtelain  qui,  le  rencontrant  à  la  sortie  de 
la  messe,  un  jour  de  joute,  l'avait  aussitôt  «  accolé  » 
et  invité  à  manger. 

La  première  chose  que  fit,  dès  lors,  le  héros  du 
roman  fut  d'associer  Gobert  à  sa  vengeance  préparée 
contre  celle  qui  l'avait  traîtreusement  dénoncé.  Et 
d'abord,  après  les  joutes,  il  repassa  par  le  manoir  de 
cette  dame;  cette  fois  il  la  serra  de  très  près  et  elle 
lui  donna  rendez-vous  aux  environs,  dans  une  lande 
de  bruyère,  près  des  ruines  d'un  vieux  château.   Le 


2  14  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AI"    sme    SIÈCLE 

>o\v  du  rendez-vous,  il  attendit  que  la  dame  s'aban- 
donnât dans  ses  bras;  alors,  au  dernier  moment,  il 
se  leva  et  dit  ainsi  : 

"1781         ...   «  Dame,  or  eso-ardés. 
Il  ne  demeure  pas  en  vous 
Que  vostre  maris  ne  soit  cous. 
A  mus  li  estes  de  pute  fov. 
Et  pour  i tant  je  vous  chastoy 
Que  jamais  ne  voelliés  mesdire...  *  » 

A  ces  mots  Gobert  et  Isabelle,  qui  s'étaient  cachés 
aux  alentours,  se  montrèrent,  pour  la  plus  grande 
honte  de  la  coupable.  «  Il  esta  regretter,  écrivait  en 
1829  l'honnête  éditeur  Crapelet,  que  Fauteur  n'ait 
pas  trouvé  une  vengeance  plus  digne  du  caractère 
d'un  chevalier  français.   » 

Pendant  ce  temps-là,  la  dame  de  Faiel  était  tortu- 
rée par  la  jalousie.  Car  un  héraut,  qui  était  venu  ap- 
porter des  nouvelles  au  château,  avait  parlé  des  exploits 
que  le  châtelain  avait  accomplis  aux  joutes  avec,  sur 
son  heaume,  un  superbe  «  cuevre-chief  »,  assurément 
le  don  d'une  amie.  Mais  Gobert  dissipa  bientôt  ses 
soupçons  l'informant  des  circonstances  de  la  vengeance 
arrangée  par  le  châtelain.  «  Et  maintenant,  ajouta- 
t— il,  il  faut  songer  aux  moyens  d'amener  ici  votre 
ami.  » 

Ln  jour  que  le  sire  de  Faiel  était  absent,  le  châte- 
lain, la  tète  entourée  de  bandages,  et  méconnaissable, 

*  «  Il  ne  tient  pas  à  vous,  Madame,  que  votre  mari  ne  soit  cocu. 
A  ous  lui  êtes  de  mauvaise  foi.  Et  pour  cela  je  vous  remontre 
que  jamais  ne  médisiez.  » 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  2  10 

fui  amené  par  Gobert  au  chàleau,  et  présenté  comme 
un  écuyer  blessé  au  dernier  tournoi.  Ce  tour  ayant 
réussi,  on  en  inventa  d'autres,  si  bien  que  les  rapports 
de  la  domesticité  donnèrent  de  nouveau  l'éveil  au  mari. 
A  partir  de  cette  époque,  celui-ci  redoubla  de  sévérité  ; 
il  gourmandait  continuellement  sa  femme,  sans  oser  la 
battre  pourtant,  «  car  elle  estoit  de  grant  linage  »  (v. 
6210). 

Les  entrevues  étant  désormais  impossibles  à  Faiel, 
il  fallut  trouver  autre  chose.  —  Le  sire  de  Faiel  et  sa 
femme  étaient  sur  le  point  d'aller  au  pèlerinage  de  la 
Toussaint  à  Saint-Maur-des-Fossés,  le  châtelain  fit 
avertir  son  amie  de  s'arrêter  à  un  moulin  dont  il  avait 
gagné  le  meunier.  Les  pèlerins  étaient  à  cheval  (car  le 
«  char  »  de  madame  n'était  pas  en  état),  avec  un  seul 
écuyer.  Avant  d'arriver  au  moulin,  il  y  avait  un  gué  à 
passer  ;  la  dame  se  laissa  tomber  dans  l'eau  ;  on  la 
porta,  toute  trempée,  au  moulin  ;  et  elle  alla  se  chan- 
ger dans  la  chambre  du  meunier,  où  le  châtelain  l'at- 
tendait1. 

Enfin   le  mari  trompé   s'avisa   d'un  moyen   assez 

subtil  d'éloigner  celui  qui  troublait  son  ménage.  — 

1  dit  à  sa  femme  :  «  J'ai  l'intention  d'aller  en  pèleri- 

lage  outre-mer  ;  vous  croiserez-vous  avec  moi  ?  »  — 

<  Ha  !  sire,  dit-elle,  j'y  pensais.  »  Mais  elle  fit  man- 

1.   Ces  stratagèmes  ne  sont  pas  de  l'invention  de  l'auteur.  Ils 
ont    traditionnels,    et  «  probablement    d'origine     orientale  ». 
oir,   à  ce  sujet,   G.    Paris,    dans   ÏHistolre    littéraire,   XXVIII, 
36o. 


2l6  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE     \U    XIII0    SIECLE 

der  aussitôt  au  châtelain,  par  Gobert,  de  venir  par- 
ler avec  elle,  sous  l'habit  d'un  de  ces  merciers  am- 
bulants «  qui  portent  en  tous  lieux  leur  panier  à  leur 
cou  ».  Le  châtelain  vint  en  effet  : 

6610       Panier  quist  et  solers  loiés, 

Et  boucette  d'un  burel  priés*, 
Et  un  vies  chapel  deschiré 
Et  un  petit  bourdon  ferré 
Pour  soutenir  sous  son  panier, 
Si  conme  il  convient  a  mercier. 

En  cet  équipage  il  était,  vers  none**,  en  vue  de  la 
tour  de  Faiel  lorsqu'il  rencontra  le  seigneur  qui  s'en 
allait  à  Péronne  pour  aider  une  de  ses  cousines, 
laquelle  était  en  procès.  Il  salua  «  bonnement  »  et 
«  passa  outre  sans  mot  dire  ».  Les  gens  et  la  dame  du 
château  marchandèrent  sa  pacotille,  et,  comme  il  fai- 
sait mauvais  temps,  l'invitèrent  à  coucher,  avec  la 
permission  de  Madame.  L'auteur  saisit  cette  occasion 
de  proclamer  qu'à  son  avis  nul  plaisir  n'est  compa- 
rable à  l'amour  : 

68i5        [Car]  c'est  la  chose  souveraine 
C'on  puist  souhaidier  ne  avoir. 
Je  ne  pris  rien  or  ne  avoir, 
Chastiaus,  cités,  antre  richesse, 
Vers  amours... 

Ne  nulz  homs  n'a  plus  grant  désir 
D'estre  jolis,  gais,  envoisi   - 
Cantans,  jouans,  rians  et  liés 
Gom  cilz  qui  aime  en  désirant 
Merci,  et  vit  en  espérant. 

*  Il   prit  un  panier  et  des  souliers  à  liens,  une  robe  de  bureau.., 
—  **  trois  heures  de  l'après-midi. 


LE    CHATELAIN    DE    COLCI  2  1 7 

Les  deux  amants  s'entendirent  pour  aller  ensemble 
en  Terre  Sainte  ;  c'était,  du  reste,  lavis  de  Gobert  que 
Ton  serait  plus  à  son  aise  pour  faire  l'amour  là-bas 
qu'ici.  Puisque  la  dame  devait  accompagner  son  mari 
en  Orient  il  fut  décidé  que  le  châtelain  s'arrangerait 
pour  s'y  rendre  de  son  côté.  Le  roi  Richard  venait 
justement  de  faire  «  crier  »  partout  un  grand  tournoi 
en  Angleterre  ;  maints  chevaliers  du  \ermandois  se 
proposaient  de  passer  la  mer  pour  y  prendre  part  ;  et 
quelques-uns  croyaient  savoir  que,  à  la  fin  du  tournoi, 
le  roi  ferait  «  prêcher  la  croix  ».  Ce  qui  eut  lieu,  en 
effet.  A  son  retour  d'Angleterre,  le  châtelain  était 
croisé. 

Or,  c'était  bien  là-dessus  que  le  sire  de  Faiel  avait 
compté.  Il  n'avait  jamais  eu  l'intention  d'aller  outre- 
mer, pour  sa  part  ;  et,  s'il  l'avait  dit,  c'était  pour  que 
sa  femme  conseillât  au  châtelain  de  s'engager  d'une 
manière  irrévocable.  Désormais,  il  ne  parla  plus  de 
croisade.  Un  cardinal  étant  venu  prêcher  la  croix 
dans  le  pays  de  Yermandois,  il  déclara  tout  simple- 
ment qu'il  était  «  trop  faible  »,  et  s'abstint. 

Renaut  de  Couci  partit  donc  seul,  en  emportant 
les  tresses  que  son  amie  s'était  coupées  pour  les  lui 
donner  dans  une  dernière  entrevue.  Il  s'embarqua  à 
Marseille  et  aborda  à  Acre.  Il  ne  tarda  pas  à  de\enir 
la  terreur  des  Sarrasins,  qui  le  surnommèrent  «  le 
Chevalier  qui  sur  son  heaume  porte  tresses  ».Mais,  un 
jour,  il  fut  frappé,  au  côté,  d'une  flèche  empoisonnée. 
Les  médecins  le  remirent  sur  pied,  en  annonçant  que 
pourtant   il   n'en    reviendrait    point.     Dans  l'espoir 

16 


2l8  LA    SOCIÉTÉ    I1;\m   USE    AI.     XIIIe    SIÈCLE 

de  se  rétablir,  il  prit  passage  sur  le  premier  navire  en 
partance  ;  mais,  pendant  la  traversée,  il  >c  sentit  mou- 
rir. Mors,  il  ordonna  à  Gobert  de  l'ouvrir  après  sa 
mort  et  de  remettre  sod  cœur  à  la  dame  de  FaielJ 
avec  les  tresses  et  une  lettre  qu'il  dicta  au  dernier 
moment.  .Lorsqu'il  eul  scellé  cette  lettre,  il  jeta  son 
-'  '-au  dans  la  nier,  lit  l'éloge  de  1  \mour,  se  confessa 
el  mourut.  —  Navrant  fut  le  désespoir  de  son  écuyer 
Gobert  et  de  son  «  garçon  »  Hideus.  —  Il  fut  enterré 
à  Brindes. 

Gobert  approche  de  Faiel  pour  accomplir  les  der- 
nières volontés  du  châtelain.  Mais  voici  que,  dans  un 
sentier,  il  se  trouve  lace  à  face  avec  le  seigneur  du 
lieu.  Celui-ci,  qui  esl  désormais  au  courant  de  toutes 
les  machinations  passées  de  son  ancien  écuyer,  le 
saisit  et  le  menace  : 

7901        ...  «  Trop  estes  osés 

Quant  vous  en  mon  païs  venés 
Qui  tant  m'avés  fait  deshonnour 
Entre  vous  et  vostre  signour... 
Je  vous  penderai  de  mes  mains...  » 
—  «  Sire,  ne  \ou-  esmouvés  mie... 
Si  n'estoil  pas  La  coupe  moic*. 
El  <i  sui  ge,  ou  que  je  soie, 
Biau  dons  sires,  de  \o  lin;<_ 

Gobert  n'évite  d'être  pendu  qu'eu  livrant  sur-lj 
champ  le  coffret  qui  contenait  les  tresses,  le  cœur  cl 
la  lettre  de  son  maître. 

Ce  n'était  pas  ma  faute. 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  210 

Rentré  chez  lui,  le  sire  de  Faiel  ordonna  à  son  cui- 
sinier d'apprêter  pour  le  souper  un  coulis  de  gélines 
et  de  chapons,  et  un  autre  de  même  apparence  «  avec 
■ce  cœur,  que  tu  serviras  à  Madame  seulement  ».  Au 
souper,  la  dame  loua  la  viande  qui  lui  avait  été  servie  : 

802g        Et  dist  :  «  Pourquoy  et  conment 

ÎN'en  atome  nos  queus*  souvent.'...  » 

—  ce  Dame,  n'aies  nule  merveille 

S'elle  est  bonne,  que  sa  pareille 

Ne'poroit  on  mie  trouver... 

Car  vous  en  ce  mes  cy  mengastes 

Le  cuer  qu'el  mont**  le  mieus  amastes. 

C'est  du  chastelain  de  Goucy 

Dont  on  vous  servit  ore  cy. .. 

Vous  l'amastes  en  son  vivant... 

Et  pour  un  poy  moi  revengier 

Vous  ai  ge  fait  son  cuer  mengier.  » 

Lorsque  la  dame  eut  vu  la  lettre,  les  tresses  et  le 
coiïret,  elle  vit  bien  que  c'était  vrai  : 

8080        «  Par  Dieu,  sire,  ce  poise  my. 
Et  puisqu'il  est  si  faitement 
Je  vous  atïîe  certainement 
Qu'a  nul  jour  mes  ne  mengeray...  » 
Ne  demoura  gaires  après 
Qu'elle  pria  a  Dieu  merci 
Et  l'ame  del  corps  s'emparty. 

Le  sire  de  Faiel  la  fit  enterrer  honorablement,  car 
il  craignait  la  vengeance  de  sa  famille  ;  puis  il  alla 
outre-mer,  et  mourut  dans  la  tristesse. 

Conclusion.   Les  vrais  amants   dont    nous    avons 

*  notre  cuisinier.  —  **au  monde. 


2  20  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

raconté  l'histoire  lurent  de  parfaits  modèles.  Hélas  ï 
tous  ne  sont  pas  ainsi  : 

8177        Une  manière  y  a  de  gent. 

S'il  voient  dame  ou  damoiselle, 
Tantost  leur  lance  une  estincelle 
Telle  qu'il  sont  en  .1.  esrour*. 
Lors  font  celui  samblant  d'amour 
Qui  a  tous  temps  doive  durer, 
Et  dont  s'il  n'i  pueent  trouver 
Belle  réponse  ou  douch  samblant, 
Leur  cuers  en  est  tournés  atant. 
Cil  sont  sans  bien,  sans  loiauté  ; 
Car,  quant  il  n'ont  leur  volenté, 
Leur  mauvais  cuers  les  met  en  ire, 
Si  qu'il  se  painent  de  mesdire... 
Ceus  tient  Amours  a  anemis  '. 

C'est  en  l'honneur  d'une  «  dame  gente  »  que  l'au- 
teur, «  pris  »  par  Amour  «  en  son  service  »,  a  rimé 
ce  roman-ci, 

8228        Et  mon  non  rimerai  ausv 
Si  c'on  ne  s'en  percevera 
Qui  l'engien  trouver  ne  sara, 
J'en  sui  certain... 

On  a  cru,  d'abord,  que  l'auteur  avait  voulu  dire 
qu'il  s'appelait  Jean  Certain.  Puis,  de  nos  jours,  on 
-  est  aperçu  que  V  «  engin  »  en  question  était  dissi- 
mulé plutôt  dans  les  quatorze  derniers  vers.  Les  pre- 

désir  ardent. 

1.   Passage  très  altéré  dans  le  ms.  qui  a  servi  pour  l'éditior 
corrigé  ici  d'après  le  ms.  Asbburnham. 


LE    CHATELAIN    DE    COUCI  221 

mières  lettres  de  ces  vers,  lus  en  acrostiche,  donnent, 
en  effet,  un  prénom  :  Jacemes  (qui  est  Jakemes  ou 
Jakemon),  et  un  nom  propre  :  Makesep  dans  l'un  des 
•deux  manuscrits,  Sakesep  dans  l'autre1. 


i.  G.  Paris,  après  avoir  adopté  et  popularisé  la  forme  «  Sake- 
sep »  (Histoire  littéraire,  XXVIII,  p.  353  et  suiv.),  n'était  pas 
loin,  paraît-il,  d'admettre  en  ces  derniers  temps  que  l'acros- 
tiche final  devait  être  déchiffré  «  Sakès  »,  en  laissant  de  côté  les 
deux  derniers  vers  (Communication  de  M.  G.  Raynaud).  Le 
meilleur  des  deux  manuscrits  donnerait,  en  ce  cas,  «  Makès  ». 


LA  CHATELAINE  DE  VERGI 


«  Lo  Chastelainp  de  1  ergi,  poème  charmant  et  délicat, 
un  des  joyaux  de  la  littérature  française  du  moyen  âge 
dans  la  seconde  moitié  du  xin"  siècle,  a,  jusqu'à  la  fin  du 
xyiii"  siècle,  conservé  sa  vogue  en  France  et  à  l'étranger, 
sous  des  formes  multiples  et  souvent  renouvelées.  » 
Ainsi  s'exprime  M.  G.  Ravnaud,  qui  a  donné  de  ce  poème 
une  excellente  édition  dans  la  Romania,  t.  XXI  (1892), 
p.  i4o,  d'après  huit  manuscrits  du  xme  et  du  xivp  siècles1, 
dont  sept  sont  conservés  à   Paris  et  un  à  Berlin  2. 

C'est  le  récit  d'une  aventure  arrivée  à  la  cour  ducale 
de  Bourgogne,  où,  dans  la  seconde  moitié  du  xme  et  au 
commencement  du  xive  siècle,  il  y  eut  plus  d'une  aven- 
ture galante.  Les  principaux  personnages  sont  un  duc  et 
une  duchesse  de  Bourgogne,  qui  ne  sont  pas  autrement 
désignés,  une  châtelaine  de  ^ergi,  nièce  du  duc,  et 
l'amant  de  cette  dame.  Or  il  y  a  eu  avant  1288  (date 
certaine     d'un     manuscrit    du     poème s)     deux    dames 

1.  11  existe  en  outre  sept  manuscrit*  du  W-  ou  du  xvie  siècles, 

2.  Vient  de  paraître  :  The  Châtelaine  de  Yergi.  A  i3th  cen- 
lury  french  romance,  traduit  en  anglais  par  A.  Kemp-W  elch,- 
illustré  d'après  un  noire  contemporain,  avec  une  introduction 
de  L.  Brandin  (London,  D.  Nutt,  igo3,  in-18).  —  Le  texte  est 
celui  de  M.  G.  Raynaud.  L'introduction  n'ajoute  rien  à  ce  que 
l'on  savait. 

3.  Bibl.  nat.,  fr.  ?>~ô  (anc.  6987). 


LA    CHATELAINE    DE    VERGI  2  23 

de  Vergi  qui  ont  été  nièces  d'un  duc  de  Bourgogne; 
mais  il  parait  évident  qu'il  s'agit  de  la  dernière,  Laure 
de  Lorraine,  nièce  (à  la  mode  de  Bretagne)  du  duc 
Hugues  IV,  laquelle  fut  mariée  en  secondes  noces  à  Guil- 
laume de  Vergi,  sénéchal  de  Bourgogne,  entre  1209  et 
1267.  La  duchesse  serait  donc  Béatrice  de  Champagne, 
femme  du  duc  Hugues  IV  depuis  1208. 

On  a  dit  que  la  Chastelaine  de  Vergi  était  «  un  véri- 
table roman  à  clé  ».  Peut-être.  Il  faut  considérer  pour- 
tant que,  en  ce  cas.  Fauteur  aurait  pris  avec  l'histoire  des 
libertés  très  grandes.  En  effet,  il  fait  mourir  en  même 
temps  la  châtelaine,  dont  la  mort  est  la  péripétie  carac- 
téristique du  poème,  et  la  duchesse  (celle-ci  par  les  mains 
de  son  mari),  puis  le  duc  en  Terre  Sainte.  Mais  si  le  duc 
Hugues  IV,  après  s'être  croisé  avec  Louis  IX,  est  mort 
en  effet  au  retour  d'un  pèlerinage  à  Saint-Jacques-de- 
Compostelleen  1272,  sa  femme,  Béatrice  de  Champagne, 
n'est  décédée  qu'en  1290.  Et  quant  à  Laure  de  Lorraine, 
elle  vivait  encore  en  1281.  Ainsi,  pour  «  dramatiser  » 
l'aventure  réelle  dont  Laure  aurait  été  l'héroïne,  l'auteur 
se  serait  permis  de  faire  tuer  par  le  duc,  à  la  suite  de  la 
mort  d'une  nièce,  qui,  en  fait,  lui  survécut  au  moins 
neuf  ans,  sa  propre  femme  qui,  en  fait,  lui  survécut 
vingt  trois  ans  ! 

Si  la  Chastelaine  de  Vergi  est  un  roman  à  clé,  il  faut 
admettre  que  l'auteur  n'a  pas  craint  de  le  publier  du 
vivant  de  la  personne  qui  y  joue  le  rôle  le  plus  déplai- 
sant, puisque  le  roman  a  été  certainement  composé  en 
1288  au  plus  tard  (date  de  l'un  des  manuscrits}  tandis 
que  Béatrice  de  Champagne  vivait  encore  sept  ans  après. 
<■'•  Le  poète,  explique  M.  G.  Baynaud,  n'avait  pas  de  mé- 
nagements à  garder  vis-à-vis  d'elle  »  ;  car,  dès  la  dispa- 
ition  d'Hugues  IV,  «  n'étant  pas  en  bons  termes  avec  son 
jeau-fils,  le  nouveau  duc  Bobert  II,  elle  s'était  retirée  à 
'Isle-sur-Montréal,  où  elle  vécut  jusqu'à  sa  mort  ».  Mais 
1  ne  paraît  pas  possible  à  M.  G.   Raynaud  de  croire  que 


224  LA    SOCIETK    FRANÇAISE    AL"    XIII      SIECLE 

la  publication  du  roman  ait  eu  lieu  avant  le  décès  des 
autres  intéressés,  notamment  du  duc  (12-2)  et  de  Laure 
(vers  1282).  C'est  pour  ces  motifs  qu'il  place  la  date  de 
la  composition  «  entre  1282  et  1288  ».  On  voit  par  là 
que  la  première  de  ces  deux  limites  chronologiques  est 
tout  à  fait  conjecturale.  —  Ajoutons  que  l'historiette 
de\ait  être  surtout  désagréable  au  Châtelain  de  Yergi,  le 
mari  trompé.  C'est  donc  la  mort  de  Guillaume  de  Yergi, 
plutôt  que  celle  de  Laure,  qui  fournit  le  terme  à  partir 
duquel  on  pourrait  considérer  que  la  publication  du 
roman  serait  devenue  acceptable.  D'après  les  historiens 
de  sa  maison,    Guillaume  de  "N  ergi  est  mort  en    12721. 

La  date  de  la  composition  reste,  en  somme,  très  incer- 
taine, et  rien  ne  prouve  que  l'auteur  ait  visé  les  per- 
sonnages réels  dont  il  a.  assez  indiscrètement,  emplové 
les  noms  2. 

L'éditeur  a  très  bien  dit,  par  ailleurs  :  «  Rien  dans 
le  roman  ne  peut  aider  à  découvrir  quel  en  est  l'auteur. 
Seules  quelques  rimes,  noyées  au  milieu  de  nombreux 

1.  Ce  n'est  donc  pas  de  lui  qu'il  s'agit  dans  un  mémoire 
conservé  à  YArchivio  di  Stato  de  Sienne  et  publié  par  E.  Ca- 
sanova dans  le  Rulleltino  Senese  di  storia  patria,  IX  (1902)  : 
«  C'est  li  argens  et  les  lettres  que  li  sires  de  Ai  ergi  a  receu  et 
a  heu,  liquels  argens  et  lesqueles  lettres  estoient  Renaut  Barbo 
et  sire  Riche  Dieutegart.  »  Ce  mémoire  est  daté  de  1278. 

2.  Ilya  lieu  de  croire  que  le  roman  (perdu)  dont  le  sujet 
était  l'amour  de  Morice  de  Craon  pour  la  vicomtesse  de  Beau- 
mont  mettait  également  en  scène  des  personnages  vnants,  dans 
des  postures  qui  ne  pouvaient  manquer  d'être  désagréables  à 
leurs  familles.  G.  Paris  s'en  est  étonné  :  «  Dans  ce  milieu  cour- 
tois et  galant,  la  première  condition  imposée  à  l'expression  poé- 
tique de  l'amour  était  le  secret  le  plus  absolu  sur  la  dame  mise 
en  cause;  comment  supposer  qu'un  poète  français,  contemporain 
de  Morice  de  Craon,  du  vicomte  de  Beaumont  et  de  sa  femme, 
ait  tranquillement  rimé  et  récité  cette  historiette  scandaleuse?  » 
([iomania,  i8g4,  p.  472).  Mais  ces   choses-là  étaient   possibles  : 


LA    CHATELAINE    DE    VERGI  225 

vers  qui  appartiennent  au  dialecte  de  l'Ile-de-France, 
semblent  indiquer  que  le  poème  a  dû  être  écrit  par  un 
Bourguignon  dont  la  langue  était  fortement  influencée 
de  français  proprement  dit1.  » 


La  dame  de  \ergi  en  Bourgogne2  aimait  un  che- 
valier preux  et  hardi.  Comme  elle  était  mariée,  ils 
se  voyaient  en  secret  :  à  certains  jours  convenus,  le 
chevalier  se  cachait  près  du  château  de  Vergi  ;  et  s'il 
voyait  le  petit  chien  de  son  amie  se  promener  dans  le 
verger,  cela  signifiait  qu'elle  était  seule.  Personne 
n'était  dans  le  confidence  :  la  dame  de  Vergi  n'avait 
donné  son  amour  qu'à  condition  que  nul  n'en  saurait 
jamais  rien. 

Le  chevalier  était  au  duc  de  Bourgogne  et  fré- 
quentait sa  cour.  Or,  il  arriva  que  la  duchesse  s'éprit 
de  lui  et  le  lui  laissa  voir  : 


lorsque  parut  cette  Chastelaine  de  Vergi  qui  semblait  la  dési- 
gner, la  duchesse  Béatrice  de  Bourgogne  vivait  encore  ;  il  y  avait 
un  Archambaut  de  Bourbon  lorsque  le  roman  de  Flamenca  fut 
publié. 

i.  E.  Petit  (Histoire  des  ducs  de  Bourgogne  de  la  race  capé- 
tienne, V(i8g,4),  P-  12^)  a  émis  l'hypothèse,  gratuite,  que  l'au- 
teur de  la  Chastelaine  de  Vergi,  ayant  visé  «  certainement  »  la 
duchesse  Béatrice,  doit  être  «  cherché  dans  l'entourage  de  Per- 
rin  d'Angecourt,  poète  et  chansonnier  »,  qui  fut  au  service  des 
petits-enfants  du  duc  Hugues,  issus  de  son  premier  lit  et  fort  hos- 
tiles à  Béatrice. 

2.  Vergy,  cne  de  Beulle,  con  de  Gevrey  (Côte-d'Or). 


226  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI      XIIIe    SIÈCLE 

60        «  Sire,  vous  estes  biaus  et  preus 
Ce  dient  tuit,  la  Dieu  merci  : 
Si  avrïez  bien  deservi 
D'avoir  amie  en  si  haut  leu 
Qu'en  eussiez  honor  et  preu... 
Dites  moi  se  vous  savez  ore 
Se  je  vous  ai  m'amor  donée, 
Qui  sui  haute  dame  honorée.  » 

Le  chevalier,  très  embarrassé,  répondit  : 

88       «  Madame,  je  ne  le  sai  pas  ; 
Mes  je  voudroie  vostre  amor 
Avoir  par  bien  et  par  honor. 
Mes  de  celc  amor  Dieus  me  gart 
Qu'a  moi  n'a  vous  tort  celé  part 
Ou  la  honte  mon  seignor  gise  ; 
Qu'a  nul  fuer  ne  a  unie  guise 
N'en  prendroie  tel  mesprison 
Com  de  fere  tel  desreson 
Si  vilaine  et  si  desloial 
Vers  mon  droit  seignor  natural.  » 
—  «  Fi  !  »,  fet  celc  qui  tu  marie, 
«  Dans  musars,  et  qui  vous  en  prie  ?  » 

La  duchesse,  outrée  de  cet  affront,  ne  pensa  plus 
qu'à  s'en  venger.  Elle  raconta  au  duc,  son  mari. 
qu'il  nourrissait  un  traître  à  sa  cour  ;  que  ce  traître 
(elle  nomma  le  chevalier)  avait  osé  solliciter  son 
amour,  en  disant  qu'il  y  pensait  depuis  longtemps  ; 
et  peut-être,  en  effet,  qu'il  y  pensait  depuis  long- 
temps, puisqu'on  ne  lui  connaissait  pas  d'amie.  Le 
duc  n'en  dormit  pas  de  la  nuit  ;  et,  le  lendemain 
matin,  il  accabla  le  chevalier  de  reproches,  sans  lui 
cacher  le  motif  de  sa  colère  : 


LA    CHÂTELAINE    DE    VERGI  227 

170        «  Issiez  errant  hors  de  ma  terre  ! 

Quar  je  vous  en  congie  sanz  doute, 
Et  la  vous  vé  et  desfent  toute  ; 
Si  n'i  entrez  ne  tant  ne  quant, 
Que,  se  je  dès  or  en  avant 
Vous  i  pooie  fere  prendre, 
Sachiez,  je  vous  feroie  pendre  !  » 

Le  chevalier  nie;  le  duc  est  ébranlé.  «Jurez-moi, 
dit  le  duc,  de  me  dire  ce  que  je  vous  demanderai,  et 
je  vous  croirai.»  L'autre  jure,  car,  outre  le  déplaisir 
qu'il  éprouve  d'être  accusé  à  tort,  il  craint  l'exil  qui 
le  priverait  de  ses  rendez-vous  à  Vergi.  «  Or  donc,  ré- 
plique le  duc,  vous  êtes  assurément  amoureux,  cela 
se  voit  à  votre  air  ;  mais  de  qui,  sinon  de  ma  femme? 
faites-moi  savoir  où  vous  aimez.  »  Le  chevalier  se  trouve 
ainsi  pris  entre  la  promesse  de  discrétion  qu'il  fit 
jadis  à  son  amie  et  le  serment  qu'il  vient  de  prêter. 
L'  «  eau  du  cœur  »  lui  vient  aux  yeux  de  l'angoisse 
qu'il  en  éprouve.  Alors  le  duc  : 

3 16        «  Bien  voi  que  ne  vous  fiez  pas 
En  moi  tant  com  vous  devriiez. 
Guidiez  vous,  se  vous  me  disiez 
Vostre  conseil  celéement, 
Que  jel  deïsse  a  mile  gent  ? 
Je  me  leroie  avant  sanz  faute 
Trere  les  denz  l'un  avant  l'autre.  » 

Ses  protestations  sont  si  fortes  que  le  chevalier 
cède  enfin,  en  pleurant  : 

34i  «  Sire,  jel  vous  dirai  ainsi  : 
J'aim  vostre  nièce  de  Yergi 
Et  ele  moi,  tant  c'on  puet  plus.  » 


2  28  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIII0    SIECLE 

Et  il  lui  raconte  tout.  Mais  le  duc  veut  voir  de 
ses  yeux.  Le  soir  même,  il  accompagne  à  son  ren- 
dez-vous l'ami  de  la  châtelaine.  Il  voit  le  manège  du 
petit  chien.  Caché  derrière  un  arbre,  il  assiste  aux 
premières  effusions  de  sa  nièce  et  du  chevalier.  Il  ne 
peut  douter  davantage  ;  et  il  est  enchanté,  car  il  voit 
bien  que  sa  femme  en  a  menti.  La  nuit  s'écoule, 
trop  courte  au  gré  des  amants.  Le  duc  assiste  encore 
à  leurs  adieux.  Sur  le  chemin  du  retour,  il  assure 
son  vassal  qu'il  est  pleinement  convaincu  et,  de  nou- 
veau, qu'il  gardera  le  secret. 

Ce  jour-là,  au  «mengier»,  le  duc  fit  au  chevalier 
le  plus  excellent  accueil.  Au  point  que  la  duchesse, 
étonnée,  se  leva  de  table,  et  s'en  alla,  prétextant  une 
migraine.  Après  le  repas,  elle  reçut  la  visite  de  son 
mari,  qui  lui  dit  :  «  Ma  douce  amie,  je  ne  crois  plus 
un  seul  mot  de  ce  que  vous  m'avez  raconté  au  sujet 
de  ce  galant  homme. 

544       Ainz  sai  bien  qu'il  en  est  toz  quites, 
N'onques  ne  penssa  de  ce  fere, 
Tant  ai  apris  de  son  afere  ; 
Si  ne  m'en  enquerez  ja  plus.  » 

Ces  paroles  excitèrent  au  plus  haut  point  le  dépit  et 
la  curiosité  de  la  dame.  La  nuit  suivante,  elle  s'ar- 
rangea pour  tout  savoir.  Aux  premières  caresses  du 
duc,  elle  dit  :  «  Vous  ne  m'aimez  point.  »  «  Et 
pourquoi  ?  »  demanda  le  duc. 

586       —  «  Ja  me  déistes  par  ma  foi... 
Que  je  ne  fusse  si  osée 
Que  je  vous  enquérisse  rien 
De  ce  que  or  savez  vous  bien  ». 


LA    CHATELAINE    DE    VERGI  229 

—  «  De  qoi,  suer,  savez  vous,  por  Dé  ?  » 

—  «  De  ce  que  cil  vous  a  conté  », 
Fet  elle,  «  mençonge  et  arvoire*, 
Qu'il  vous  a  fet  pensser  et  croire. 
Mes  de  ce  savoir  ne  me  chaut...  » 

Moi,  je  vous  ai  toujours  tout  dit;  vous,  vous  me 
cachez  vos  pensers  ;  je  n'aurai,  plus  confiance  en 
vous.  »  Elle  pleure,  elle  soupire.  «  Ma  bêle  suer  »,  dit 
le  duc, 

616       Sachiez  que  je  ne  puis  pas  dire 
Ce  que  volez  que  je  vous  die 
Sanz  fere  trop  grant  vilonie.  » 

Elle  repartit  aussitôt  : 

620        «  Sire,  si  ne  m'en  dites  pas, 

Quar  je  voi  bien  a  cel  samblant 
Qu'en  moi  ne  vous  fiez  pas  tant 
Que  celaisse  vostre  conseil  ; 
Et  sachiez  que  moût  me  merveil  : 
Aine  n'oïstes  grant  ne  petit 
Conseil  que  vous  m'eussiez  dit, 
Dont  descouvers  fussiez  par  moi...  » 

Là-dessus,  le  duc  embrasse  sa  femme  et  «  ne  se 
peut  tenir  »  de  lui  tout  dire.  11  lui  raconte  tout,  mais 
sous  menace  de  mort,  au  cas  où  elle  bavarderait  à 
son  tour. 

La  duchesse,  très  offensée  d'avoir  été  dédaignée 
pour  une  personne  de  condition  plus  basse  que  la 
sienne,  est  résolue  à  se  venger.  Elle  attend  pour  cela 


illusion,  vision. 


200  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AT      XIII      SIECLE 

la  cour  plénière  de  la  Pentecôte  où  «  toutes  les  darnes 
de  la  terre»  de  Bourgogne,  et  la  châtelaine  de  Vergi 
entre  autres,  devaient  venir,  suivant  l'usage.  Lors- 
qu'elle vit  sa  rivale,  le  sang  lui  frémit;  mais  elle  prit 
sur  elle  de  la  recevoir  mieux  que  jamais,  pour  choi- 
sir le  moment  de  la  frapper  au  cœur.  —  Quand  les 
tables  furent  ôtées,  la  duchesse  emmena  les  dames 
dans  sa  chambre,  pour  qu'elles  séparassent  tranquil- 
lement, en  attendant  les  caroles.  —  Là,  elle  féli- 
cite tout  à  coup,  «  comme  par  jeu  »,  la  châtelaine 
de  Vergi  de  son  «  acointement  »  avec  un  ami,  «  bel 
et  preux  ».  et  aussi  de  son  adresse  à  dresser  les 
petits  chiens. 

■jio        «  Je  ne  sai  quel  acointement 

A  ous  penssez,  Madame,  por  voir, 

Que  talent  n'ai  d'ami  avoir 

Qui  ne  soit  del  tout  a  l'onor 

El  de  moi  et  de  mon  seignor.  » 

—  ■<  Je  l'otroi  bien  »,  dit  la  duchesse, 

Mais  vous  estes  bone  meslress 
Qui  avez  apris  le  meslier 
Du  petil  chienet  afetier*.  » 

Les  dames,  qui  n'ont  pas  compris,  s'en  vont  dan- 
ser. Mais  la  châtelaine,  qui  a  compris,  s'enferme 
dans  une  garde-robe,  et  se  lamente:  c'est  son  ami 
qui  l'a  trahie:  s'il  la  trahie,  c'est  qu'il  nel'aime  plus 
et  qu'il  aime  la  duchesse. 

7^6        «  Douz  Dieus,  et  je  l'amoie  tant 
Comme  riens  peûst  autre  amer, 
Qu'aillors  ne  pooie  jx 

*  De  dresser  le  petit  cliicn. 


LA     CHATELAINE    DE    VERGI  201 

Nis*  une  eure  ne  jor  ne  nuit. 

Quar  c'ert  ma  joie  et  mon  déduit, 

C'ert  mes  delis,  c'ert  mes  depors, 

C'ert  mes  solaz,  c'ert  mes  confors. 

Comment  a  lui  me  contenoie 

De  pensser,  quant  je  nel  veoie  ! 

Ha  !  amis,  dont  est  ce  venu  ? 

Que  poez  estre  devenu 

Quant  vers  moi  avez  esté  faus  ?... 

Plus  vous  amoie  la  moitié... 

Que  ne  fesoie  moi  meïsmes... 

Quar  vous  estiiez  ma  richece 

Et  ma  santez  et  ma  leece  **, 

]\e  riens  grever  ne  me  peust 

Tant  corn  mes  las  cuers  seiVt 

Que  li  vostres  de  riens  m'amast. .. 

Ha  !  fine  amor  !  et  qui  penssast 

Que  cist  i'eïst  vers  moi  desroi  *** 

Qui  disoit,  quant  il  ert  o  moi 

Et  je  fesoie  mon  pooir 

De  i'ere  trestout  son  voloir, 

Qu'il  ert  toz  miens,  et  a  sa  dame 

Me  tenoit  et  de  cors  et  d'ame. 

Et  le  disoit  si  doucement 

Que  le  creoie  vraiement, 

fie  je  ne  penssaisse  a  nul  fuer 

Qu'il  peûst  trover  en  son  cuer 

Envers  moi  corouz  ne  haine 

Por  duchoise  ne  por  roïne... 

De  lui  me  penssoie  autressi 

Qu'il  se  tenoit  a  mon  ami 

Toute  sa  vie  et  sou  eage, 

Quar  bien  connois  a  mon  corage 

S'avant  morust,  que  tant  l'amaisse 

Que  après  lui  petit  duraisse... 

Ne  puis  vivre  ne  je  ne  vueil  ; 

De  ma  vie  ne  me  plest  point, 

Ainz  pri  Dieu  que  la  mort  me  doinst, 

*  Même.  —  **joie.  —  ***  faute,  crime. 


232  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE     VU    XIIIe    SIECLE 

Et  que,  tout  ausi  vraiement 
Com  je  ai  amé  leaument 
Celui  qui  ce  m'a  porchacié, 
Ait  de  l'ame  de  moi  pitié, 

Et  a  celui  qui  a  son  tort 
M'a  trahie  et  livrée  a  mort 
Doinst  honor,  et  je  li  pardon  ; 
Ae  ma  mort  n'est  se  douce  non*, 
Ce  m'est  avis,  quant  de  lui  \ient. 
Et  quant  de  s'amor  nie  sovient, 
Por  lui  morir  ne  m'est  pas  painc.  » 

Après  ce  long  monologue  (qui  est  ici  fort  abrégé), 
elle  tombe  pâmée,  et  meurt,  en  disant:  «A  Dieu 
N"ii>  commant,  douz  amis  »,  cependant  crue  son  ami, 
qui  ne  se  doute  de  rien,  «  danse  et  baie  »  dans  la 
grand'  salle.  Enfin  on  remarque  son  absence,  et  le 
chevalier  la  découvre,  dans  la  garde-robe,  pâle  et 
roidie.  Lne  pucelle,  qui,  sans  être  vue,  avait  entendu 
les  plaintes  suprêmes,  dit:  «  Elle  e-t  morte,  à  cause 
de  son  ami  et  d'une  histoire  de  petit  chien,  dont 
Madame  l'avait  raillée.  »  «  Hélas  !  s'écrie  le  cheva- 
lier, je  lai  tuée;  mais  je  me  ferai  justice  »  ;  et  il  se 
perce  le  cœur  d'une  épée  qu'il  a  décrochée  d'un  «  es- 
puer»  **  (v.  900). 

La  pucelle,  épouvantée  de  ce  massacre,  s'enfuit  et 
dit  tout  au  duc.  Le  duc  arrache  l'épée  du  cœur  de 
l'amoureux  indiscret  et  marche  droit  à  sa  femme,  en 
pleine  fête,  et  la  tue.  On  enterra  les  trois  cadavres  le 

*  La  mort  m'est  douce...  —  **  Pas  d'autre  exemple  de  ce  mot, 
que  Godefrov  traduit  par  «pieu,  poteau  »  (?)  et  A.  Kemp- 
W  elcli  par  intil  (clou). 


LA    CHATELAINE    DE    VERG1  233 

lendemain.  Le  duc  se  fît  Templier  :  jamais  on  ne  le 
vit  plus  rire.  —  Apprenez  par  là  à  vous  taire  : 

0,55       Et  par  cest  example  doit  l'en 
S'amor  celer  par  si  grant  sen 
C'on  ait  toz  jors  en  remembrance 
Que  li  descouvrirs  riens  n'avance 
Et_li  celers  en  toz  poins  vaut. 


l7 


LA  COMTESSE  D'ANJOU 


Le  roman  de  la  Comtesse  d'Anjou  a  été  conservé  dans 
deux  manuscrits,  un  du  xive  siècle  (n°  Z|53 1  des  nou- 
velles acquisitions  du  fonds  français  de  la  Bibliothèque 
nationale),  et  un  du  xv*  siècle  (n°  -63  du  fonds  fran- 
çais de  la  même  Bibliothèque). 

L'auteur  s'est  nommé  à  la  fin,  dans  une  énigme  en 
deux  vers  dont  il  déclare  lui-même,  avec  raison,  que  la 
«  soubtilleté  »  n'est  pas  grande  : 

Je  n'ai  pas  mont  hanté  tel  chose, 
Ainz  pesche  au  mail  l'art,  qui  enclose 
N'est  pas  en  moi. .. 

Il  s'appelait  donc  Jehan  Maillait.  Comme  le  second 
des  deux  vers  de  l'énigme  est  défiguré  dans  le  manuscrit 
du  xve  siècle,  on  a  supposé,  tant  que  ce  manuscrit  fut 
le  seul  connu,  que  le  mot  de  l'énigme  était  Alart  Pcs- 
cholte    ou  Peschanté,  ou  Jehan  Alart. 

L'Histoire  littéraire  ne  sait  rien,  d'ailleurs,  sur  la  bio- 
graphie de  Jehan  Maillart.  —  Cependant  >i  mestre  Jehan 
Maillait  »  est  cité  au  nombre  des  notaires  de  l'hôtel  du 
roi  dans  f  «  Ordenance  de  l'ostel  Philippe,  rov  de  France 
et  de  Navarre  qui  ores  est.  faite  au  Bois  de  '^  incienes  ». 
en  décembre  i3i6  (E.  Bou tarie,  Actes  du  Parlement  de 
Paris,  II,  p.  147,  col.  1),  et  nous  serions  en  mesure 
d'indiquer  quelques  dates  de  la  carrière  de  ce  personnage, 
qui  fut  un  des  principaux  fonctionnaires  de  la  Chancelle- 


LA    COMTESSE    d'aNJOU  235 

rie  de  France  au  temps  de  Philippe  le  Bel  L  Mais  Jehan 
Maillart,  le  notaire,  est-il  le  même  que  son  contempo- 
rain, Jehan  Maillart,  l'écrivain  ?  C'est  possible,  et  même 
probable,  car  Maillart,  l'écrivain,  fut  en  relations  avec 
des  gens  que  Maillart,  le  notaire,  connaissait  certai- 
nement 2. 

Jehan  Maillart  dit,  dans  la  Comtesse  d' 'Anjou,  qu'il  a 
composé  son  ouvrage  à  la  demande  de  feu  Pierre  de 
Chambli,  seigneur  de  \  iarmes  3,  «le  preudom  a  la  liée 
chiere  »,  et  que  c'est  au  fils  de  cet  amateur  éclairé  qu'il 
offre  le  fruit  de  ses  veilles  «  en  cette  présente  année,  l'an 
de  l'Incarnation  i3i6  ».  Il  ajoute  qu'il  a  dû,  pour  en 
venir  à  bout,  s'y  reprendre  à  plusieurs  fois,  ayant  à  en- 
tendre ailleurs,  c'est-à-dire  autre  chose  à  faire.  — Notaire 
ou  non,  il  exerçait  donc  un  autre  métier  que  celui  de 
ménestrel. 

C'est  le  seigneur  de  \  iarmes  lui-même  qui  avait  ra- 
conté à  notre  homme  l'histoire  de  «  La  comtesse  d'Anjou  » 
en  le  priant  de  la  mettre  en  rimes.  Or,  ce  seigneur  est 
connu  comme  un  des  rares  représentants  de  l'ancienne 
noblesse  domestique  des  Capétiens  directs  qui  jouèrent, 
à  la  cour  de  Philippe  le  Bel,  un  rôle  considérable.  Le 
rédacteur  de  la  Chronique  dit  de  Geoflroi  de  Paris,  qui 

i.  Philippe  le  Bel  avait  donné  en  viager  à  Jehan  Maillart,  son 
clerc,  une  maison  à  Paris,  achetée  parla  Couronne  à  Pierre  de  la 
(ihapelle,  évèque  de  Toulouse  ;  cette  maison  était  située  «  in  vico 
-ancte  Crucis,  in  loco  vocato  La  Bretonnerie  »  (Arcli.  nat.,  JJ 
.~>3,  n°  206).  —  Jehan  Maillart  était  mort  en  mars  i32Ô  (v.  st.), 
comme  il  résulte  d'une  concession  de  Charles  le  Bel  à  ses  exé- 
cuteurs testamentaires  (Ib.,  JJ  64,  n"  4i3). 

2.  Il  est  à  remarquer,  en  outre,  que  l'auteur  de  la  Comtesse 
d'Anjou  insiste  beaucoup  sur  l'intervention  de  la  cour  du  roi 
dans  le  différend  entre  le  comte  de  Bourges  et  la  comtesse  de 
Chartres.  Voir  pp.  260-261. 

3.  \  iarmes,  con  de  Luzarches  (Seine-et-Oise). 


236  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIÈCLE 

était  très  conservateur,  le  considère  connue  un  des 
plus  «  vrais  »  et  des  plus  «  termes  »  conseillers  du 
roi  Philippe  l. 

L'histoire  que  le  seigneur  de  A  iarmes  avait  donnée 
à  rimer  à  Maillait,  il  ne  l'avait  pas  inventée.  C'est 
une  très  vieille  histoire,  que  l'on  croit  d'origine  bvzan- 
tine.  Philippe  de  Beaumanoir,  contemporain  et  compa- 
triote de  Pierre  de  Chamhli.  en  avait  déjà  traité  une 
version  un  peu  différente  dans  son  roman  de  la  Mane- 
kine-. 

La  Comtesse  d'Anjou  est  encore  inédite:  mais  des 
extraits  en  ont  été  publiés  par  M.  G.  Paris  dans  l'His- 
toire littéraire  de  la  France,  t.  XXXI  (1893),  p.  3i8-35o. 
Nous  citons  d'après  le  manuscrit  le  plus  ancien,  qui  est, 
en  même  temps,  le  meilleur. 

C'est  après  avoir  comparé  la  Comtesse  d'Anjou  et  la  Ma- 
nekine  que  nous  nous  sommes  décidé  à  présenter  au  lecteur 
le  premier,  plutôt  que  le  second,  de  ces  contes  parallèles. 
L'auteur  de  la  Comtesse  d'Anjou  est  un  écrivain  maladroit 
et  dépourvu  de  facilité  :  comme  il  s'est  astreint,  d'ailleurs, 
à  n'emplover  que  des  rimes  léonines,  c'est-à-dire  portant 
surdeux  syllabes,  il  s'est  condamné  à  contourner  sa  pensée 
et  à  cheviller  fortement  ;  cependant,  son  œuvre  est  beau- 
coup plus  intéressante,  au  point  de  vue  où  nous  nous  pla- 
çons, que  celle  de  Beaumanoir,  car  il  s'v   trouve,  çà  et 

1.  Historiens  de  la  France.  XXII.  p.  loi-  —  tn  arrêt  de  la 
Chambre  des  comptes  révoqua,  en  février  i32i,  une  partie  des 
donations  faites  par  Philippe  le  Bel  à  Pierre  de  Chambli  «  le 
preudomme  »  et  à  son  fils  Pierre  «  le  gras  »  (Chronique  pari- 
sienne anonyme,  dans  les  Mémoires  de  la  Société  de  l'histoire  de 
Paris,  XI,  p.  55). 

2.  Voir  l'étude  de  M.  H.  Suchier  sur  les  variantes  de  ce 
conte  dans  la  préface  à  son  édition  de  «  La  Manekine  »  (GEuvres 
poétiques  de  Ph.  de  Beaumanoir,  [>.  p.  la  Société  des  Anciens 
Textes,  t.  L  [Paris,  i884]). 


LA    COMTESSE    d'.OJOU  2^^ 

là,  des  scènes  assez  pittoresques1,  tandis  que  La  Mane- 
kine,  écrite  par  un  jeune  homme,  est  une  œuvre  tout  à 
lait  banale  et  conventionnelle2. 


Il  y  a  des  gens  qui  s'évertuent  à  raconter  des  fa- 
bles et  des  aventures;  il  y  en  a  qui  chantent  des  pas- 
tourelles ou  qui  disent,  sur  la  vielle,  «  chansons 
royaux  et  estampies  ». 

Fol.  4  r°        Dansses,  notes  et  baleries, 
En  leût,  en  psalterion, 
Chascon  selonc  s'entencion, 
Lais  d'amour,  descors  et  balades 
Pour  esbatre  ces  genz  malades... 

Ils  sont  bien  reçus  en  haut  lieu,  quoiqu'ils  ne  pré- 
tendent qu'à  «  chasser  l'ennui  des  coeurs  »  et  «  ne 
lassent  rien  à  l'âme  ».  Mais  les  visées  de  l'auteur  sont 

i.  «  Les  détails  que  Jehan  Maillart  a  ajoutés  au  récit,  dit  très 
Lien  YHistoire  littéraire  (p.  35o),  donnent  à  son  œuvre  la  valeur 
d'un  document.»  Il  ne  serait  pas  exact,  du  reste,  d'ajouter,  avec 
I  Histoire  littéraire,  qu'il  y  a  dans  la  Comtesse  d'Anjou  plus 
d'  ce  énumérations  et  de  descriptions  de  meubles,  de  vête- 
ments, de  bijoux  et  de  fêtes  »  que  dans  les  romans  du  même 
genre.  A  l'exception  de  celles  qui  intéressent  la  mangeaille,  les 
descriptions  et  les  énumérations  ne  sont  ni  plus  nombreuses  ni 
[dus  précises  ici  qu'ailleurs  ;  peut-être  le  sont-elles  moins. 
L'effroyable  verbosité  de  l'auteur  est  la  seule  cause  de  la  lon- 
gueur exceptionnelle  du  roman.  Mais  il  y  a,  .ça  et  là,  des  scènes 
«  vues»,  comme  la  soûlerie  de  Galopin,  la  distribution  des  au- 
mônes à  Orléans,  etc. 

2.  Ce  n'est  pas  à  dire,  bien  entendu,  que  Beaumanoir  n'eût 
pas,  dès  l'époque  où  il  composa  /«  Manekine,  plus  de  talent  que 


238  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE     VI     XIIIe    SIÈCLE 

plus  haute-.  C'esl  un  moraliste.  Mieux  vaut,  à  son' 
avis,  écouter  «  choses  profitables  qui  émeuvent  le- 
cœurs  des  gens  à  bien  faire  »  et  à  «  monter  en  bon- 
aes  mœurs».  Le-  «mensonges  controuvés»  ne  va- 
lent pas  la  vérité. 

L'aventure  qu'il  \a  raconter  est  «  véritable»,  quoi- 
que «  très  étrange».  La  matière  en  est  touchante  et 
de  nature  à  persuader  de  «persévérer  en  bien  faire  ». 
L'auteur  la  tient  d'un  prud'homme,  digne  de  foi, 
sage,  riche,  et  dont,  à  la  cour  de  France,  la  situa- 
tion e>t  considérable.  C'est  à  la  demande  de  ce  per- 

Maillart.  \  oir,  par  exemple,  le  couplet  sur  la  «  belle  saison  » 
(La  Manekine,  v.  2100  et  suiv.),  le  plus  banal  du  momie,  el 
pourtant  réussi  : 

Ce  lu  en  la  douce  saison 

Que  li  roussignol  ont  raWon 

De  chanter  pour  le  tans  joli. 

Que  li  pré  sont  vert  et  fleuri 

Et  li  vergié  cargie  de  fruit  ; 

Que  la  belle  rose  est  en  hruil 

Dont  les  dames  font  les  capiaus 

Dont  li  amant  font  leur  aviau- " 

Cascuns  oisiaus  en  son  latin 

Cante  doucement  au   matin 

Pour  la  saison  qui  est   novelc. 

Toute  riens  adont  se  révèle... 

Li  canel  les  iauwes  rechoivent  ** 

Qui  en  yver  erent  esparses. 

Or  keurent  karoler  ces  garces 

Beatris.  Marot,  Marguechon  ; 

Avoec  eles  ont  RobecLon 

Et  Colinet  el  Jehanet. 

Puis  s'en  vont  au  bos  au  mutret  '" 


■lé-irs.  profit.  —  **  Les  canaux  reçoivent  les  eaux.  —  ***  Or 
courent  caroler  ces  filles..  ;  avec  elles  ont  Robechon...  :  puis  s'en 
vont  au  bois  au   mutuel 


LA    COMTESSE    d'aNJOU  23û 

sonnage  qu'il  a  entrepris  de  «  mettre  en  rimes  »  l'his- 
toire que  vous  allez  entendre. 

Jadis  vivait  un  comte  d'Anjou  et  du  Maine,  très 
riche  homme,  dont  les  domaines  étaient  estimés  à 
cent  mille  livres  tournois  ;  il  faisait  très  souvent  tenir 
des  tables  rondes  et  des  tournois.  Son  frère  était  évê- 
que  d'Orléans.  «  De  nul  d'eulx  deux  ne  sai  le  nom  », 
dit  l'auteur,  qui  s'est  abstenu  aussi  de  donner  un 
prénom  à  son  héroïne  parce  qu'il  n'y  en  avait  pas, 
vraisemblablement,  dans  sa  «matière)).  Ce  comte 
était  veuf,  avec  une  fille  qu'il  avait  fait  élever  le  mieux 
du  monde.  Elle  était  fort  belle,  mais,  ce  qui  vaut 
mieux  encore,  sans  orgueil,  pitoyable  aux  pauvres, 
charitable  et  très  dévote  :  elle  aimait  par  dessus  tout 
Dieu  et  «  Sainte  Eglise  »  ;  elle  allait  volontiers  «  au 
moutier».  Elle  y  allait  avec  sa  gouvernante,  une 
bonne,  sage  et  prude  femme  qui  l'avait  nourrie  et 
enseignée  dès  sa  jeunesse  ;  et  sachez  que  toutes  deux 
se  tenaient  très  bien  pendant  la  messe.  A  la  maison, 
elles  ne  se  permettaient  que  des  distractions  honnê- 
tes :  tables,  échecs,  ouvrages  de  soie. 

Un  jour  que  le  comte  jouait  aux  échecs  avec  sa 
iille,  suivant  son  habitude,  après  dîner,  —  au 
moment  où  il  allait  perdre  la  partie,  car  il  n'avait 
plus  de  toute  sa  «mesnie)),  qu'un  «  roc  ))  et  qu'un 
«  aufin  »  —  il  lui  vint  subitement  une  horrible  pen- 
sée. Le  diable  la  lui  inspira.  Il  fut  tenté  par  la  beauté 
de  son  enfant.  Il  ne  regardait  plus  son  jeu.  C'est  en 
vain  que  la  pucelle  lui  disait  : 


2  40  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIECLE 

Fol.  6.  —  «  Monseigneur,  traiez  ; 

Merveille  ai  que  tant  delaiez...  » 

—  «  Monseigneur,  du  tout  a  vous  tient  ; 

En  grant  pensée  vous  soustient 

Ce  roc  que  perdre  vous  convient.  » 

Mais  il  ne  pensait  guère  à  son  «  roc  ».  Il  répondit 
en  déclarant  brutalement  sa  criminelle  passion.  La 
pauvre  fille,  stupéfaite,  effrayée,  scandalisée,  le  ser- 
monna de  son  mieux  : 

Fol.  6  v°         «  N'avez  pas  sain  entendement... 
Pour  mourir  ne  le  soufferoie. 
Vous  trouverez  bien  autre  proie.  » 

Mais  le  comte  ne  voulut  rien  entendre  :  il  annonça 
l'intention  d'exiger,  par  la  force,  ce  qu'on  ne  voulait 
pas  lui  permettre.  Il  fallut  que  la  jeune  fille  fit  sem- 
blant de  consentir,  pour  obtenir  un  délai  jusqu'au 
lendemain. 

Tandis  que  le  comte  d'Anjou,  satisfait  de  cette 
promesse,  allait  avec  ses  damoiseaux  et  ses  chevaliers 
chasser  le  héron  dans  la  plaine,  la  gouvernante  rece- 
vait les  confidences  de  son  élève.  Elle  lui  conseilla  de 
fuir,  par  la  chambre  qui  donnait  sur  le  verger,  le- 
quel verger  s'ouvrait  lui-même  sur  une  forêt  antique, 
«  haute  et  drue  ».  La  «  comtesse  »  éloigna  ses  demoi- 
selles en  feignant  d'être  indisposée  : 

Fol.  8  r°        «  En  celle  guarde  robe  la, 
Fet  elle,  mon  lit  me  ferez, 
Et  erraument  mi  coucherez  ; 
Car  .1.  trop  grant  frichon  sent  ; 
Et  se  Rostre  Sire  consent 


LA    COMTESSE    D'ANJOU  2/Jl 

Que  je  puisse  un  petit  suer 

Garie  serai  sans  muer, 

Que  ja  n'en  serai  es  liiens 

Ne  es  mainz  des  fusiciens 

Qui  une  grant  chose  en  feroient, 

Se  ce  tantet  de  mal  savoient*.  » 

Les  servantes  disposent  aussitôt,  pour  la  nuit,  l'ap- 
partement désigné. 

Isnelement  le  lit  atornent. 
Couvertures  y  ot  moût  fines 
De  vair  et  de  gris  et  d'ermines  ; 
Riches  orilliers,  coustes  pointes 
Entailliez,  belles  et  cointes, 
Custodes  et  coissins  et  sarges 
Et  tapiz  ouvrez  granz  et  larges 
Si  corn  il  affiert  a  contesse... 

Le  soir,  la  comtesse  et  sa  «  maîtresse»  s'enferment 
en  coulant  barre  et  verronx.  Puis,  elles  pensent  à 
emporter  quelque  argent,  car  «  ceux  qui  n'ont  pas 
appris,  de  bonne  heure,  la  pauvreté,  sont  trop  gênés, 
lorsqu'ils  se  trouvent,  tout-à-coup,  dépourvus1». — 
La  «  bonne  dame  »  savait  une  huche  où  l'on  avait  serré 
de  Tor,  de  l'argent  et  des  pierres  précieuses.  Elle  prit 
ce  qui  leur  serait  nécessaire.  Mais  elle  ne  s'embarras- 
sèrent pas  de  «robes  »,  car  il  fallait  qu'elles  allassent 
à  pied,    elles   qui  avaient   l'habitude  de   voyager  en 

«  Je  serai  guérie  sans  tomber  entre  les  mains  des  médecins, 
cpii  en  feraient  toute  une  affaire  s'ils  étaient  au  courant  de  ce 
malaise.  » 

i .  Le  même  lieu  commun  est  mieux  exprimé  dans  la  Mane- 
kine,  v.  ^700:  «  Car  quant  on  a  esté  a  aise  —  Plus  anuie  après  li 
mescliiés  — ■  Et  moût  plus  est  a  souffrir  griés.  » 


■242  L\    SOCIETE    FRANÇAISE    Al     XIII      SIECLE 

litière,  avec  des  palefrois  harnachés  de  sambues 
et  de  freins  dorés.  Elles  endossèrent  chacune  un  court 
surcot.  Et,  à  la  nuit  noire,  elles  s'engagèrent  dans  la 
foret,  en  passant  le  pont  et  les  fossés.  La  comtesse 
se  lamentait.  «  Hâtons-nous  »,  disait  la  m.iîti 
Elles  coupèrent  à  travers  bois,  en  se  déchirant  le 
cuir  des  mains  aux  ronces  et  aux  églantier-,  ^.près 
une  très  longue  oraison,  la  comtesse  se  mit  en  quête 
d'un  refuge:  les  bêtes  sauvages,  qui  «ont  gueules». 
l'effrayaient  :  et  elle  connaissait  d'ailleurs  la  sa_ 
du  proverbe  :  il  faut  manger  après  les  émotions, 
[près  tous  deulx  nienger  convient.  Etant  sorties  du 
bois,  elles  marchèrent  à  l'aventure,  sous  le  couvert 
des  grandes  haies.  Enfin,  pour  ne  pas  descendre  à 
l'auberge,  elles  entrèrent  chez  une  vieille  femme  qui 
était  seule  à  l'huis  de  sa  chaumière. 

Fol.  12  r"        La  preude  femme  le?  regarde 

Et  dist  :  «  Certes,  folle  musarde 
Pleine  de  dureté  seroit 
Qui  son  pain  vous  remjsenut  : 
Car,  bien  sçay,  point  ne  truandés 
Combien  que  mon  pain  demandez. 
Ainz  estes,  si  com  je  devine. 
De  grant  lieu  et  de  france  orine  *. 
Bien  le  semble  a  vostre  viaire** 
Qui  tant  est  douz  et  débonnaire... 

La  vieille  offre  aux  fugitives  le  pain  de  sa  huche, 
qui  n'était  pas  sans  paille.  —  L'auteur  du  roman 
prend  texte  de  cette  circonstance  pour  faire  énumé- 

*  d'origine  noble.  —  **  visage. 


LA    COMTESSE    D  ANJOU  l[\0 

rer  complaisamment  à  l'héroïne  les  mets  plus  succu- 
lents qu'elle  avait  coutume  de  se  voir  servir  naguère. 
Il  était  sans  cloute  gourmand  ;  ce  passage  n'est  pas  le 
*eul  où  il  traite  de  ce  qui  concerne  la  nourriture  avec 
une  compétence  et  une  attention  particulières1. 

«  Lasse  dolente  ! 
Tel  vie  pas  apris  n'avoie 
Quant  je  chiez  mon  père  mennoie 
Mes  viandes  chieres  et  fines, 
Chapons  en  rost,  oisons,  gelines, 
Cvnnes,  paons,  perdris,  fezans, 
Hérons,  butors  qui  sont  plaizans 
Et  venoisons  de  maintes  guises 
A  chiens  courans  par  force  prises, 
Gers,  dains,  connins",  senglers  sauvages 
Qui  habitent  en  ces  boschages, 
Et  toute  bonne  venoison. 
Poissons  ravoie  je  a  foison 
Des  meilleurs  de  tout  le  pais 
Esturjons,  saumons  et  plaïs'', 
Congres,  gournars  ■  et  grans  morues, 
Tumbes'',  rouges  et  grans  barbues, 
Maqueriaus  gras  et  gros  mellens, 
Et  harens  frès  et  espellens, 
Sartrese  grasses,  mullès  et  solles, 
Brèmes  et  bescues  f  et  molles. 
J'avoie  de  maintes  menieres 
Poissons  d'estans  et  de  rivière... 

"  lapins.  —  h  plies.  —  -  rougets.  —  d  \  oir  le  Dictionnaire  de 
l'ancienne  langue  française  de  Godefroy,  au  mot  «  Tombe  »  a . 
—  e  sargues.  —  f  Cf.  plus   loin   «  bequès  ». 

i.  Chez  l'hôtesse  d'Orléans  (voir  plus  loin),  les  fugitives 
doivent  se  contenter  d'eau,  de  pain,  de  pois  réchauffés  et  d'ceufs. 
L'auteur  les  en  plaint  hautement  :  «  Du  pain  noir  et  de  Tiaue 
plate.  —  Fortune  mie  ne  les  flate  »,  etc. 


2^4  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIECLE 

À  poivre,  a  sausse  kameline  ; 
J'avoie  lus*  en  galentine, 
Grosses  lamproies  a  ce  mesmes, 
Bars  et  carpes,  gardons  et  bresmes, 
Appareilliez  en  autres  guises  ; 
Turtres  "  ravoie  en  pastes  mises, 
Les  dars,  les  vendoises  rosties, 
En  verjus  de  grain  tooillies  '', 
Et  grosses  anguilles  en  paste, 
Fol.  12  v°        Autre  fois  rousties  en  haste, 

Et  les  gros  bequès  chaudumés  c 
Si  com  il  sont  acoustumez 
Des  keus  qui  savent  les  entantes 
De  l'atorner.  J'avoie  tantes'' 
Que  en  appelle  reversées  ; 
J'avoie  gauffres  et  oublées, 
Gouieres,  tartes,  flaonciaus, 
Pipesfarses  a  grans  monciaus 
Pommes  d'espices,  darioles, 
Cresnines,  bingnès  et  ruissoles  e. 
Si  bevoie  vins  precieus, 
Pjment,  claré  delicieus, 
Cvthouaudés  f,  rosez,  florez, 
"N  ins  de  Gascoingne  colourez, 
De  Montpellier  et  de  Rochelle, 
Vin  de  Garnace  et  de  Gastelle, 
Vin  de  Biaune  et  de  Saint  Poursain, 
Que  riche  gent  tiennent  pour  sain, 
D'Auçuerre,  d'Anjo,  d'Orlenois, 
De  Gastinois,  de  Leonnois, 
De  Biauvoisin,  de  Saint  Jouen, 
Touz  ceulz  n'arai  je  mais  ouen...  » 

*brochets.  —  "Ce  mot  signifie,  d'ordinaire,  tourterelles;  mais 
il  s'agit  ici  de  poissons.  —  ''  dars  et  vendoises  (poissons  d'eau 
douce),  saucés  dans  du  verjus  de  grain.  —  '  Godefroy  cite 
«une  chaudumt'e  de  beschets  »,  d'après  le  Ménûgier.  —  ''  M"t 
inconnu.  —  l  Pâtisseries  diverses.  —  f  vin  parfumé  au  citoual 
(zcdoaire),  espèce  de  gingembre. 


LA.    COMTESSE    d'a>JOU  2  45 

S'étant  remises  en  route,  les  fugitives  aperçurent 
enfin  les  tours  d'Orléans.  Elles  avisèrent  une  bonne 
femme  qui  «  apportait  sa  soustenance  au  marché  »  et 
l'arraisonnèrent  pour  savoir  si  elle  les  voudrait  héber- 
ger : 

Fol.  i3  r°       «  Nous  herbergerez  vous  ennuit?... 

Quar  nous  n'avons  serjans  ne  hommes 
Qui  viengnent  avec  nous  ensamble, 
Et  pour  ce  pas  bon  ne  nous  samble 
De  herbergier  en  grant  hostel  ; 
Quar  aucun  penseroit  tost  el 
Que  bien,  pour  ce  que  sommes  seules. 
Et  moult  fet  bon  mauvaises  gueules 
Estouper*  par  sa  bonne  garde.  » 

La  bonne  femme  les  avertit  qu'elles  seront  très 
mal  couchées  : 

«  Si  n'ai  pas,  ne  vous  i  fiez, 
Dras  de  lin  larges  et  déliez 
Mes  de  chanvre  gros  et  estrois. 
On  n'aroit  pas  .x.  sous  des  trois. 
Je  n'ai  pas  couvertures  grises 

INe  vaires  a  la  perche  mises 
Ne  coustes  que  deux  ' » 
Mais  la  maison  était   sûre  et  tranquille,  et  à  deux 
as  de  l'église  ;  les  fugitives  s'en  accommodèrent.  Chez 
<ie  mercier  elles  achetèrent  de  quoifaire  des  ouvrages, 

*  fermer,  boucher. 

i.  Plus  tard,  à  Orléans,  dans  des  circonstances  pareilles,  la 
omtesse  fut  hébergée  par  une  femme  qui  n'avait  pas  même  une 
:oute,  et  qui  lui  dit  :  «  Mais,  se  Dieu  me  garde,  il  me  semble 
i —  Que  ne  savez  gésir  sans  coûte.  » 


2^6  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE     VU    XIIIe    SIÈCLE 

des  soies  de  toutes  les  couleurs,  des  «  tavelles  »;  elles 

commandèrent  au  charpentier  les  «  frainnes  »  et  les 
«espées»  d'un  métier.  Et  elle  commencèrent  à  vivre 
en  petites  ouvrières,  sans  autre  distraction  que  les 
exercices  religieux. 

Cependant  lecomted'A  njou  fut  profondément  affecté 
de  la  disparition  de  sa  fille.  C'est  en  vain  crue  ses  che- 
valiers essayèrent  de  le  réconforter  en  lui  prodiguant 
les  lieux  communs  de  la  sagesse  mondaine  du  temps 
sur  l'impassibilité  qui  convient  aux  gens  bien  né-  : 

Fol.  i5  v>        «  Quar  s'uns  homs  perdoit  tout  le  monde 
Si  se  doit  il  ferme  tenir... 
Il  n'afiert  pas.  ce  dit  le  sage, 
Que  bonis  qui  a  senz  ne  raison, 
Change  chiere  en  nule  saison, 
Ne  que  pour  grant  bien  joie  face, 
Ne  pour  grant  mal  tristesce  embrace  ; 
Ain/  doit  tout  prendre  a  une  chiere. 
N'estes  pas  homs  a  qui  afîere 
A  vous  ainsi  desconforter...  » 

«La  table  e-t  mise,  lui  disaient-ils  :  mangez,  et  ça 
passera.  »  Mais,  accablé  de  remords,  il  se  laissa  mou- 
rir de  faim.  Son  frère,  l'évêque  d'Orléans,  le  fit  en- 
terrer honorablement.  Par  malheur,  la  nouvelle  de 
cet  événement  ne  parvint  pas  jusqu'à  la  retraite  de  la 
comtesse  et  de  sa  gouvernante. 

Lu  jour  d'été,  quelque-  jeunes  fils  de  bourgeois, 
vinrent  jouer  à  la  bonde  près  de  chez  le<  deux  ou- 
vrière-: avant  envoyé  l'estuef*   dan-  leur  maison,  ils 

*  le  ballon. 


LA    COMTESSE    D1  ANJOU  l!\-J 

coururent  pour  le  ravoir,  et  les  virent.  La  beauté 
de  la  plus  jeune  les  frappa.  Ils  se  dirent  crue  sa  vertu 
ne  serait  probablement  pas  très  farouche.  L'un 
d'eux  déclara  qu'il  donnerait  bien  «  un  joyau  de 
vingt  livres  »  pour  en  venir  à  bout.  Un  autre  pro- 
mit à  la  «  dame  »  de  la  maison  des  cadeaux  si  elle 
voulait  s'entremettre,  et,  comme  elle  refusait,  s'em- 
porta. La  bonne  femme  crut  devoir  avertir  ses  pen- 
sionnaires du  danger  qui  les  menaçait.  De  leur  côté, 
elles  jugèrent  plus  prudent  de  s'en  aller.  Elles  émi- 
grèrent,  en  effet,  en  pleurant,  dans  la  direction  de 
Lorris. 

A  la  croix  d'un  carrefour,  un  vieux  chevalier  les 
ihorda  pour  les  interroger.  La  «  maîtresse  »  lui  re- 
tondit qu'elles  étaient  très  malheureuses,  qu'elles 
l'étaient  pas  ce  dont  elles  avaient  l'air  et  qu'elles 
cherchaient  un  refuge.  Touché,  le  vieux  gentil- 
îomme,  qui  n'était  autre  que  le  châtelain  de  Lor- 
is, les  fit  conduire  à  son  manoir  par  deux  des  ser- 
ments qui  l'accompagnaient.  Mais  la  dame  de  Lorris 
oensa  que  l'infortunée  comtesse  était  trop  jolie  pour 
tre  honnête  :  «  C'est  une  musarde,  se  dit-elle,  qui 
ait  folie  pour  les  hommes. 

Veez  quel  cors  et  quel  viaire... 
Alez  vous  en,  ma  douce  amie... 
Quar  vous  seriez  ma  mestresse 
Et  je  come  une  cliamberiere.  » 

Le  châtelain  essaye  de  la  rassurer,  mais  il  n'y  réus- 
t  qu'à  moitié.  Il  consent  enfin  à  envoyer  ses  proté- 


240  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AI      XIIIe    SIECLE 

gées  chez  une  pieuse  hôtesse  de  Lorris,  où,  pour  la 
troisième  fois,  elles  devraient  se  contenter  d'un  lit  dé 
paille  et  de  pain  noir  si  le  bon  châtelain  ne  leur  faisait 
pas  apporter,  en  cachette,  ce  soir-là,  des  viandes  et 
du  vin.  —  Elles  s'installent  et  recommencent  à  faire 
leurs  ouvrages  d'or  et  de  soie,  comme  à  Orléans. 
La  châtelaine  apprend  bientôt  que  leur  vie,  si 
«  sainte  »,  fait  l'admiration  de  tous.  Elle  demande  à 
l'hôtesse  ce  qu'elle  pense  de  ses  pensionnaires,  et 
notamment  de  la  jeune  : 

...  S'ele  est  coie  ou  vilotiere* 
Ou  bobanciere  ou  genglaresse**, 
Ou  vergoigneuse  ou  menterresse... 

«  Non,  non,  dit  l'hôtesse;  elle  est  noble;  elle  nej 
peut  être  vilaine,  car  elle  est  «  franche  et  douce  enj 
«  chiere  »  :  et  puis,  elle  travaille  bien.  »  La  chàte-l 
laine,  convaincue,  avoue  alors  à  son  mari  qu'elle  a! 
eu  tort  d'être  méfiante  et  décide  de  s'attacher  les  deuxn 
habiles  ouvrières  pour  enseigner  à  ses  propres  filles1 
l'art  de  travailler  en  soie.  On  les  mande,  en  consé-!j 
quence.  pour  leur  proposer  la  chose  : 

Fol.  20  v°        «  Nous  avons  ici  deus  filletes... 
Si  voudriens  qu'elles  seiissent 
Mestier  ou  joer  se  peûssent 
A  la  foiz  et  esbanier. 
Pour  ce  si  vous  voulons  prier 
Que  ceens  demourer  veigniez 
Et  nos  deux  filles  enseigniez. 
Et  tant  conie  ceenz  serez 
Yostre  guaing  espargnerez 

*  tranquille  ou  coureuse.  —  **  arrogante  ou  hâbleuse. 


LA    COMTESSE    d'aNJOI  2^9 

Ne  riens  ne  vous  convient  despendre, 
Et  fie  touz  vous  ferai  deffendre 
Que  n'orrez  vilaine  parole.  » 

Elles  acceptèrent,  et  tout  le  monde  n'eut  qu'à  s'en 
féliciter. 

Sur  ces  entrefaites,  le  comte  de  Bourges,  qui  était 
le  suzerain   du   châtelain  de   Lorris,   vint  à   Lorris, 
accompagné   dune    suite  brillante   et  joyeuse,  pour 
user  de  son  droit  de  gîte.    Il  y  eut    une    réception 
magnifique.   Par  précaution,   le  bon  châtelain   avait 
relégué  les  ouvrières  dans  un  réduit  écarté,  pendant 
ces  fêtes.  Mais  la  châtelaine  commit  l'imprudence,  au 
cours  d'un  banquet,  d'envoyer  son  écuyer  porter  dans 
une  écuelle  de  bonnes   choses    aux    recluses.  Le  va- 
let qui  tranchait  devant  le  comte  de  Bourges,  intri- 
gué  par  ce  manège,    suivit  le   porteur   d'écuelle  et 
iperçut  la  jeune  fille,   dont  la  beauté  le   cloua  d'ad- 
niration  sur   la  place.  Au  second  service   le  comte 
le  Bourges  s'étonna  que   son  écuyer  ne  fut   plus  là 
jour  trancher.  L'échanson,   s'étant  mis  à  la  recher- 
•he  du  serviteur  négligent,  le  rencontra  qui,  revenu 
le  son  extase,  descendait   l'escalier.   Mais   tous  deux 
,emontèrent  pour  jeter  de  compagnie  un  coup  d'œil 
ur  la  beauté  non  pareille  que  le    premier  avait  dé- 
couverte. Ils  la  contemplèrent  longtemps.  Lorsqu'ils 
evinrent  dans  la  salle  du   festin,  le  comte  avait  été 
l'bligé  de  leur  donner  des  suppléants  à  tous  les  deux  ; 
les  apostropha  ;  et,  pour  s'excuser,  ils  dirent  ce  qui 
était  passé.  —  Le  comte  envoie  son  chambellan  pour 
lérifier  le  fait.  Le   fait  est  exact.  Alors  le  comte  or- 

iS 


'J.ÔO  LA     SOCIETE     FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIECLE 

donna  doter  les  nappes   et    de   démonter  les   tables 
tout  de  suite  :  il  n'entendra  pas  les  jongleurs  : 

Fol.  22  v°        «  Je  vueil  \eoir  celle- pucelle 

Et  que  touz  et  toutes  la  voient, 
Et  que  trestouz  tesmoins  en  soient 
Selle  est  si  belle  corne  il  client.  » 

Le  châtelain  n'ose  s'excuser,  et  les  recluses  com- 
paraissent, inquiètes  et  désolées.  Aux  questions  qui 
leur  sont  faites,  elles  répondent  qu'elles  sont  de  pau- 
vres femmes  qu'un  mauvais  homme  a  chassées  de  leur 
domicile.  Puis  elles  se  retirent  et  les  tambours  don- 
nent le  signal  de  la  danse. 

Mais,  comme  le  comte  d'Anjou,  comme  les  jeunes 
bourgeois  d'Orléans,  le  comte  de  Bourges  résolut  de 
posséder  la  malheureuse  fugitive.  11  fait  venir  le  châ- 
telain. 

Fol.  a3  v°        ...  Moult  amiablement  l'empoigne 
Par  le  doi  et  a  part  le  trait... 

11  lui  confie  ses  intentions  et  qu'il  compte  sur  lui, 
au  besoin  sur  la  châtelaine,  pour  en  informer  l'inté- 
ressée. Cette  proposition  porte  un  coup  au  digne  sei- 
gneur, qui  est  obligé  de  s'appuyer  à  une  fenêtre, 
car  son  sang  n'a  fait  qu'un  tour.  Il  réplique  vive- 
ment : 

«  Ha,  dit  il,  ja  Dieu  ne  place 
Que  soienz  en  lieu  ne  em  place 
Je,  ne  ma  famé,  que  tel  chose 
Soit  par  nous  «lile  ne  desclose. 
Maquerriaus  ostre  ne  savons...  » 


LA.    COMTESSE    d'aNJOU  25 1 

Le  comte,  auquel  les  moyens  importent  peu, 
pourvu  qu'il  arrive  à  ses  lins,  propose  alors  d'épou- 
ser. Et  c'est  en  vain  que  le  châtelain  cherche  à  le 
détourner  de  ce  nouveau  projet,  en  lui  représen- 
tant les  obligations  de  son  rang.  Il  insiste.  Il  est 
agréé,  sans  que,  du  reste,  la  jeune  fdle  croie  devoir 
lui  révéler  sa  naissance.  Et  on  passe  aussitôt  aux  pré- 
paratifs delà  noce.  —  Le  comte  commande  à  son  séné- 
chal d'acheter  «  drap  de  brunette  et  d'escarlate,  d'or, 
de  soie  et  de  tartaire»,  des  fourrures,  une  voiture 
à  cinq  chevaux,  «d'or,  d'azur  et  de  sinople  »,  des 
palefrois  d'Angleterre,  d'Allemagne  et  de  Hongrie, 
sambues,  oreillers,  coûtes  pointes,  lorrains  dorés  et 
émaillés.  Les  cadeaux  de  noce  sont  faits.  La  noce  est 
célébrée.  Le  repas  de  noces  suit. 

Fol.  20  r°       Les  chevaliers  vont  par  la  feste. 
Chascun  ot  chapel  en  sa  teste 
Et  mantel  d'or  forrez  d'ermines 
Dont  au  soir  .oient  les  saisines... 

On  entendit  sonner  les  trompes,  bruire  les  «  na- 
caires  »*,  les  dames  chanter  quand  Je  moment  de 
«  caroler  »  fut  venu. 

Cez  dames  qui  ont  voiz  séries  ** 
A  chanter  prennent  hautement. 
Chascun  les  respont  liement  ; 
Qui  hien  sot  chanter  si  chanta1. 

*  tambours.   —  **  agréables. 

i.  Même  scène  dans  la  Manekine,  plus  joliment  traitée 
v.  2307)  :  «  Par  les  caroles  s'en  aloient  —  Chevaliers,  dames 
jui  cantoient  —  Parés  de  dras  d'or  et  de  soie...  —  Les  dames 


20  2  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIECLE 

Les  matrones  emmenèrent  enfin  l'épousée  dans  la 
chambre  nuptiale  : 

Fol.  25  r°        Les  deux  dames,  ce  est  la  somme, 
Quant  l'espousée  ont  desvestue 
Pour  la  concilier  trestoute  nue 
En  ce  biau  lit  mont  gentement 
Si  l'enseignent  courtoisement 
Cornent  se  devra  maintenir  : 
Quant  avuec  li  voudra  venir 
Li  quens  qui  espousée  l'a 
Quel  ne  se  giete  ça  ne  la, 
Ainz  soit  envers  li  débonnaire 
Et  suefïre  quanqu'il  voudra  faire 
Hunblement  et  sanz  contredire. 

La  description  continue. 

Le  roman  pourrait  s'arrêter  là.  Mais  cette  première 
série  d'aventures  terminée,  une  autre  commence 
aussitôt.  —  Le  comte  de  Bourges  fut  obligé  d'entrer 
en  campagne  pour  réduire  un  vassal  rebelle.  En  son 
absence,  sa  femme  accoucha  d'un  fils.  Le  courrier 
Galopin  fut  chargé  de  lui  porter  la  nouvelle  de  l'évé- 
nement. Mais  ledit  Galopin  jugea  à  propos  de  s'ar- 
rêter à  Chartres,  sur  la  route,  pour  apprendre  la 
nouvelle  à  la  comtesse  de  Chartres,  tante  du  comte 
de  Bourges.  Or,  la  comtesse  de  Chartres  haïssait, 
sans  la  connaître,  la  femme  que  son  neveu  avait  ra- 
massée à  Lorris  pour  se  mésallier  avec  elle.  L'idée  lui 
vint  dune  machination  atroce.  Pour    la    réaliser,  il 

el  H  chevalier  —  Alerent  maintes  fois  changier  —  Ce  jour  leur 
apparillement,  —  Puis  s'en  revenoient  canlant  —  Et  prenoient 
a  la  carole.  » 


LA    COMTESSE    d'a>tJOU  2  53 

fallait,  d'abord,  enivrer  Galopin.  Chose  facile,  car 
Galopin  était  ivrogne,  ainsi  que  Tétaient  en  ce  temps- 
là  la  plupart  des  gens  de  sa  profession.  Et,  comme 
disait  le  vallet  que  la  comtesse  chargea  de  le  faire 
boire  :  «  Li  vinz  est  forz  et  li  tems  chaus.  » 

Fol.  28  r°        «  Alons,  fet  il,  amis,  alons... 
Tu  as  mestier  de  tost  aler  : 
Je  te  ferai  ja  avaler 
Tiex  deus  henappées  de  vin 
Que,  si  com  je  croi  et  devin, 
Trois  lieues  grandes  en  iras...  » 
Il  boit,  et  puis  crolle*  le  chief. 
«  Yeez,  fait  il,  com  taint  ce  voirre 
Pour  la  froideur  !  Il  est  d'Auçoirre, 
Si  com  je  croi,  par  saint  Franchois  !  » 
—  «  Non  est,  dist  l'autre,  il  est  franchois.  » 
Puis  lui  retrait  de  Clameci  : 
«  Ostez,  deables,  qu'est  ce  ci  ? 
Fait  Galopin,  cestui  est  rouge  ; 
Je  bevrai  ce  tantet,  ou  ge 
Ne  me  prise  pas  un  grain  d'orge.  » 
Plain  hennap  en  giete  en  sa  gorge. 
«  Je  m'en  vois  »,  fet  il.  —  «  Non  feras, 
Dit  l'autre,  ançois  essaieras 
De  Saint  Pourçain  au  derrenier**  : 
Quanques***  bus  ne  vaut  un  denier  ; 
Vez  ci  pour  faire  bonne  bouche...  » 
Lors  trait  une  grant  henappée 
Et  Galopin  la  gueule  bée. 

Quand  Galopin  est  ivre-mort,  la  comtesse  fait 
substituer  aux  lettres  qu'il  porte  dans  sa  boîte,  à 
l'adresse  de  son  neveu,  des  lettres  fausses  où  il  est 
notifié  que  sa  jeune  épouse  a  été  convaincue  d'être  une 

*  croule,  hoche.  —  **  pour  finir.  —  ***  tout  ce  que. 


254  Iv    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     \1IIC    SIÈCLE 

femme  perdue  et  qu'elle  vient  d'accoucher  d'un 
monstre.  —  Le  comte  lit,  croit,  se  désole,  et  renvoie 
Galopin  avec  un  ordre  écrit  au  châtelain  de  Lorris  de 
-urer  de  Tentant  et  de  la  mère  en  attendant  -un 
prochain  retour.  —  Au  revenir,  Galopin,  qui  n'a  pas 
oublié  l'accueil  de  l'aller,  n'a  garde  d'oublier  l'escale 
de  Chartres.  Cette  fois  la  comtesse  lui  fait  servir  un 
pâté  de  lapin  au  poivre,  ce  qui  l'incite  à  faire  hon- 
neur au  bon  vin  qu'on  lui  prodigue  de  nouveau. 
Seconde  substitution  de  lettres.  Le  message  que  Ga- 
lopin apporte  enfin  à  Lorris  enjoint  expressément  au 
châtelain  de  faire  jeter  dans  un  vieux  puits,  au  milieu 
de  la  foret  d'Orléans,  par  quatre  serfs  qui  seront  af- 
franchis en  récompense  de  ce  travail,  la  misérable 
femme  et  sa  «  portée  ». 

Ces  circonstances  inattendues  et  cruelles  posent  pour 
«  le  bon  châtelain  »  un  cas  de  conscience  malaisé. 
Car  que  faire  entre  son  affection  pour  la  comtesse  in- 
nocente et  ses  devoir  de  vassal?  Il  délibère  avec  -a 
femme  et  l'ancienne  gouvernante  de  l'héroïne.  Fina- 
lement, il  se  décide  à  obéir,  pour  les  motifs  que 
voici  : 

Fol.  32  r°        «  Et  de  deux  maux,  si  corn  j'oi  'lire. 
Doit  on  le  mains  mauves  eslire. 
Je  doi  mieux  moi  qu'autrui  amer. 
De  ce  ne  me  doit  nus  blâmer. 
Faire  me  convient  ceste  chose, 
Car  au  péril  mètre  ne  m'ose 
De  son  mandement  refuser.  »  — 
N'i  puent  mectre  autre  conseil. 

Il    mande    donc    quatre    serfs    pour    exécuter  la 


LA    COMTESSE    d'aNJOD  255 

chose  et  leur  donne  à  choisir  entre  l'affranchisse- 
ment ou  la  mort.  Après  avoir  hésité,  eux  aussi,  ils 
se  décident  de  même  : 

Fol.  36  r°        «  Quar  certes  plus  nous  pèsera 
De  ce  fere  qu'il  ne  leïst 
Se  li  cpjens  tous  nos  biens  preïst. 
Mes  la  mort  convient  eschiver1.  » 

Les  voilà  partis  tous  les  six,  les  bourreaux,  la  mère 
et  l'enfant.  Mais,  au  dernier  moment,  deux  des  bour- 
reaux se  récusent.  Les  deux  autres  sont  émus  par  la 
gentillesse  de  l'enfant.  Bref,  ils  conseillent  à  la  comtesse 
de  quitter  le  pays,  en  changeant  de  nom  et  de  cos- 
tume, pour  qu'ils  aient  l'air  d'avoir  accompli  leur 
mission.  Ils  lui  indiquent  le  chemin  d'Etampes  :  il 
y  a.  à  Etampes,  un  Hôtel-Dieu  pour  les  accouchées 
où  elle  pourra  passer  quelques  jours. 

La  comtesse  était  assise  à  la  croix,  devant  l'église 
d'Étampes,  à  l'heure  où  l'on  sort  de  la  messe.  La 
femme  du  maire  de  la  ville  s'approche  d'elle,  l'inter- 
roge, et  la  voyant  si  belle,  si  faible,  avec  son  enfant 
si  jeune,  la  mène  par  la  main  dans  sa  maison,"  où, 
d'abord,  elle  lui  fait  préparer  un  bain.  —  Le  maire, 
mari  de  cette  femme,  était  un  gros  marchand;  en 
revenant  d'une  tournée  d'affaires  à  Pontoise,  il  fut 
mis  au  courant.  Tant  de  générosité  l'offusqua.  Et 
brutalement  : 

i.  Même  noblesse  de  sentiments,  en  pareil  cas,  clans  la  Mane- 
Irine  (v.  3jÔ7)  :  «  Comment  que  aiommes  grevance  —  Ne  pitié 
;iu  cuer  ne  pesance  —  Faire  nous  convient  son  plaisir  —  Que 
grans  max  nous  poroit  venir.  » 


2Ô6  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    AIIl"    SIECLE 

«  Ostez,  dit  il  ;  mes  je  tel  paine 
A  gaignier  |iour  ainsv  despendre?.. 
Demain  vuidera  ma  maison.  » 

La  bonne  mairesse  est  obligée  d'obéir  et  de  ren- 
voyer ses  protégées.  Elle  conseille  à  la  malheureuse 
daller  à  Orléans,  où  l'évêque  qui  vient  d'hériter  des 
biens  de  son  frère,  le  défunt  comte  d'Anjou,  fait, 
trois  jours  par  semaine,  de  grandes  «donnoisons 
aux  pauvres  pour  le  repos  de  l'âme  de  son  dit  frère. 

Fol.  3-  v°        «  Vous  i  arez  a  grant  foison 

Pain  et  lart  trois  fois  la  semaine  : 

C'est  assez  pour  famé  qui  maine 

Petiz  despens  et  povre  vie. 

Mais  sanz  du  mien  n'irez  vous  mie  : 

Ce  pelichon  emporterez 

Et  vint  sous,  dont  acliaterez 

Du  lait  pour  vostrc  enfant  repestre...  » 

Ici.  l'auteur  a  bien  senti  que  Ion  se  demanderait 
pourquoi  la  comtesse  ne  se  nomme  pas,  dès  qu'elle 
sait  que  son  père  est  mort  et  qu'elle  est  l'héritière  de 
l'Anjou.  Pour  répondre  à  cette  objection,  il  fait  mo- 
nologuer son  héroïne  :  elle  n'ose  se  déclarer,  pour 
ne  pas  être  obligée  de  raconter  les  raisons  qui  l'ont 
forcée  d'abandonner  la  maison  paternelle. 

A  Orléans,  la  mère  et  l'enfant  furent  d'abord  re- 
cueillis par  une  ouvrière  en  laine.  Mais  le  «  grand 
aumônier  »  les  remarqua: 

Fol.  38  r°        «  Lieve  la  chiere  ;  ou  fuz  lu  n 

«  Cet  enfant  n'esl  pas  à  toi,  dit-il  à  la  Fugitive,  cai 


LA    COMTESSE    d'aXJOU  20~ 

il  n'a  pas  encore  trois  semaines  ;  s'il  était  à  toi,  tu 
ne  serais  pas  relevée  encore  (S'il  fïïst  tienz,  gésir  en 
deiïsses).  »  Mais  lorsqu'il  apprit  que  l'enfant  était 
bien  à  elle,  il  s'empressa  de  l'expédier  à  THôtel- 
Dieu  de  la  ville,  avec  un  mot  de  recommandation 
pour  la  «  maîtresse  »  de  la  maison. 

Cependant  le  comte  de  Bourges,  revenu  de  son 
expédition,  n'a  pas  tardé  à  débrouiller  toutes  les  ma- 
chinations dont  il  a  été  victime.  Accablé  de  douleur, 
il  décide  de  se  mettre  à  la  recherche  de  sa  femme,  et, 
pour  mieux  la  retrouver  dans  les  bas-fonds  où  elle  a 
disparu,  de  se  déguiser,  lui-même,  en  pauvre  homme. 
Il  revêt  donc  la  robe  d'un  serf,  se  chausse  de  «  sou- 
liers à  liens  » ,  sans  chausses  dessous  ;  il  se  coiffe 
d'un  chaperon  déchiré  ;  il  a  tout  l'air  d'un  chemi 
neau,  qui  mendie  son  pain  sur  les  routes.  Il  mendie, 
en  effet  ;  ce  qui  lui  attire  parfois,  de  la  part  des  vi- 
lains, des  rebuffades  comme  celle-ci  : 

Fol.  43  v°        ...  «  Dex  !  quel  compain 

Ai  trouvé  pour  pain  demander  ! 
N'est  pas  taillé  a  truander. 
Il  semble  miex  estre  .1.  espie 
Ou  mestre  d'une  houlerie* 
Joueur  de  dez  ou  beùveur...  » 

Il  couche  dans  les  meules  de  foin  et  ne  mange  pas 
à  son  saoul.  AÉtampes,  les  chiens,  qui  «  povre  gent 
suelent  haïr»,  aboient  après  lui.  Heureusement,  la 
bonne  mairesse  s'intéresse  à  son  cas,  et,  l'ayant  bien- 
tôt reconnu  comme  le  mari    de    la  femme  qu'elle  a 

*  un  espion  ou  maitre  d'une  maison  de  prostitution. 


258  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

récemment  réconfortée,  le  dirige,  à  son  tour,  sur 
Orléans.  Il  y  va,  sur  ses  semelles  déchirées,  à  tra- 
vers les  mauvais  chemins  de  la  Beauce.  où  rien 
n'abrite  contre  le  vent. 

Fol. 45 v"        La  li  Est  le  vent  maie  sausse, 
Car  il  le  fïert  a  descouvert. 
Et  ~i  drap  sont  tuit  aouvert... 
Car  la  Biausse  est  large  et  onnie. 
Et  si  n'i  a  rienz  qui  abrie. 
Fore<t.  ne  haie,  ne  buisson 
N'a  quoi  esconser*  se  puisse  on. 

A  Orléans,  le  comte  se  mêle  aussitôt  à  la  foule  des 
pauvres  diables  qui  attendaient  la  distribution.  Mais 
comme,  cbercbant  sa  femme  des  yeux,  il  s'agitait  à 
sa  place,  un  des  «gardes»  qui  étaient  là  pour  sur- 
veiller la  queue  et  «  faire  tenir  les  gens  cois  »,  avec 
«  verges  et  boulaies  »,  lui  «  paie  »  promptement 
«  sa  bienvenue  »  d'un  coup  de  verge  sur  l'épaule  : 

Fol.  46  r°        a  Sié  toi.  fet  il.  ^lain  puant. 

Moût  semblés  bien  .1.  tort  truant. 
Par  les  denz  Dieu,  si  plus  te  lieves, 
Encor  en  aras  deux  plus  grieves.  >■> 

La  patience  et  la  courtoisie  du  coin  te  étonnent 
d'ailleurs  ce  garde,  qui  le  signale  à  l'aumônier. 
L'aumônier  s'aperçoit  bientôt  que  c'est  le  mari  de  la 
femme  de  l'autre  jour  :  «  Malheureusement,  dit-il, 
elle  ne  doit  plus  être  là  où  je  l'ai  envoyée  naguère, 
car  les  Hôtels-Dieu  sont  des  endroits  où  l'on  ne  sé- 
journe pas  longtemps  : 

*  cacher,  abriter. 


LA.    COMTESSE    d'aîïJOU  2Ô() 

Fol.  47  v°       Si  dout  que  ne  s  en  soit  alée. 
Car  li  usages  est  itez 
Es  mesons  Dieu,  par  veritez, 
Soit  a  Orliens,  soit  a  Paris, 
Quant  un  malade  est  garis 
Qu'ailleurs  l'estuet  querre  sa  vie  *.  » 

.Mais,  par  hasard,  la  maîtresse  de  l'Hôtel-Dieu  avait 
gardé  charitablement  la  comtesse  plus  de  temps  qu'il 
n'était  nécessaire  et  d'usage.  De  sorte  que  tout  le 
monde  se  retrouve  et  se  reconnaît.  Le  comte  retrouve 
la  comtesse.  L'évêque  d'Orléans  reconnaît  le  comte 
de  Bourges,  et  fait  avouer  enfin  sa  naissance  à  la 
comtesse,  qui  comme  on  sait,  est  sa  nièce.  Il  y  eut 
des  fêtes  superbes  à  cette  occasion,  dont  l'évêque 
voulut  absolument  supporter  les  frais.  Tous  ceux  qui 
avaient  été  bons  pour  le  comte  et  la  comtesse  dans 
leurs  -malheurs  furent  largement  récompensés.  La 
femme  du  maire  d'Etampes  dut  accepter  une  coupe 
d'or  émaillée  et  une  robe  magnifique  ;  l'hospitalière 
d'Orléans,  étant  «  de  religion  »,  ne  pouvait  accepter 
«robe  dé  couleur,  ne  vairrie,  ne  erminée»;  on  lui 
donna  simplement  une  brunette  noire  et  un  camelin 
de  Douai,  avec  quarante  livres  de  rente  au  profit  de 
l'Hôtel-Dieu. 

Il  ne  restait  plus  qu'à  tirer  vengeance  de  la  com- 
tesse de  Chartres.  A  cet  effet,  le  comte  de  Bourges 
estima  qu'il  avait  le  devoir  de  prendre  conseil  de  ses 

Quand   un   malade  est   guéri,    il    doit    aller    chercher    sa    vie 
ailleurs. 


2ÔO  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

barons  et  de  ses  autres  hommes,  qui  s'assemblèrent 
à  sa  requête.  Il  leur  exposa  les  faits.  L'avis  de  l'as- 
semblée fut  qu'il  fallait,  d'abord,  s'adresser  au  roi  : 

Fol.  54  r°        «   Sire,  a  ce  que  vous  en  ferez 
La  court  du  roi  pourchacerez... 
Ainsi  la  chose  miex  ira 
Par  raison  et  selon  droiture 
Sanz  péril  et  sanz  forfeture.  » 

Le  roi,  saisi  d'une  plainte,  fit  citer  la  comtesse  de 
Chartres  à  comparaître  par  trois  fois.  Elle  ne  répondit 
pas.  La  cour  du  roi  jugea  dès  lors  que  le  comte  pouvait 
être  autorisé  à  «  prendre  vengeance  »  de  sa  tante.  En 
conséquence,  les  Berruiers,  barons  et  vavasseurs,  fu- 
rent invités  par  leur  suzerain  à  se  préparer  pour 
envahir  le  pays  de  Chartres  au  printemps  suivant. 
L'hiver  fini,  départ  de  l'expédition,  à  laquelle  le  duc 
de  Bretagne,  oncle  du  comte  de  Bourges,  se  joignit 
bientôt  avec  dix  mille  hommes.  La  comtesse  de  Char- 
tres, de  son  côté,  avait  convoqué  ses  «fiévés»  et  re- 
cruté, à  grands  frais,  des  soudoyers.  Les  soudoyers 
sont  des  gens  qui,  pourvu  qu'onles  paye  bien,  se  sou- 
cient peu  de  la  justice.  —  Combats  furieux.  Les  sou- 
doyers de  la  malfaisante  comtesse,  assiégés  et  réduits 
à  la  famine,  capitulent  pour  la  vie  sauve.  La  com- 
tesse elle-même  est  livrée.  En  attendant  que  l'on 
décide  de  son  sort,  des  garnisons  sont  mises  dans  tous 
les  châteaux  et  les  villes  de  ses  domaines.  Garnisons 
indispensables  pour  s'assurer  d'une  conquête  récente  : 

Fol.  59  v°        «  Car  du  tout  vous  ne  devez  mie 
Croire  gent  de  si  nouvel  prise.  » 


LA    COMTESSE    d' ANJOU  26 1 

Le  roi  est  de  nouveau  consulté  et  consent  à  ce  que 
la  forfaiture  de  la  comtesse  de  Chartres  soit  pronon- 
cée. Le  comte  de  Bourges  tient  alors  conseil  pour 
choisir  le  genre  de  mort  qui  sera  infligé  à  la  coupa- 
ble. L'un  propose  de  la  faire  écorcher  vive,  l'autre 
de  jeter  son  corps  clans  les  privés,  d'autres  de  la 
brûler  après  l'avoir  arrosée  de  graisse  bouillante, 
d'autres  de  l'écarteler.  Mais  le  comte  se  décide  pour 
le  supplice  de  feu.  La  patiente,  extraite  de  prison, 
est  convoyée  sur  une  charrette  jusqu'au  bûcher. 
Une  foule  énorme,  et  le  comte  au  premier  rang, 
prend  plaisir  à  assister  au  spectacle,  jusqu'au  bout1. 

Dès  lors  le  comte  et  la  comtesse  de  Bourges  me- 
nèrent dans  leurs  domaines  une  existence  délicieuse 
qui  les  paya  de  leurs  fatigues.  Le  comte  reçut  plus  de 
onze  mille  hommages  qui  lui  étaient  dus,  visita  ses 
villes  et  fit  faire  enquête  sur  l'administration  de  ses 
agents  : 

Fol.  62  r°       Diliganmant  a  fet  enquerre 

Les  quiex  se  sont  a  droit  portez. 

Tous  les  autres  a  déportez 

De  leur  administration, 

Au  los  et  la  discrétion 

Des  plus  vaillans  de  la  contrée. 

Ainsi  a  sa  terre  ordenée... 


Cette  histoire  prouve  bien,    observe  l'auteur,  que 
celui  qui  met  son  espérance  en  Dieu  ne   sera  jamais 

1.   Comparez   la  fin  de   «  Bauduin  de  Sebourc  »  (Histoire  de 
France,  III,  2,  p.  372). 


2Ô2  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    DU    XIIIe    SIÈCLE 

abandonné.  Mais,  hélas  !  les  mœurs  ont  changé  de- 
puis le  temps  où  se  passaient  ces  aventures  :  le  inonde 
a  dégénéré  ;  l'avarice  a  augmenté  : 

Fol.  62  v°        L'en  le  volt  tout  apertement 

Quant  li  filz  ne  sequeurt  le  père 

Et  li  frère  faut  a  son  frère... 

Li  .1.  a  l'autre  le  clos  tourne; 

Au  mains  le  devez  vous  entendre, 

Se  l'avoir  i  convient  despendre. 

Je  ne  dis  pas  que  tuit  tel  soient, 

-Maint  sont  qui  trop  en  ce  perdroient... 

Jehan  Maillart  ajoute,  en  post  scriptum,  qu'il  a 
composé  cet  ouvrage  «  à  la  requête  »  de  feu  le  sei- 
gneur de  A  iarmes,  qui  était  un  amateur  distingué. 
C'est  au  fds  de  ce  seigneur  qu'il  offre  le  fruit  de  ses 
veilles,  en  cette  présente  année,  l'an  de  l'Incarnation 
i3i6.  Il  décline  son  nom  et  il  termine  en  réclamant 
l'indulgence,  car  il  s'y  est  repris  à  plusieurs  fois  pour 
venir  à  bout  de  cette  laborieuse  entreprise  ;  il  avait 
autre  chose  à  faire  : 

Fol.  63       Por  ce  pri  tous  ceulz  qui  cest  uevre 

Verront,  quant  en  leur  mains  cherra... 
Que  il  ne  vueillent  ma  rudesce 
Reprendre  par  trop  grant  asprece... 
Car  ainz  qu'ele  ait  esté  outrée 
Ne  que  la  puisse  avoir  parfaicte 
Mainte  reposée  y  ay  faicte  : 
Trois  anz  tout  plainz,  tel  foiz,  avint... 
Car  ailleurs  avoie  a  entendre... 


GAUTIER  D'AUPAIS 


Ce  conte  a  été  publié  par  M.  Francisque-Michel  (Gau- 
tier d'Aupais...  Paris,  i835,  in-8),  d'après  le  manuscrit 
unique  (Bibliothèque  nationale,  fr.  887,  fol.  344), 
qui  est  du    xiue   siècle.  Cf.    Histoire   littéraire,  XIX,    p. 

P7- 

Il  a  été  qualifié  de  «  bizarre  »  par  M.  G.  Paris  (La  lit- 
térature française  au  moyen  âge,  %  68).  Il  est  surtout 
médiocre.  Comparez  Jehan  et  Blonde,  par  Philippe  de 
Beaumanoir,  dont  le  thème  est  analogue. 

Il  a  été  composé  au  xiue  siècle,  par  un  jongleur  français. 
Nous  n'avons  aucun  moyen  de  préciser  davantage. 

C'est  un  des  très  rares  romans  d'aventures  ou  de  mœurs 
qui  soient  écrits  dans  le  mètre  des  grandes  chansons  de 
yeste. 


Les  autres  jongleurs  chantent  et  disent  des  lais  ; 
l'auteur  de  Gautier  d'Aupais  va  tirer  d'une  complainte 
la  matière  de  son  récit  : 

5        Si  dirai  d'un  vallet  qui  d'amors  ot  grant  fais. 


2  64  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIII0    SIECLE 

Il  s'appelait  Gautier,  né  à  Àupais  '.  Un  jour,  étant 
allé  au  tournoi,  à  Beauvais,  il  en  revint  tout  seul,  si 
dépourvu  qu'il  n'avait  même  pas  de  quoi  manger.  Il 
entra  néanmoins  clans  une  taverne  du  pays,  où  l'on 
faisait  grand  tapage,  car  il  était  à  jeun,  fatigué,  affai- 
bli. Il  s'assit  au  milieu  des  gens  qui  mangeaient, 
buvaient,  jouaient,  et  joua,  lui  aussi,  les  consomma- 
tions. A  la  lin,  l'hôte  fit  taire  tout  le  monde  et  récla- 
ma les  écots.  «  Vous  me  devez,  dit-il  à  Gautier,  trois 
sous,  pour  la  vesce  que  votre  cheval  a  mangée.  » 
Mais  Gautier  n'avait  pas  d'argent  ;  il  avait  bien  la 
ressource  de  laisser  sa  chape  en  gage  ;  mais  cet  objet 
valait  plus  de  trois  sous,  et  le  laisser,  c'était  le  perdre. 
Il  retourna  donc  au  jeu,  et,  cette  fois,  il  perdit  tout, 
son  cheval  et  ses  habits.  Force  lui  fut  de  retourner 
chez  lui  «  en  pure  sa  chemise».  C'est  ainsi  qu'il  ren- 
tra furtivement  dans  le  manoir  de  son  père,  «  par  un 
herbage  ». 

Son  père  était  un  homme  sévère,  et  l'accueillit  très 
mal  : 

63        «  Qu'est  ce,  dist  il,  Gautier?  Ou  sont  remez  li  gage?* 
Vous  samblez  te  houlier  **  qui  fet  le  mariage 
Que  li  ribaut  despoillent  por  avoir  le  bevrage  ***. 
'\  ous  deùssiez  chiez  estre  de  vo  lingnacre...  » 


*   Où  sont  restés   les  gages  ?   —    **  souteneur,    débauché.    Je) 
n'entends  pas  bien  la  fin  du  v.  64.  —  ***  pourboire. 

i.  Où  est  Aupais?  En  Beauvaisis,  à  ce  qu'il  semble,  d'après 
l'auteur  du  roman.  G.  Grôber  dit  (Grundriss  der  romanischen 
Philologie,  II.  i,  p. 912):  «  près  de  Courtenai,  Orléanais  ».  Noua 
ignorons  où  il  a  puisé  ce  renseignement,  mais  celui  qui  l'a  donné 


GAUTIER    d'aUPAIS  2 65 

Cette  apostrophe  fut  accompagnée  d'une  volée  de 
coups    de  bâton.     Gautier    s'enfuit,    tout  honteux, 

73       Por  ce  qu'il  estoit  grant  et  s'ot  petit  d'aage, 

mais  non  pas  sans  avoir  dit  :  «  Sire,  j'ai  été  au 
tournoi,  où  je  n'ai  pas  été  heureux,  et  trois  turpins 
m'ont  assailli  et  dépouillé  au  retour.  Puisque  vous  le 
prenez  ainsi,  je  ne  m'en  vais,  et  je  ne  reviendrai  pas 
d'ici  à  sept  ans.  Je  suis  votre  fils  aîné,  votre  héritier  ; 
votre  terre  vaut  trois  cents  marcs  d'or  par  an  ;  mais 
je  m'en  vais.  »  Il  s'en  alla.  Son  père  «  leva  le  men- 
ton», sa  mère  pleura,  ses  frères  et  ses  sœurs  l'em- 
brassèrent et  lui  offrirent  tout  ce  qu'ils  avaient,  en 
présent.  Mais  il  s'en  alla.  Il  s'en  alla  en  chemise, 
quoique  ce  fut  le  temps  de  la  Toussaint,  où  il  com- 
mence à  faire  du  vent,  de  la  gelée,  de  la  pluie  et  de  la 
neige. 

Il  traversa  bien  des  pays  de  la  France  du  Nord  et 
du  Centre,  pendant  plusieurs  années.  Il  arriva  enfin 
dans  un  endroit  où  il  y  avait  un  beau  mez  (manoir), 
qu'un  «  haut  homme»,  un  «  vavasseur»  fort  riche, 
avait  fait  bâtir.  Ce  haut  homme  avait  une  fdle  char- 
mante. Gautier  en  devint,  tout  de  suite,  amoureux 
au  point  d'en  tomber  malade.  Mais,  comment  faire 
pour  approcher  d'elle  :}  Il  attendit  jusqu'à  la  Saint- 
Christophe,  jour  de  la  foire  où  l'on  louait  des  do- 
mestiques, pour  se  louer  au  père  de  la  belle.  —  Quel- 
le premier  a  sans  doute  mal  entendu  le  v.  843  (cf.  p.  270)  et 
pris  pour  un  nom  de  lieu  celui  de  sainte  Aupais,  vénérée  à  Cudot 
(con  de  Saint-Julien  du  Sault,  arr.  de  Joigny),  près  de  Gourtenai. 

*9 


266  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al     XIIIe    SIÈCLE 

ques  jours  avant  la  foire,  il  rencontra  un  sergent  de 
la  maison  où  il  souhaitait  d'entrer,  et  lui  fit  part  de 
ses  désirs.  Il  se  dit  prêt  à  tout  pour  servir  le  sei- 
gneur : 

190       «  Bien  sauroie  garder  le  vin  de  son  celier, 

Le  pain  de  sa  despensse  et  le  blé  del  grenier... 
Que  ja  Diex  ne  destort  le  mien  cors  d'encombrier 
Se  je  sai  liomme  en  terre,  serjant  ne  escuier, 
Se  j'eusse  tels  dras  rpie  deùsse  aprocbier 
\  table  de  preudomine,  se  seûst  miex  aidier.  » 

«  Messire  a  déjà  un  sénéchal  »,  répond  l'autre. 

10,9        «  Frère,  ce  dist  (lautiers,  ne  vous  quier  anoier  ; 
Bien  sauroie  garder  le  bois  et  le  vivier.  » 

«  Nous  n'avons  pas  besoin  de  forestier  »,  répond 
l'autre.  «  Mais  savez-vous  conduire  la  charrue  ?  » 
Gantier,  soupire,  rougit,  et  dit  qu'il  n'a  pas  tenu  le 
a  traversier  »  depuis  longtemps.  Le  sergent  prend 
pitié  de  lui  : 

209        «  Nous  n'avons  point  de  gaite,  sauriiez  vous  gaitier  ?  » 

Gautier,  au  comble  de  la  joie,  déclare  que  le 
métier  de  guetteur  lui  convient  tout-à-fait.  Le  sei- 
gneur, averti,  est  disposé,  de  son  côté,  à  lui  confier  ce 
service.  Mais  la  dame  du  château,  femme  du  seigneur, 
observe  que  le  jeune  homme  a,  pour  de  telles  fonc- 
tions, une  trop  bonne  tournure  ;  d'abord,  il  n'est  pas 
estropié  : 

238       «  Il  ne  samble  pas  guete.  mes  filz  d'un  baut  baron. 
Nus  ne  doit  est  guete  s  il  n'a  ou  pié  ou  pon 


GAITIER    d'aUPAIS  267 

Perdu  sans  recouvrer,  ou  afolé  l'ait  on  *.  » 

—  (1   Dame,  ce  dist  H  sires,  bessiez  vostre  reson.  » 

Malgré  sa  femme,  le  seigneur  retient  Gautier  pour 
un  an.  A  quels  gages  ?  «  Sire,  dit  Gautier,  j'ai  guetté 
trois  ans  pour  les  moines  de  Saint-Maixent  ;  pendant 
tout  ce  temps-là,  j'ai  été  habillé,  nourri,  payé;  ils 
m'ont  bien  prié  de  rester,  mais  je  hais  tant  leur  hy- 
pocrisie que  je  n'y  serais  demeuré  pour  or  ni  pour 
argent...  »  Le  seigneur  promet  alors  de  lui  donner 
ses  livrées  à  la  Saint-Laurent. 

Gautier  se  munit  donc  des  instruments  de  ses 
nouvelles  fonctions,  plusieurs  espèces  de  trompettes  : 
moïnel,  buisine,  cornet,  fretel  (sorte  de  flûte).  Il 
tranche  aussi,  aux  repas,  et  le  seigneur  est  d'avis 
qu'il  s'acquitte  de  ce  dernier  office  mieux  qu'aucun 
damoiseau. 

Cependant  l'amour  le  travaillait,  et  il  dépérissait 
lamentablement.  Il  en  noircissait;  il  ne  mangeait 
plus.  Il  se  retenait  pourtant  de  faire  des  confidences  à 
personne.  A  la  fin  il  s'ouvrit  de  ses  sentiments  à  un 
<(  vielleur  »  du  pays.  Il  en  espérait  du  réconfort  ; 
mais  le  vielleur  s'exclama  : 

3i6       «  Sez  tu  miex  que  tu  dis?  Es  tu  si  fols,  biaus  frère? 
La  touse  **  est  gentil  famé,  s'a  chevalier  a  père... 
Tu  as  en  dure  terre  enroié  ton  arere  *** 
Tu  deiisses  amer  fille  d'une  commère. 
Qui  plus  estant  son  pié,  or  soies  entendere, 
Que  son  mantuel  n'est  lonc,  drois  est  que  le  pié  pcre  ****.  » 

«  Nul  ne  doit  être  guetteur  s'il  n'a  perdu  pied  ou  poing,  ou 
qu'on  l'ait  mutilé.  »  —  **  jeune  fille.  —  ***  enfoncé  ta  char- 
rue. —  ****  il  faut  que  le  pied  passe. 


2  68  LÀ    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIÈCLE 

Mais  le  désespoir  de  Gautier  est  si  grand  que  le 
jongleur  en  est  touché.  «  Ce  qu'il  y  a  de  mieux  à 
faire,  suggère-t-il,  c'est  de  réciter  à  votre  daine 
«  vers  de  complainte  rimez  »,  de  nature  à  l'émouvoir 
sur  la  détresse  où  vous  êtes;  elle  a  le  cœur  si  bon 
que,  si  elle  a  connaissance  de  votre  état,  vous  en  serez 
réconforté;  niais  je  ne  vous  garantis  pas  qu'elle  vous 
aimera,  pour  autant.  »  —  «  Ah  !  s'écrie  Gautier, 
pourvu  quelle  me  parle,  seulement  !  »  —  Le  jongleur 
lui  compose  aussitôt  une  «  rime  »  adaptée  à  la  situa- 
tion. 

La  demoiselle  était  malade,  elle  aussi.  Un  jour  que 
le  père  et  la  mère  étaient  allés  à  l'église,  Gautier  pé- 
nétra dans  la  chambre  de  la  jeune  fille,  et  lui  dit 
«  Damoisele,  c'est  vo  gaite,  cui  voz  maus  desagrée  »  ; 
et  s'informa  de  sa  santé.  «  Asseyez-vous  là,  près  de 
mon  lit,  répondit  la  demoiselle  affligée  ;  et  racontez 
moi 

37c       Aucune  aventurette,  rimée  ou  desrimée.  » 

Gautier  s'asseoit;  mais  il  ne  peut  que  regarder  sa  1 
dame  (de  manière  à  la  faire  changer  de  couleur)  et  i 
lui  adresser  une  déclaration  assez  gauche,  en  protestant 
qu'il  mourra  si  elle  ne  guérit  pas.  Puis  il  se  retire, 
pour  se  livrer  à  un  interminable  monologue,  où  il  estl 
question  de  trois  «  sergents  »  à  lui  qui  le  persé-I 
entent,  qui  lui  font  alternativement  chaud  et  froid, 
froid  et  chaud,  et  qui  sont  son  cœur  et  ses  yeux. 

Si  déplacée  qu'ait  été  la  conduite  du  guetteur,  la 
demoiselle  n'en   a  pas  moins  été  émue.  Elle  profite! 


GAUTIER    d'aUPAIS  269 

de  la  première  occasion  pour  demander  à  Gautier 
d'où  il  est  et  cpii  il  est.  Il  lui  conlie  qu'il  est  né  à 
Aupais,  fils  d'un  vavasseur,  descendant  de  chevaliers, 
fils  aîné  et  héritier  présomptif,  et  lui  raconte  son 
histoire.  Elle,  assise  dans  son  lit,  son  menton  dans 
sa  main  :  «  Dieu  vous  bénisse,  dit-elle  brusquement  ; 
allez  -vous  en  ;  je  suis  malade  ;  je  ne  ferai  pas  de  vieux 
os.  »  Mais  elle  vient  d'être,  à  son  tour,  frappée  d'une 
étincelle  d'amour.  Elle  a  beau  faire  refaire  son  lit  par 
sa  chambrière,  qui  remue  Testrain  et  la  coûte*,  elle 
ne  trouve  plus  de  repos.  Elle  finit  par  envoyer,  en 
secret,  un  de  ses  serviteurs  à  Aupais  pour  prendre  des 
renseignements.  —  Les  renseignements  confirmèrent 
pleinement  ce  que  Gautier  avait  dit. 

La  demoiselle,  amoureuse  et  rassurée,  fit  alors 
appeler  sa  mère,  et  lui  dit  tout,  en  la  priant  de  don- 
ner au  jeune  homme  une  occupation  plus  digne  de 
sa  naissance. 

710        «  Foie,  ce  dist  la  mère,  vous  estes  enragie. 

Un  estrange  homme  amez,  dont  c'est  grant  lecherie  **. 
Por  vous  aura  congié  ainz  l'eure  de  complie.  » 

Mais  elle  se  radoucit  bientôt  et  avertit  son  mari, 
en  lui  adressant  précisément  la  même  requête  que  sa 
iille  lui  avait  faite  : 

728        «  Sire,  ce  dist  la  dame,  por  Dieu  omnipotent. 
Tolez  li  cest  mestier  ;  c'est  mestier  a  truant.  a 

*  la  paille  et  les  couvertures.  —  **  libertinage. 


'2~G  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIECLE 

Gautier  est  fait  sénéchal  ;  on  lui  donne  un  cheval 
et  des  habits  convenables.  Il  continue  à  servir,  mais 
maintenant  comme  damoiseau.  Le  sire  lui  propose 
sa  fille  : 

792        ce  "\  ous  ne  l'aurez  pas  povre,  mes  avoec  maint  denier  : 
Mil  mars  d'or  vous  donrai  nor  nous  miex  aaisier. 
Et  li  si  atornée  com  fille  a  chevalier...  » 

Gautier  mande  alors  à  son  père  la  nouvelle  de  ses 
fiançailles  et  lui  l'ait  dire  qu'il  vienne  aux  noces,  s'il 
lui  plaît.  Le  vieux  sire  d'Aupais  était  en  train  de 
jouer  aux  échecs  avec  sa  fille  aînée,  et  très  absorbé, 
quand  on  lui  apprit  la  chose.  Il  en  fut  ravi.  Il  réunit 
tous  ses  amis  pour  aller  à  la  cérémonie,  cinq  cents 
personnes  «  bien  atournées  ».  Le  cortège  passa  par 
Courtenai,  et  aperçut  enfin,  sur  une  colline,  les 
bretesches  de  la  grande  tour  carrée  du  château  de  la 
demoiselle.  Le  lendemain,  la  fiancée  chevaucha  jus- 
qu'à l'église,  et  le  mariage  fut  célébré.  Une  quintaine 
fut  dressée  dans  un  pré,  et  les  francs  hommes  s'amu- 
sèrent à  briser  plus  dune  lance.  Puis  on  mit  les 
tables  dans  la  grande  salle.  On  but  des  potées  de  vin. 
On  mangea  maint  chapon  «  à  sauce  destemprée  ».  On 
joua,  toute  la  matinée,  du  cornet  et  de  la  buisine.  Pas 
de  jongleur  qui  ne  reçut  un  salaire  convenable  :  cote, 
surcot   ou   chappe  fourrée.   La  fête  dura  trois  jours. 

870,        Disons  Pater  nosler.  Que  Diex  et  saint  A  aas 
Face  toz  les  amanz  qui  aiment  sanz  haraz 
Joïr  li  uns  de  l'autre,  si  que  par  grant  solaz 
S  entretiennent  ensamble.  nu  a  nu,  braz  a  braz. 


SONE  DE  XANSAI 


Le  long  roman  de  Sone  de  Nansai,  qui  parait  être  le 
plus  récent  des  grands  romans  d'aventure  proprement 
dits,  n'est  connu  que  par  un  seul  manuscrit,  L  i  i3  de 
la  Bibliothèque  royale  de  Turin,  exécuté  au  cours  de  la 
première  moitié  du  xiv" siècle.  Ce  manuscrit  a  été  décrit 
parW.  Fôrster  dans  son  édition  de  Richars.li  Biaas  (p.  vi 
et  suiv.).  Le  texte  a  été  publié  par  A.  Scheler  au  t.  Ier  du 
Bibliophile  belge  (fragments),  et,  en  entier,  par  M.  Gold- 
schmidt  en  1899  (Bibliothek  des  litterarischen  Vereins  in 
Stuttgart,  n°  CCXVI)1.  Il  a  été  analysé  par  G.  Grôber, 
Grundriss  der  romanischen  Philologie,  II,  1,  p.  785. 

M.  Fôrster  pense  que  le  scribe  était  «  de  la  partie 
orientale  de  la  région  picarde,  vraisemblablement  du 
Hainaut  »,  et  que  l'auteur  anonyme  était  aussi  un 
picard.  D'après  M.  G.  Paris  (Romania,  XXXI,  1902, 
p.  119)  l'auteur  était  «  sans  doute  brabançon  ». 

Quelle  que  fût  son  origine,  le  rimeur  de  profession 
qui  a  écrit  Sone  de  Nansai  connaissait  la  littérature  ro- 
manesque de  la  lin  du  xuH  siècle,  et  notamment  les 
œuvres  de  Chrétien  de  Troies,  le  «  Chevalier  au 
Lion  »,  le   «  Chevalier  à    la  Charrette  »,   etc.,  qu'il  a 

1 .  Sur  cette  édilion,  voir  les  remarques  de  A.  Tobler,  Arclàv 
fur  dus  Studium  der  neueren  Sprachen,  CVII  (1901),  pp.  u4- 
ia3)  et  de  G.  Paris,  Remania,  XXXI,  pp.  n3-i3a. 


272  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AL     XIII      SIECLE 

pastichées  çà  et  là.  11  n'existe  encore,  du  reste,  aucune 
élude  approfondie  sur  les  sources  qu'il  a  employées. 
(i.  Paris  en  préparait  une. 

La  composition  est  précédée  d'un  singulier  prologue  en 
prose  (p.  55a  et  Mm.  de  l'édition),  où  il  est  dit  que  la 
daine  de  Baruch,  châtelaine  de  Chypre,  âgée  de  cent 
quarante  ans,  a  ordonné  à  Branque,  son  clerc,  d'écrire 
«  le  vrai  lait  de  ses  ancêtres  d'outremer  ».  Branque,  qui 
s'intitule  «  clerc  de  la  dame  de  Baruch,  maître  de 
logique,  de  physique,  de  décret  et  d'astronomie,  âgé  de 
cent  cinq  ans  >>,  expose  la  généalogie  delà  famille  depuis 
le  comte  Anseau  de  Brahant  jusqu'au  Chevalier  au 
(  lygne,  qui  serait  issu  de  l'un  des  fils  de  Sone  de  Nansai  ; 
un  autre  des  lils  de  Sone,  celui  qui  devint  roi  de  Jéru- 
salem, serait  la  souche  de  la  maison  de  Baruch.  —  Comme 
l'auteur  de  ce  prologue  dit,  à  propos  de  la  translation, 
de  Nivelle  à  Gand,  des  reliques  de  sainte  Gertrude  :  «  De 
quoi  nous  créons  qu'il  ne  pleut  mie  a  Nostre  Signour  », 
on  s'est  demandé  s'il  n'était  pas  de  Nivelle.  —  11  n'y  a 
d'ailleurs  rien  à  tirer  de  l'opuscule,  si  ce  n'est  qu'il 
accuse  l'intention  de  rattacher  le  roman  à  la  famille 
des  récits  sur  le  Chevalier  au  Cygne. 

L'auteur  de  Sone  de  Vansai  avait-il  voyagé  dans  tous 
les  pays  où  il  a  mené  son  héros:  Est  de  la  France, 
Ecosse,  Irlande,  Norvège,  sans  parler  de  l'Italie  du  Sud? 
Il  affirme  (p.  280)  qu'il  avait  vu,  lui-même,  certaines 
hètes  extraordinaires  des  forêts  norvégiennes.  Ce  qu'il 
dit  des  Ecossais,  sinon  des  Irlandais,  ne  paraît  pas  de 
pure  imagination  ni  desimpie  tradition.  Quant  à  l'Alsace 
et  à  la  Lorraine,  cespavslui  étaient  familiers.  Nansai,  le 
berceau  de  Sone,  que  le  dernier  éditeur  a  lu  à  tort  Nausav, 
et  où  l'on  a  vordu  voir  Nancy,  est  probablement  Nambs- 
heim,  près  de  Neuf-Brisach  (Alsace).  «  où  il  existe  un 
vieux  château  »  (voir  pourtant  ci-dessous,  p.  3o6).Aau- 
démont,  où  Sone  fut  élevé,  est  \  audémonl  en  Saintois 
(Meurthe).  Doncheri,  où   Sone  eut  son  premier  amour, 


SONE    DE    NANSAI  2y3 

est,  comme  l'auteur  du  prologue  a  pris  soin  de  le  spécifier, 
«  non  pasDoncheri  sour  Muese  »,  mais  «  Doncheri  le  Cas- 
tiel  ».  Le  jongleur  avait  certainement  fréquenté  ces  tour- 
nois et  ces  tables  rondes  de  Lorraine  et  de  Champagne 
iju'il  décrit  avec  tant  de  complaisance..G.  Paris  se  deman- 
dait même  s'il  n'avait  pas  été  héraut  d'armes1. 

Sone  de  Nansai  passe,  de  nos  jours,  pour  un  poème 
très  ennuyeux.  Très  peu  de  personnes,  même  parmi  les 
philologues,  ont  eu  le  courage  de  le  lire.  Il  est,  en  effet, 
démesuré  et  surchargé  d'épisodes  parasites,  dont  quelques- 
uns  font  double  emploi  (voir  pp.  294  et  3o2).  Mais  les 
principaux  contes  qu'il  contient  :  «  Sone  et  Ide  »  (qui 
semble  inachevé,  tant  la  conclusion  en  est  abrupte), 
«  Sone  et  Odée  »,  ne  sont  pas  sans  agrément  lorsqu'on 
prend  la  peine  de  les  isoler.  C'est  un  roman  très  décousu, 
où  il  y  a  d'assez  bons  morceaux. 

Une  étude  sur  Sone  a  été  annoncée  pendant  vingt-cinq 
ans  par  M.  Vesselovsky. 


Le  comte  Ansiau  de  Brabant  et  sa  femme,  Aelis 
de  Flandre,  eurent  deux  fils,  dont  l'un  fut  sire  du 
château  de  Nansai,  qui  est  en  la  marche  d'Alsace. 
Le  sire  de  Nansai  eut,  à  son  tour,  deux  fils  ;  l'aîné, 
Henri,  déshérité  de  la  nature,  très  petit,  «  povre 
piersonne  »  :  on  l'appela  «  le  nain  de  Nansai  »  ;  le 
cadet,  Sone,  très  beau.  L'éducation  de  Sone  fut  par- 
faite :  il  «  ala  as  lettres  »,  apprit  d'échecs,  de  tables, 
de   chiens,    d'oiseaux,    d'escrime,  de  géométrie,    de 

1.  Journal  <!<'$  Savants,  1902,  p.  29G,  n.  !\.  Cf.  ci-dessous, 
P-  397' 


'1~\  LV    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIÈCLE 

«  nigremanche  »,  de  lois  (v.  286):  il  eut  jusqu'à 
quatre  maîtres  différents;  et,  à  douze  ans.  il  chantait 
mieux  qu'aucun  enfant.  Le  tout,  à  la  grande  joie  de 
son  frère,  qui  n'était  nullement  jaloux. 

Lu  jour  Eudes,  sire  de  Doncheri.  qui  aAait  été 
adoubé  chevalier  au  service  de  l'Empereur,  manda 
chez  lui  uni'  assemblée  de  chevalier.-,  de  dames  et  de 
demoiselles.  C'est  là  que  l'enfant  Sone  aima  pour  la 
première  fois.  La  jeune  sœur  du  sire  de  Doncheri, 
Ide,  ravit  son  cœur.  Quoi  de  mieux  '} 

I"  Li  genlins  hon 

Doit  bien  amer  et  j>ar  raison. 

Souvent,  chee  les  «  jeunes  enfants  ».  un  premier 
amour  est  très  vif.  Sone  cherchait  à  voir  Ide.  mais  il 
n'osait  rien  dire  en  sa  présence:  sa  <<  détresse  »  était 
extrême.  Henri  remarqua  un  changement  dans  les 
manières  de  son  cadet  :  il  en  demanda  la  raison. 
«  Frère,  répondit  brusquement  Sone.  je  veux  servir 
chez  quelqu'un  qui  sache  assez  d'armes...  » 

34i        Si  dist  qu'il  a  tel  home  iroit 

Qui  d'armes  los  et  grasce  aroit  .. 
Travillier  va  pour  los  avoir. 

Et.  quoiqu'il  fût  encore  trop  jeune  pour  servir,  au 
sentiment  de  Henri,  il  alla  se  présenter  a  un  «  prince  » 
du  pays,  le  comte  de  ^  audémont-en-Saintois. —  On 
lui  demanda  d'où  il  était,  et  -il  était  «  filz  de  gentil 
homme  ».  Il  se  nomma,  esquissa  -a  généalogie,  et 
crut  devoir  expliquer  la  bizarrerie  de  son  prénom,  en 
disant  qu'il  avait  eu  un  Allemand  pour  parrain  : 


SONE    DE    NANSA1  2  75 

2091        «  J'ai  non  Soncs,  non  d'Àlemaingne  ' ...  » 

Le  comte  de  A  audémont,  apprenant  ainsi  que 
l'enfant  était  «  très  gentilhomme  »,  se  leva  : 

ioo,        «  Sones,  biaus  amis, 

^  ous  iestes  plus  haus  hons  de  moi, 
Et  non  pour  cpjant  je  vous  otroi 
Que  compagnie  nous  tenés...  » 

Il  ordonna  que,  chez  lui,  Sone  eût  tout  à  son  plai- 
sir, et,  désormais,  il  l'emmena  partout,  notamment 
aux  tournois,  dont  il  ne  manquait  pas  un.  Cependant 
Sone  était  venu,  non  pour  «  faire  courtoisie  »,  comme 
son  âge  l'aurait  donné  à  penser,  mais. pour  «  servir  » 
véritablement  et  l'aire  son  apprentissage.  Il  «  servit  », 
ai  effet,  et  à  la  grande  satisfaction  de  son  patron. 
C'est  ainsi  que,  dans  un  tournoi  tenu  à  Châlons, 
Sone  ayant  vu  le  comte  de  Saintois  sur  le  point  de 
succomber,  fit  d'abord  une  heureuse  diversion  en  lan- 

ant  son  cheval  au  galop  contre  le  parti  adverse,  puis 

ira  de  la  mêlée  son  maître  désarçonné,  avec  un  bras 
cassé. 

Cependant  Sone  pensait  toujours  à  Ide,  sa  «dési- 
rée ».  Il  demanda  un  congé,  sans  se  laisser  retenir 
)ar  le  chagrin  de  Luciane,  fille  du  comte,  qui  l'aimait 
secrètement,  et  de  toute  la  cour  de  Saintois.  —  Le 

oilà  de  nouveau  chez  Eudes  de  Doncheri,  en  visite. 

1  est  assis  auprès  d'Ide  dans  la  salle,  pleine  de  gens. 


T.    «  Sone  »  est    probablement   la    forme    française    du    nom 
Uemand  Sueno. 


2^6  LA    SOCIÉTÉ     FRANÇAISE    Al     XIIIe    SIÈCLE 

C'est  le  moment  de  se  déclarer  :  ce  qu'il  fait,  en  très 
bons  termes.  Mais  Ide,  qui  «  s'enhardissait  »,  rit 
et  dit  : 

820,        «  Vallès,  vo  tamps  n  est  pas  usés...' 
\  ous  savés  a  moût  grant  fuisoo 
De  cel  art  de  Castiau  Landon.  » 

«  Qu'est-ce  que  l'art  de  Chàteau-Landon  ?  »  de- 
manda bonnement  l'enfant.  «  Chàteau-Landon  est 
l'endroit,  dit  la  cruelle,  où  «  repairent  li  mokeur,  qui 
«  vont  loant  l'un,  blasmant  l'autre  »*.  Elle  vit  bien 
cependant,  qu'elle  était  allée  trop  loin,  et,  pour 
raccommoder  les  choses,  elle  ajouta  «  très  douce 
ment  »,  en  tendant  à  Sone  un  gant  qu'il  avait  lais 
tomber  par  mégarde  : 

899        «  Ches  gans  vous  donna  vostre  amie 
Caves  en  vo  pays  laissie  ?  » 

Mais  Sone,  frappé  an  cœur,  ne  voulut  pas  donneil 
sa  confusion  en  spectacle  :  tout  le  monde,  en  effet,  les 
regardait,  Ide  et  lui,  et  commentait  méchamment  leui' 
attitude.  Il  s'en  alla  :  toujours  amoureux,  il  souffrai 
beaucoup,  en  loyal  amant  qu'il  était.  Au  reste,  dès! 
qu'il  fut  parti,  Ide  se  réfugia  dans  sa  chambre,  pou: 
gémir  et  pour  blâmer  sa  «  folle  langue  »  et  son  «  or 
gueil  »  : 

1.  Leroux  de  Lincy  (Livre  des  proverbes  français,  éd.  de  i84s 
I,  [i.  220)  cite  trois  autres  témoignages,  du  xmc  au  xv  sièfl 
au  sujet  de  la  réputation  des  habitants  de  Chàteau-Lando 
comme  moqueurs  et  mauvais  plaisants. 


SO>'E    DE    NANSAI  "2~~j 

no5        v  Moi  et  autrui  ai  tourmentée... 
Or  sui  aussi  com  refusée 
Marcheandie  en  restalée*.  » 

Elle  eut  d'abord  envie  de  reconnaître  ses  torts, 
d'en  demander  pardon,  de  s'humilier.  Mais  cette 
pensée  la  révolta  bientôt  et  lui  parut  absurde.  Elle 
résolut,  au  contraire,  de  s'obstiner.  Quand  on  a  été 
orgueilleuse,  il  ne  faut  pas  être  «  vaincue  »  ;  car  qui 
est-ce  qui  dit  du  bien  des  gens  qui  disent  du  mal 
d'eux-mêmes  ? 

11.37        (<  Or  est  ensi  :  je  me  tairai 
Et  le  siècle  tel  prenderai 
Que  je  le  porrai  mais  avoir.  » 

A  la  fin  de  ce  tournoi  de  Châlons  où  Sone  s'était 
distingué,  il  avait  été  convenu  qu'il  y  aurait  ultérieu- 
rement une  «  table  ronde  »,  où  chacun  des  hauts 
barons  enverrait  jouter  un  écuyer,  désireux  de  faire 
ses  preuves.  Comme  les  autres,  le  comte  de  Yaudé- 
mont  fut  invité  à  désigner  un  de  ses  «  valets  », 
accompagné  d'une  «  amie  »,  pour  jouter  à  ladite 
table.  Dès  que  Sone  de  Nansai  revint  de  congé,  il 
l'appela  et  lui  fit  connaître  les  conventions  de  la  ren- 
contre, «  comment  la  table  est  établie  »  :  il  y  aura 
cent  jouteurs  «  dedans  »,  prêts  à  jouter  contre  tous 
ceux  qui  voudront  les  provoquer. 

1181        «  Ki  joustera  ne  faurra  mie 
Que  il  n'ait  avuec  lui  s'amie, 
Ki  des  tanches  lui  doit  donner... 

«  Me  voilà  comme  marchandise  refusée  et  remise  à  l'étalage.  » 


2"0  IV    SOCIÉTÉ    II;  \m   VI-F.    AI      Mil''    SIECLE 

Et  cliilz  c  on  verra  abatu, 
Il  aura  son  cheval  pierdu  ; 
Des  loges  descendra  -amie 
Et  vuidera  la  praêrie... 

Et  qui  est  si  boneùrés 
Qui  li  pris  lui  sera  donnés, 
l  ne  ronronne  ert  ajirestée; 
S  en  ierl  -amie  couronnée 
Qui  toute  de  fin  or  sera.  » 

Il  ajouta,  car  il  considérait  déjà  Sorte  comme  le 
futur  de  sa  tille  : 

I20u  «  Sonet,  aies  jouster 

A  la  fieste  des  escuijers  ; 
Menés  assés  de  mes  destriers. 
Et  ma  fille  avuec  \ous  menrés  : 
Des  lancbes  siervir  vous  ferés.  » 

Sone  se  rendit  donc  aux  joutes  avec  trois  écuyers, 
ti"i-  destriers.  Luciane  et  deux  pucelles  de  celle-ci. 
Leur  «  hôtel  »  avait  été  préparé  près  du  lieu  du 
rendez-vous.  Le  jour  venu.  Luciane  de  Vaudémonl 
et  ses  pucelles.  vêtues  d'écarlate  neuve,  après  avoir 
entendu  la  messe,  parurent  dans  la  prairie,  montées 
sur  des  chevaux  anglais  (v.  1712).  C'était  un  cirque 
entouré  de  collines  :  «  au  pied  du  mont  »  étaient  les 
loges  dressées  pour  les  darnes  et  les  chevaliers,  juges 
de  la  table  ronde:  au  milieu  des  prés  une  grande 
tente,  aux  pans  relevés,  à  l'intérieur  de  laquelle  on 
voyait  les  allants  et  venants,  avec  un  siège  destiné  à 
celle  qui  serait  couronnée.  Programme  :  les  joutes 
dureront  deux  jours;  les  spectateurs  du  commun  se 
tiendront  sur  les  collines,  d'où  ils  verront  très  bien  : 


SONE    DE    NAHSAI  279 

quand  la  couronne  aura  été  décernée,  il  y  aura  fête 
pendant  deux  jours  encore,  «  si  comme  de  boire, 
de  manger,  de  caroler  et  de  dosnoier*  ».  —  Sone 
installa  ses  dames  dans  la  tribune  réservée  aux  amies 
des  jouteurs,  et  reçut  ses  lances.  Ses  armes  étaient 
blancbes.  sans  «  connaissances  ».  Il  appela  un  héraut 
pour  se  faire  nommer  les  champions  d'après  leurs  écus, 
car  il  y  avait  là  des  champions  de  Provence,  de  Vien- 
nois et  même  d'oulrc-monts.  Et  d'abord  il  alla  tou- 
cher, en  signe  de  défi,  l'écu  d'un  valet  originaire  de 
Turin,  un  «  Lombard  ». 

A  la  troisième  passe,  le  Lombard  était  par  terre,  et 
Sone,  qui  avait  eu  la  précaution  de  monter  sur  le  plus 
mauvais  de  ses  trois  destriers,  faisait  mettre  son  har- 
nais sur  le  dos  du  cheval  conquis,  qui  était  excellent. 

e  jour-là,  il  gagna  encore  sept  chevaux.  Dans  les 
oges,  on  se  demandait  son  nom.  Mais  il  y  avait  un 
cuyer  du  comte  de    Forez   dont   personne    n'avait 

ncore  touché  l'écu  ;  persuadé  que  c'était  à  cause  de 
a  crainte  qu'il  inspirait,  il  en  menait  grand  bobant 
ïevant  son  amie  : 

1601        «  Che  poise  moi  que  chilz  vassaus 
Qui  tant  a  gaaignié  chevaus 
-Se  vient  a  mon  escu  crokier...  » 

Un  «  garçon  d'armes  »  entendit  cet  écuyer  «  faire 
hardi  »  et  n'eut  rien  de  plus  pressé  que  d'en  infor- 
îerqui  de  droit.  Sone  renversa  aussi  l'écu  du  Foré- 
en  sur  le  pré.  Après  la  première  passe  le  sang  du 

r 
aire  la  cour  aux  dames. 


280  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe    SIECLE 

vantard  lui  coulait  par  la  bouche  ;  il  perdit  aussi  son 
cheval.  —  Le  lendemain,  continuation   des  joutes  et 
des  exploits  de  Sone,  jusqu'à   ce  que,   sur  un  signe 
des  juges,  retentît  la  trompette  qui   marquait  la  fin 
des  épreuves.  Tout  le  monde  fut  d'accord  pour  dési- 
gner  le    vainqueur.    Les   princes,    qui  venaient   lui  | 
annoncer  la  nouvelle,   trouvèrent  Sone  désarmé,  et  j 
«  tout  peinturé  de  fer   »,  c'est-à-dire  encore  sali  par  j 
le  contact  de  l'armure.   Ils  l'invitèrent  à  amener  son! 
amie  dans  la   tente,  pour  y   être  couronnée.  Alors 
commencèrent  les  fêtes  : 

2o3i        Et  Sones  prist  la  couronnée 
A  la  carole  la  menée... 

Les  fêtes  du  «  couronnement  »  finies,  il  y  en  eut 
de  nouvelles  à  ^  audémont,   en   l'honneur  des  deux 
jeunes  gens,  le  victorieux  et  celle   que  Ton    croyail 
(bien  à  tort)  son  amie  de  cœur.  C'est  au  milieu  d< 
ces  réjouissances  que  Sone  apprit,  par  une  lettre,  qui 
son  frère,  le  nain  de  Nansai,  était   malade.  Rien  m 
put  le  retenir  à  ^  audémont.  Le  comte  lui  proposa 
en  récompense  de  ses   services,  la  main  de  la  bel! 
Luciane,  sa  fille,  avec  «  un  grand  pan  »  de  sa  terre 
Mais   il  s'excusa,    dune   manière    évasive,    un    pc 
gauche   et    même,  semble-t-il,   médiocrement    coui 
toise  : 

2267        «  Sire,  dist  il,  je  m'en  irai  ; 

Bien  veés  le  haste  que  j'ai...  » 

A  Luciane  qui  lui  dit,  avec  un  pudique  abandon 


SONE    DE    >*\>"SAI  28 1 

«  Je  ne  serai  jamais  qu'à  vous  :  sans  vous,  je  devien- 
drai rendue*  »,  il  ne  trouva  à  répondre  que  ceci  : 

23ig        c  A  mon  frere  m'estuet  aler... 

A  Dieu  vous  rench,'tres  douche  amie, 
Car  li  grans  besoins  me  mestrie.  » 

Ainsi  finit  l'apprentissage  chevaleresque  du  héros 
à  \  oudémont. 


Henri  de  Nansai  allait  mieux,  ayant  sué  abondam- 
ment, lorsque  son  cadet  arriva.  Le  physicien  répon- 
dait de  lui.  La  nouvelle  en  fut  portée  aussitôt  à  Don- 
cheri  par  un  valet  qui  raconta,  en  même  temps,  la 
venue  du  jeune  Sone  et  ses  triomphes  à  la  table  ronde 
qui  s'était  tenue  dernièrement  en  Bourgogne.  Ce- 
pendant Henri  offrait  à  son  frère  la  seigneurie  dont, 
pour  raisons  de  santé,  il  ne  se  sentait  pas  digne  ; 
mais  Sone  refusait  hautement.  Tandis  qu'on  faisait 
prendre  au  convalescent  «  un  peu  d'alemandé  » 
(lait  d'amandes),  il  descendit  au  verger.  «  Comment 
pourrait  tenir  château,  se  disait-il,  celui  qui  ne  peut 
guérir  son  cœur?  »  Brusquement,  il  fit  seller  son 
cheval  pour  aller  à  Doncheri.  —  Ce  jour-là,  Ide 
«'■lait  en  petit  comité  («  a  privée  mesnie  »)'.  Elle 
était  assise  dans  la  salle,  à  l'huis  de  sa  chambre,  et 
cousait,  avec  un  chapeau  [de  fleurs]  sur  la  tête.  On  se 

*  j'entrerai  en  religion. 


282  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE     \L     XIIIe    SIÈCLE 

salua.  Ide  fit  apporter  un  escabeau.  Puis,  Sone  pria, 
encore  une  fois,  0  grâce  et  merci  »,  longuement, 
«  car  qui  languis t,  il  ne  vit  mie  ».  Mais  elle,  blessée 
et  violente  : 

27^7        ...  «  De  tel  mal,  je  croi,  vous  garda 
Chelle  qui  lanches  vous  bailla, 
.    Ki  sist  es  loges  en  la  prée... 
El  vous  qui  tant  de  bien  avés 
Que  par  armes  conquis  avés, 
Laissiés  ester  autres  pucliielles 
A.  conter  vos  fausses  nouvielles... 
Laissiés  ester  autrui  amie...  » 

Ce  dernier  mot  surtout  consterna  le  fidèle  amant  : 

2797        A  tant  a  dit  :  «  Je  m'en  irai 

Qnanqu'ai  mis  en  vous,  osterai . 

Car  mon  cuer  en  vorrai  porter. 

Ja  pour  autrui  amie  amer 

Ne  le  vueil  en  prison  laissier... 

Car  puis  qu'autrui  estes  amie 

Ne  feroie  pas  courtoisie 

Se  par  mi  estoit  empiriés... 

Diex  vous  doinst  boin  ami  avoir...  » 

Lorsque  Sone  revint  au  château,  Henri,  assis  tout 
habillé  sur  son  lit,  se  faisait  lire  par  une  pucelle  un 
lai  nouveau,  très  bien  rimé,  que  Luciane  avait  l'ait 
composer.  Mais  Sone  ne  tenait  pas  en  place.  Malgré  les 
supplications  du  malade,  il  partit  encore  une  fois. 
Pour  éventer  sa  douleur,  il  lui  fallait  courir  les  aven- 
tures. 

El  d'abord  «  en  Angleterre  ».  ou  plutôt  en  Ecosse.; 
Il  débarqua  à  Berwîck  et  logea  «  au  Liendlousiel1  ». 


1.  «  Ville  d'Ecosse  ».  dil  brièvement  le  Glossaire  de  l'édition. 


SONE    DE    NANSAI  ?.83 

Invité,  par  la  reine,  en  l'absence  du  roi,  à  la  cour 
royale,  il  fut  l'objet  de  l'attention  générale  ;  mais 
«  on  ne  l'honora  de  rien  ».  Un  peu  froissé,  il  de- 
manda à  prendre  congé  ;  on  le  lui  donna  sans  mot- 
dire.  Il  se  souvint  alors  que  l'Ecosse  est  un  pays  où 
l'on  fait  assez  maigre  chère  :  les  «  pauvres  Ecossais  » 
dînent  d'étranges  «  porées  »,  comme  ces  chiens  famé- 
liques qui  rôdent  dans  les  cuisines.  Qu'ils  boivent  leur 
cervoise  à  gallons  ;  pour  sa  part,  il  ne  restera  pas  là. 
—  La  reine  s'aperçut  bientôt,  du  reste,  qu'elle  avait  eu 
tort  de  ne  pas  «  offrir  bonté  »  à  l'étranger  ;  elle  s'en 
repentit,  mais  trop  tard  : 

3o39        «  Ciertes  or  ai  fait  grant  enfanche. 
S'il  revient  en  la  court  de  Franche, 
A  ce  que  il  me  vit  en  cote 
Dira  bien  que  je  sui  Escote.  » 

Le  lendemain,  après  la  messe,  Sone  demanda  à 
son  hôte  s'il  y  avait  guerre  quelque  part,  dans  ces 
régions.  «  Oui,  dit  l'hôte  ;  le  roi  d'Irlande  a  défié  le 
roi  de  Norvège,  et  notre  sire  l'aidera  probablement.  » 
Mais  Sone  ne  cacha  pas  qu'il  était  un  peu  découragé 
par  l'accueil  qu'il  avait  reçu  la  veille.  «  Ah  !  s'écria 
l'hôte,  notre  cour  est  pleine  de  gloutons  et  de  jaloux  »  ; 
el  il  se  hâta  de  faire  part  à  la  reine  de  la  mauvaise 
impression  qu'avait  éprouvée  l'étranger,  «  un  homme 
>i  généreux,    qui  fait  tant  de  dépenses  chez  nous  !  » 

Les  érudits  anglais  que  nous  avons  consultés  ont  été  hors  d'état 
d'identifier  ce  nom  (thc  Lindlaw  shiel  ?)  à  'ierwickou  aux  envi- 
rons. 


2(84  LA     SOCIÉTÉ    IIl  VM    \I>E    Al     XIIIe    SIÈCLE 

La  reine  aurait  bien  voulu  maintenant  retenir  Sone 
comme  soudoyer,  à  n'importe  quel  prix.  Mais.  déjà,  il 
n'était  plus  là.  11  avait  trouvé  sur  le  port  une  nef, 
chargéede  froment,  prête  à  cingler  pour  la  Norvège, 
et  il  l'avait  nolisée. 

Le  a  ont  était  bon  et  on  naviguait  «  à  voiles  croi- 
sées ».  La  nef  aborda  bientôt  près  d'une  grande  et 
forte  ville  norvégienne  que  le  roi  du  pays  faisait  hour- 
der  et  approvisionner  en  vue  de  l'agression  prochaine. 
Dès  qu'il  apprit  son  arrivée,  le  roi  pria  Sone  à  dîner. 
C'est  l'habitude,  en  Norvège,  de  manger  et  de  boire 
largement,  beaucoup,  longtemps,  au  point  d'ennuyer 
les  gens  qui  n'en  ont  pas  l'habitude... 

3-2~-j       Car  il  se  sont  si  abuvrc 

Que  cascuns  sa  fable  contoit... 
Li  tiers  du  jour  fu  en  mangier, 
Cascuns  estoit  en  haubregier  *, 
L'escu  au  col,  ou  poing  l'espée... 
Et  nuis  le  banap  enbrachoient. 

SOne,  étranger  à  ces  usages,  les  constata  avec  stu- 
péfaction ;  mais  les  fils  du  roi  prirent  soin  de  l'aver- 
tir qu'il  fallait  s'y  conformer  : 

3297        «  Ensi  vuellent  le  lamps  passer 

En  boire,  en  mangier,  en  parler, 
En  manecliier  cbiaus  qui  n'i  sont1. 
L'usage  de  lor  pays  font. 
Et  se  premerains  vous  leviés 
D'yaus  honnis  et  blasmés  sériés.  » 

*  vêtu  du  haubert. 

1.   Cf.  v.  77Ô7  :  «  Au  hanap  vuelent  tout  tuer». 


SOXE    DE    NANSA1  285 

Une  autre  coutume  étonna  Sone.  La  fille  du  roi 
vint  s'agenouiller  devant  les  liùles  de  son  père,  un 
grand  hanap  à  la  main,  et,  après  y  avoir  bu,  les  in- 
vita, en  commençant  par  l'étranger,  à  le  vider.  Sone 
déclara  poliment  qu'il  n'en  ferait  rien  avant  que  la 
princesse  fût  relevée.  Mais  on  lui  dit  que,  de  la  sorte, 
il  allait  contre  l'étiquette.  11  but  donc  :  c'était  mau- 
vais ;  mais  il  faut  bien  hurler  avec  13s  loups.  La  fille 
du  roi  apporta  ensuite  une  épée  et  une  lance  à  chacun 
de  ceux  qui  avaient  bu.  Après  manger  on  ôta  les 
nappes,  faites  à  la  mode  du  pays,  et  on  ne  se  lava  pas. 

Le  roi  prit  ses  fils  et  Sone  à  part,  après  dîner, 
«  en  conseil  ».  Il  offrit  à  Sone  des  a  soudées  »  et  le 
pria  d'être  «  compains  a  ses  enfants  ».  —  Ces.  pro- 
positions furent  acceptées. 

Les  Irois  (Irlandais)  et  les  Ecossais  parurent,  peu 
de  temps  après,  en  Norvège,  avec  une  grosse  flotte, 
portant  soixante  mille  hommes  ;  mais  mal  équipés, 
déchaux,  à  demi  nus,  piétaille  munie  de  dards,  de 
flèches,  de  glaives  et  de  gavreloz  (javelots),  —  bref, 
des  adversaires  peu  redoutables  pour  une  «  chevalerie 
armée  ».  Le  roi  norvégien  passa  une  revue  d'armes. 
Sa  chevalerie,  «  appareillée  à  la  loi  du  pays  »,  était 
nombreuse. 

Bataille.  Les  deux  fils  du  roi  de  Norvège  sont  tués; 
mais  Sone  occit  le  roi  d'Irlande.  Restait  l'ost  des 
Ecossais.  On  convint  de  part  et  d'autre  d'en  finir  par 
un  combat  singulier  entre  deux  champions. 

Sone,  champion  de  Norvège,  se  prépara  au  duel  en 
faisant  un  petit  voyage  dans  l'intérieur  du  pays,  avec 


286  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al     XIIIr    SIÈCLE 

le  roi  el  quelques  compagnons.  Ils  virent  de  hautes 
montagnes,  séjour  des  gerfauts,  des  loups  à  longs 
poils,  etc.  Ils  visitèrent  une  forteresse  sur  un  îlot, 
quasi  inaccessible,  au  large,  qui  servait  de  mo- 
nastère. Là,  le  repas  de  midi  leur  fut  servi  dans  un 
préau  qui  dominait  la  mer.  D'autre  part,  il  y  avait 
une  forêt  qui  venait  jusqu'au  bord  de  l'eau,  peuplée 
de  daim-,  de  cerfs,  de  cygne-,  de  [taons  et  de  bètes 
appelées  «  galices  »  qui  ont  des  ailes,  niais  qui  ne 
peinent  voler  loin,  auxquelles  l'eau  douce  convient 
aussi  bien  que  l'eau  de  mer.  L'auteur  du  roman  en 
avait  vu,  de  ces  bêtes  (v.  4A79)  :  t(  au  jugement  de 
sa  raison  »,  c'étaient  des  espèces  de  chauves-souris, 
aussi  grosses  que  des  taissons  (c'est-à-dire  des  blai- 
reaux), avec  de  grands  poils  et  un  museau  pointu  : 
elles  taisaient  un  vacarme  dont  retentissaient  les  forêts. 
—  Ici,  en  hors-d'œuvre.  un  long  morceau  sur  Joseph 
d'Arimathie,  présenté  comme  apôtre  de  la  Norvège  et 
fondateur  de  ce  monastère  norvégien  de  Galoche. 

Avant  le  duel.  Sorie  fut  adoubé,  avec  les  armes 
qu'il  avait  apportées  (car  il  n'en  voulut  pas  d'autres). 
Son  adversaire,  le  champion  du  roi  d'Ecosse,  était  un 
sergent  gigantesque,  originaire  de  Saxe.  Il  le  tua. 
Conformément  aux  conventions,  l'année  d'Ecosse  éva- 
cua aussitôt  le  pays  sans  coup  férir. 

Un  vit  alors  se  renouveler,  trait  pour  trait,  ce  qui 
s'était  passé  à  ^  audémont,  après  la  table  ronde.  — 
Suie,  toujours  tourmenté  d'amour,  ne  pensa  plus, 
après  avoir  délivré  la  Norvège,  qu'à  retourner  près  de 
sa  dame.  Odée,  la  fille  du  mi  de  Norvège,  l'aimait. 


SO>"E    DE    NANSAI  287 

comme  Luciane  ;  les  bonnes  gens  disaient  entre  eux 
qu'il  allait  l'épouser;  mais  il  ne  s'en  souciait  guère. 
11  alla  trouver  le  roi  pour  demander  son  congé,  sous 
prétexte  que.  comme  chevalier  de  fraîche  date,  il  ne 
pouvait  se  dispenser  d'aller  aux  tournois  dans  son  pays. 

5617       Li  rois  u  vis*  le  regarda...  ; 

Si  dist  :  «  \  olés  vous  ent  aler?  » 
—  «  Oyl,  sire,  je  m'en  iray. 
Vostre  merchi  siervi  vous  ay 
Tant  que  m'avés  fait  chevalier. 
S'irai  en  Franche  tourniier. 
Ch'est  drois  en  ma  nouvieleté. 
Ensi  l'a  on  en  Franche  usé...  » 

Il  fallut  le  laisser  partir.  Mais  Odée  ne  pouvait  du 
tout  se  résoudre  à  ne  plus  le  voir.  Pour  prolonger  les 
adieux,  elle  alla  sur  le  navire  qui  devait  emporter  son 
ami,  au  moment  de  l'appareillage.  Or  un  coup  de  vent 
s'éleva,  qui  rompit  toutes  les  amarres;  le  navire  fut 
poussé  au  large  par  la  tempête  ;  le  gouvernail  fut 
brisé  et  les  charpentiers  durent  le  remplacer  tant  bien 
que  mal.  Enfin  une  terre  parut  à  l'horizon  :  c'était  la 
ente  d'Irlande. 

L'Irlande,  dont  il  avait  tué  le  roi,  était  pour  Sone 
un  séjour  dangereux.  Dénoncé,  il  fut  assailli,  en  effet, 
par  des  sergents  du  bailli  local  qui  cherchèrent  à 
-  emparer  de  sa  personne.  Il  se  défendit  bien,  mais  un 
valet,  qui  «  savait  les  lois  de  cette  terre  »,  lui  con- 
seilla,  lorsqu'il   entendit    sonner   la  bancloque  pour 


288 


LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIII*     SIECLE 


assembler  le  commun,  de  se  réfugier  dans  le  couvent 
des  Templiers,  sur  le  port.  Ce  qu'ils  firent,  lui  et  Odée. 
C'était  un  lieu  d'asile.  Force  fut,  en  conséquence,  de 
soumettre  le  cas  du  prisonnier  aux  «  pairs  »,  jugeurs 
du  fief.  \]<  décidèrent  eux-mêmes  de  s'en  remettre  au 
jugement  de  Dieu  sur  le  point  de  savoir  si  le  roi 
d'Irlande  avait  été  tué  par  Sonedansun  combal  régu- 
lier. Sono  accepta  de  fournir  cette  nouvelle  bataille, 
seul  contre  deux  champions  à  la  fois,  mais  à  la  con- 
dition qu  ils  fussent  chevaliers  et  combatissent  à  che- 
val. Comme  champions,  la  reine  désigna  deux  che- 
valier:- qui,  étant  ses  hommes  liges,  ne  pourraient  pas 
s'excuser  de  la  corvée.  A  oici  quel  fut  leur  équipe- 
ment. 1  équipement  national  des  Irlandais  : 

6202        Gascuns  avoit  .1.  arc  toursc'' 

Et  hache  a  son  arçon  pendant 

Et  grant  maque *  et  coutiel  trenchant. 

S'a  cascuns  coutiel  et  ghisarme**... 

S'ot  cascuns  glave  et  gavreloz. 

Et  sont  en  Jor  escuz  enclos, 

Car  :-i  crombés***  dedens  estoient 

C'a  peu  que  tout  ne  s'enclooient****. 

Si  ont  hiaumes  deseure  aaus... 


Sone  les  tua  tous  les  deux.  —  La  reine  en  est  émer 
veillée  à  ce  point  qu'elle  conçoit  aussitôt  de  la  passion 
pour  le  vaillant  soudoyer,  meurtrier  de  son  mari.  De 
quoi  elle  n'hésite  pas  à  faire  expressément  confidence 
au  Maître  du  Temple,  homme  très  au    courant  des 

*  masse   d'armes.  — **  guisarme,  arme  d'hast.  — ***  recourbés.    || 
—  ****  que  les  bords  se  rejoignaient  presque. 


SO>TE    DE    SANSAI  28g 

choses,  qui  s'engagea  la  servir.  Il  procure  en  effet  une 
entrevue.  Sone  s'étant  agenouillé,  il  rompt  la  glace 
par  une  grosse  plaisanterie  de  Templier: 

67 11        Dist  li  Templiers  :  «  On  doit  baisier 
Pais  u  estuet  agenouillier '.  » 

Puis  il  se  retire,  discret.  — Le  lendemain,  la  reine, 
très  satisfaite,  donna  à  Sone  et  à  sa  compagnie,  avec 
i  un  sauf-conduit  et  des  présents,  la  permission  de  lever 
I  l'ancre.  Sone  en  profita  pour  ordonner  de  mettre  le 
;  cap  sur  la  Norvège,  car  il  voulait  avant  tout  rendre 
I  Odée  à  sa  famille. 

Autre  aventure.  Les  mariniers,  gens  à  gages,  eurent 
1  l'idée  de  jeter  Sone  par  dessus  bord,  pour  s'emparer 
I  de  ses  biens  et  recevoir  une  récompense  en  ramenant 
I  Odée  cbez  elle.  Mais  Odée  le  sut  et  le  soir,  en  venant 
«  tastoner  »  Sone,  c'est  à-dire  le  masser,  pour  l'en- 
dormir, comme  elle  en  avait  l'habitude'2,  elle  l'avertit 
I;  du  complot.  De  sorte  qu'il  se  tint  sur  ses  gardes,  tout 
I  armé,  avec  ses  écuyers  et  ses  garçons.  Cependant, 
li  dans  la  mêlée  qui  s'engagea,  il  fut  blessé;  Odée  aussi. 

1 .  Allusion  irrévérencieuse  à  la  cérémonie  liturgique  du  bai- 
I  sèment  de  la  «  paix  ».  Cf.  Flamenca,  p.  i56. 

2.  V.  6941.  Cf.  v.  66o4-  Voir  des  textes  relatifs  à  cet  office 
I  domestique  dans  Godefroy,  au  mot  «  Tastoner  »  ;  cf.  Roman  de 
fj  Thèbes  (éd.  Constans),  II,  p.  346,  etL'Escoujle,  ci-dessus,  p.  120. 
[|  —  L'habitude  qu'avaient  les  gens  à  leur  aiso  de  se  faire  masser 
1  ou    gratter,    tandis   qu'ils  s'assoupissaient,  par  des  servantes  ou 

des  pages,  qui  parait  si  singulière,  n'est  pas  particulière  au 
moyen  âge  français.  Une  compagnie  japonaise,  qui  représenta  à 
Paris,  en  1901,  des  pièces  anciennes,  fit  voir,  en  pareille  pos- 
ture, des  chevaliers  du  moyen  âge  japonais. 


1 


2QO  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE     VI     XIIIe    SIECLE 

Heureusement,  on  arrivait  devant  Saint-Joseph  de 
Norvège.  Ce  qui  restait  des  pirates  lut  pendu,  et  les 
blessés,  soignés  par  d'excellents  médecins,  guérirent. — 
L'amour  et  le  dévouement  silencieux  d'Odée  furent 
alors  —  comme,  du  reste,  depuis  le  premier  jour  — 
attendrissants  :  elle  ne  pensait  qu'à  lui  et  le  servait 
avec  des  prévenances  délicate-.  Mais,  lui,  il  avait 
«son  désir  ailleurs  »,  et.  dès  qu'il  fut  rétabli,  il  alla, 
de  nouveau,    faire  ses    adieux.    Stupéfaction  du  roi: 

7~>iO,        «  Comment,  dist  li  rois,  que  vous  faut? 
Je  croi.  j>oi  de  sens  vous  assaut. 
Nous  ne  poés  repos  soufrir...  » 

Supplication  d'Odée.  Mais  la  réponse  du  héros  est 
toujours  à  peu  près  la  même  : 

7"53        «  G'irai  en  Franche  tourniier. 

Car  j'en  av  mont  grant  desirier.    » 

Pourtant,  il  fut  touché,  promit  de  revenir.  Enfin 
il  mit  à  la  voile. 


Le  navire  passa  en  vue  des  eûtes  d'Ecosse  et  de 
Danemark,  par  Finelave  et  Logarde,  où  Teau  douce 
et  l'eau  salée  se  mêlent,  et.  après  avoir  rencontré 
bien  des  barques  chargées  de  saumons  frais,  péchés 
dans  les  «  bras  de  mer  »  (les  fjords),  que  l'on  por- 
tait en  Ecosse,  aborda  à  Bruges.  Là.  Sone  écrivit 
àOdée  («  un  escrit.  ployé  en  quariel  estroit  »,  v.  SU69) 


SONE    DE    NANSAI  201 

pour  lui  donner  de  ses  nouvelles,  et  à  son  aine  pour 
l'avertir  qu'il  arrivait.  Fêtes  à  Nansai,  dont  Fauteur 
croit  devoir  abréger  la  description,  car  «  bien  nous 
deuwist  souvenir,  De  le  fin  u  devon  venir  »  (v.  84 2 4). 
De  Nansai  à  Doncheri,  la  distance  n'était  pas  grande. 
Sone  la  franchit  bientôt,  en  compagnie  de  son  frère. 
Le  sire  de  Doncheri  chassait  en  plaine  avec  sa  mes- 
nie,  le  jour  de  cette  visite.  Ide  se  leva  à  la  vue  des 
deux  visiteurs,  et  les  salua  simplement.  Elle  avait 
grand  peur  de  recommencer  les  scènes  de  jalousie 
d'autrefois,  car  elle  aussi,  elle  aimait  Sone  «  que  plus 
ne  puet»  (85u),  «  tant  que  ne  puetplus  »  (1002 1). 
Elle  était  si  troublée  qu'elle  ne  pensa  même  pas  à 
prier  ses  hôtes  de  se  reposer.  Henri  de  Nansai  en  fut 
fort  surpris,  remarqua  qu'elle  était  très  pâle,  et  con- 
clut que  tout  cela  ne  pouvait  s'attribuer  qu'à  l'orgueil 
ou  au  mal  d'aimer.  Du  reste,  la  chambrière  lui  raconta 
tout  tandis  que  Sone  et  la  belle  Ide  entamaient  la  con- 
versation d'autre  part. 

8571        Se  li  dist  :  «  Encore  priasse 

Mierci,  se  recouvrer  cuidaisse.  » 

—  «  A  cuii*  »  —  «  A  vous.  »  —  «  Pour  coi  a  mi  ?  » 

—  «  A  vous  sui  tous,  n'ai  riens  en  mi...  » 

Mais  Ide  ne  put  se  retenir  de  montrer  qu'elle  savait 
ce  qui  s'était  passé  en  Norvège  : 

8601        Si  dist  :  «  Vous  n'iestes  mie  fans 
Qui  en  Noruweghe  as  gierfaus 
Alastes  moustrer  vo  desroi  *. 
Amie  avés  fille  de  roi... 

désordre. 


2g2  LA    SOCIETE    FRANÇAISE     VU    XIII      SIECLE 

Aolés  aussi  que  je  vous  crove  ? 

Avés  vous  esgardé  la  voye 

L   vous  pourmener  me  cuidiés  ?  » 

Dans  la  chaleur  de  ses  reproches,  elle  se  leva  tout- 
à-coup,  et  s'enfuit.  —  Cette  fois  encore  Sone,  «  tout 
déconfit  »,  fit,  sous  la  fontaine  du  verger,  des  ré- 
flexions mélancoliques  :  «  Nulle  merci;  elle  m'a  tou-  I 
jours  haï  :  et  j'ai  perdu  mon  temps.  »  Il  promit  à 
Henri  d'oublier. 

Sur  ces  entrefaites,  une  invitation  parvint  à  Nan- 
sai,  de  la  part  de  la  comtesse  de  Champagne,  pour  un 
tournoi,  à  Chàlons.  Le  prix  de  ce  tournoi  était  un 
mouton  doré,  exposé  dans  une  cage.  C'est  là  que  1 
Sone  entra  en  relations  avec  le  ménestrel  Roumenaus, 
dans  les  circonstances  suivantes.  Il  se  désarmait  à  la 
fin  de  la  première  journée  du  tournoi  —  où  il  avait 
très  bien  fait,  comme  d'habitude,  —  lorsque  Roume- 
naus entra  chez  lui,  pour  s'y  faire  héberger,  se  pré- 
sentant comme  «  un  ménestrel  qui  suit  les  braves  à 
domicile»  : 

9o35        ...  «  Uns  menestreus. 

Les  preudommes  sui  as  osteus.  » 

Henri  accueillit  très  bien  ce  Roumenaus,  qu'il 
connaissait,  et  qui  était  homme  d'honneur  et  de 
courtoisie,  fort  estimé  des  princes.  Il  le  fit  manger 
à  son  écuelle  et  coucher  auprès  de  lui.  La  nuit,  il 
lui  raconta  les  tourments  que  la  demoiselle  de  Donn 
chéri  avait  infligés  à  son  frère. 

Sone  avait  combattu  incognito,   et  on  avait  vaine 


SONE    DE    NANSAI  20,3 

ment  cherché  à  le  retrouver  après  les  joutes,  pour  lui 
offrir  le  mouton  doré.  —  Ici,  intermède  comique.  — 
Un  chevalier,  profitant  de  la  disparition  du  vain- 
queur, se  procura  des  armes  pareilles,  les  abîma  pour 
qu'elles  eussent  l'air  d'avoir  servi  au  tournoi,  et  se 
fit  passer  pour  celui  qui  avait  gagné  le  mouton.  La 
comtesse  de  Champagne  y  fut  trompée,  et  elle  aurait, 
elle  aussi,  fait  manger  le  faux  vainqueur  «  à  son 
écuelle  »,  si  Roumenaus,  intervenant,  n'avait  décou- 
vert la  fraude.  Le  mauvais  plaisant  fut  enfermé  dans 
la  tour  de  Mont-YVimer1. 

Après  cela,  la  comtesse  fit  crier  partout  qu'il  y 
aurait  une  table  ronde  à  Machaut,  et  envoya  ses  mes- 
sagers de  château  en  château  pour  y  convier  per- 
sonnellement les  jeunes  gens  bien  nés.  Le  prix  serait, 
cette  fois,  un  cerf  à  cornes  dorées,  ornées  de  clochettes 
d'or.  Le  terrain  réservé  aux  jouteurs  et  à  leurs  amies 
serait  enclos  d'un  fossé,  avec  défense  à  tout  autre  de 
franchir  cette  limite,  sous  peine  de  corps  et  d'avoir 
(v.  9876).  Un  second  enclos  fut  préparé  «  pour  man- 
ger et  caroler  »,  sous  des  tentes,  après  les  exercices. 
—  Sone,  Ide  et  le  frère  d'Ide  furent  au  nombre  des 
invités. 

Comme  au  tournoi  de  Chàlons,  Sone,  qui  avait  offi- 
ciellement décliné  l'invitation,  vint  sans  se  faire  con- 
naître. Le  premier  jour,  il  y  eut  un  incident.  Sone 
avait  déjà  blessé  et  renversé  le  frère  d'Ide  et  tous  lesjou- 

1.   Le  château  de  Mont- Aimé  en  Champagne. 


2Q4  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AU    XIIIe     SIECLE 

teurs  dont  les  écus  étaient  suspendus  près  d'Ide  lors- 
qu'un de  ces  jouteurs.  Renautde  Saint-Richier,  furieux 
d'avoir  été  désarçonné,  -e  jeta  sur  Sone.  l'épée  nue, 
avec  plusieurs  de  ses  amis;  mais  la  comtesse,  voyant 
la  mêlée,  se  leva  et  ordonna  aux  sergents,  gardes  de 
la  table,  de  franchir  le  fossé  pour  s'emparer  des 
perturbateurs  et  les  mettre  en  prison.  A  la  cloche,  la 
comtesse  «prit  par  la  main  »  Sone,  le  vainqueur,  et 
le  mena  dans  sa  tente,  où  il  devait  se  désarmer.  Les 
écuyers  apportèrent  ce  qui  était  nécessaire  :  robes, 
fermaux  et  de  l'eau  chaude  ;  ils  le  lavèrent,  l'essuyèrent, 
le  peignèrent.  A  table.  Sone  fut  placé  le  premier,  à 
côté  d'Ide.  Mais  la  comtesse  fut  fort  étonnée  de  voir 
qu'ils  ne  se  parlaient  pas. 

10807        S'  dist  :  «  Or  doit  cascuns  amer 
Qui  revenus  est  de  jouster... 
Amis,  et  je  vous  aidera)' 
A  adrechier  ce  que  je  sav.  » 

Toutefois  elle  n'osa  pas  insister.  Les  nappes  ôtées, 
elle  prit  Sone  par  la  main  droite,  Ide  de  l'autre,  et 
leur  dit  : 

io3c)i        «  I  convient  nous  trois  commenchier 
Le  chanter  pour  fieste  essauchier.  » 

Et  elle  commença  aussitôt  une  chanson  de  carole: 

Main  se  leva  bielle  Ae'lis1... 

Le  comte  de  Brabant,  oncle  de  Sone,  était  un  des 

1.  Sur  cette  chanson  à  refrain,  voir  G.  Paris,  dans  les  U-- 
langes  Wahlund,  p.  6 


SOSE    DE    NA.MSAJ  20,5 

princes  qui  assistaient  à  cette  fête.  La  comtesse  de 
Champagne  l'avertit,  «  en  carolant»,  des  maladresses 
que  son  neveu  commettait  en  amour,  et  du  cas  de 
la  belle  Ide.  Le  vieux  comte  —  il  avait  plus  de  quatre- 
ingts  ans  (v.  12098)  —  entreprit  alors,  à  son  tour, 
d'  «  arraisonner  »  la  jeune  fille  : 

10573       Et  dist  :  «  De  vous  me  plainderoie 
Se  vilonnie  ne  cremoie...  » 

—  Sire,  quel  tort  trouvés  sur  mi  ? 
Si  le  vous  plaisoit  a  moustrer 
Je  sui  preste  de  l'amender...  », 

—  J'ai  a  neveu  .1.  chevalier 
De  cui  tout  partout  och  traitier 
Que  il  vous  a  tous  jours  amé... 
N'onques  n'oïstes  sa  proiiere, 
Et  il  est  lions  de  tel  manière 
Que  tant  courouchier  vous  doutoit 
Que  tout  le  resgne  en  eslongoit. 
Ensi  pierdu  l'avons  piecha... 
Si  a  en  maint  péril  esté... 
Et  qui  conforter  le  poroit 
Tel  chevalier  conquis  aroit 
Con  je  sui,  se  je  li  plaisoie 
Et  tout  le  pooir  que  j'aroie.  » 

—  «  Sire,  dittes,  et  je  ferai...  » 

11  prit  ensuite  Sone  à  part,  qui  ne  souffla  mot.  — 
Le  lendemain,  Ide  fit  préparer  cinq  lances,  garnies 
chacune  d'une  «  manche  »,  et  se  plaça  dans  la  loge  à 
côté  du  comte  de  Brabant.  Lorsque  Sone  vint  aux 
loges  «  pour  prendre  lances  »,  elle  lui  en  tendit  une, 
<>rnée  d'une  manche  blanche,  en  chantant  cette  chan- 
sonnette : 

10920       Je  doins  mon  cuer  a  mon  ami 

Et  la  blanque  lanche  au  jouster. 


2g6  LA    SOCIÉTÉ    FRANC  VISE    Al     XIIIe    SIECLE 

A  moût  grant  tort  li  escortai. 
Je  doins  mon  cuer  a  mon  ami... 

Elle  les  lui  donna  toutes  les  cinq.  A  la  cinquième, 
elle  confia  enfin  à  son  voisin,  l'oncle  de  Sone,  la  raison 
qui  Pavait  persuadée  de  se  conduire  si  durement  en- 
vers un  amant  si  fidèle  :  «  Je  suis  filleule  de  sa  mère, 
et,  en  tel   cas.   mariage  est  défendu.  »  Alors  le  bon  I 
comte  de  Brabant  se  décida  à  travailler,  dorénavant,  I 
pour  son  propre  compte.  Il  aimait  Ide  de  son    côté,.i 
malgré  son  âge  ;  il  le  lui  dit  ;  il  demanda  sa  main  à  i 
son  frère,  qui  consentit  joyeusement,    «  s'Ide  le  vu  et  I 
et  no  ami  »  (v.  1 1  U>o)-  Mais  elle  ne  voulut  pas  :  «  Mes  | 
cuers  n'est  pas  si  tôt  cangïés  »    (v.    n/jni),    répon-j 
dit-elle.  Ainsi  tout  le  monde  s'en  alla  désolé,  le  comte 
en  Brabant,  Ide  à  Doncheri,  et  Sone,  suivi   des  che- 
vaux qu'il  avait  gagnés —  un  vrai  troupeau,   il  avait 
l'air  d'un   marchand   qui  revient   de  la  foire,   —  à 
TNansai. 

Cependant  la  comtesse  de  Champagne  se  préoccu 
pait  toujours  de  rendre  Sone  à  la  société  dont  il  était 
l'ornement  et  qu'il  s'obstinait  à  fuir.  Par  l'entremise 
de  Roumenaus,  elle  associa  à  cette  pensée  le  roi  et  la 
reine  de  France  qui  annoncèrent  un  grand  tournoi 
de  deux  jours  à  Montargis  ;  le  troisième  jour  il  y 
aurait  table  ronde  et  cour  plenière.  Comment  Sone, 
quelle  que  fût  sa  mélancolie,  aurait-il  pu  n'y  pas 
venir? 

Il  s'y  rendit,  en  effet.  —  De  dansai,  avant  de  se! 
mettre  en  route,  il  envoya  à  Odée  de  Norvège,  dont 


SOXE    DE    KANSAI  2Qy 

le  père  venait  de  mourir,  un  message  par  un  pèlerin 
qui  revenait  de  Saint- Jacques  de  Compostelle.  En  che- 
min, à  Bar,  il  rencontra  Luciane  de  Vaudémont  et  sa 
famille.  Certes,  il  n'aurait  tenu  qu'à  lui  d'avoir  sur  le 
champ  le  royaume  de  Norvège  ou  l'expectative  de 
Vaudémont,  en  épousant  l'une  ou  l'autre  héritière. 
Mais  il  était,  plus  que  jamais,  «  fourmené  d'amour  ». 
C'est  à  Senlis  que  les  deux  frères  de  Nansai  se  pré- 
sentèrent au  roi  et  à  la  reine.  Le  roi  embrassa  Sone. 
La  reine,  princesse  de  Hongrie,  qui  était  un  peu  pa- 
rente des  Nansai,  et  que  persécutait  une  cabale  de 
cour,  lui  exprima  très  courtoisement  le  plaisir  qu'elle 
avait  à  voir  enfin  un  si  vaillant  chevalier.  Mais  lui, 
qui  n'aimait  pas  à  se  vanter,  fut  embarrassé,  changea 
de  couleur,  regarda  en  l'air  ;  c<  car  il  ne  savait  parler 
d'armes:  il  laissait  cela  auxhérauts  ».  La  reine,  ébau- 
bie  de  ce  silence,  le  considéra  un  peu,  «  tourna 
l'épaule  »  et  ne  dit  plus  rien.  D'autre  part,  les  cheva- 
liers de  la  cour  de  France,  qui  n'aimaient  pas  la  reine, 
marquèrent,  par  une  froideur  glaciale,  qu'ils  avaient 
ressenti  l'amabilité  dont  elle  avait  honoré  d'abord  cet 
étranger.  Sone  et  Henri  furent  très  vivement  choqués 
de  cette  attitude,  et  que  personne  ne  leur  fil  semblant 
d'amour:  «  Allons-nous  en,  dit  Henri;  ces  gens-là 
sont  trop  orgueilleux.  »  Ils  s'esquivèrent  au  plus  vite 
Lorsque  la  reine  l'apprit,  elle  se  mit  fort  en  colère. 
jusqu'à  frapper  d'un  bâton  le  grand  sénéchal  cie 
France. 

Pendant  ce  temps-là,  Odée,  avertie  par  le  pèlerin 
qu'il  y  aurait  un  tournoi  à  Montargis  où  paraîtrait  son 


298  I.A    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE     U     Mil'    SIÈCLE 

ami,  fit  un  «lai»  noté,  qu'elle  apprità  Papegai,  une 
pucelle,  très  habile  joueuse  de  harpe.  Puis  elle  fit 
appeler  une  comtesse  dont  le  fief  était  chargé  de 
l'obligation  d5  «  aller  en  messages  •  .  El  elle  les  expé- 
dia, toutes  deux.  Papegai  et  la  comtesse,  à  la  cour  de 
Montargis. 

Or,  près  de  la  forêt  de  Montargis  il  y  avait  une 
grande-  maison  fortifiée,  assise  sur  une  motte,  mais 
en  ruines,  dite  «  Souverain  Mesnil  ».  Elle  était  habi- 
tée par  une  pauvre  famille  de  gentilshommes,  qu'un 
bailli  très  puissant  auprès  du  roi  avait  «déshéritée» 
par  ses  mensonges.  C'est  là  que  Sone  alla  s'établir, 
en  secret,  à  la  veille  du  tournoi.  L'hôte  lui  raconta 
son  histoire.  Il  s'appelait  Godefroi.  Il  avait  été'  sei- 
gneur d'une  centaine  d'homme  lige-  :  sa  femme  I 
Emmeline  «'tait  une  de-  tille-  du  comte  de  Flandre  ; 
jadis,  il  menait  partout  trente  chevaliers  à  ses  fiai-. 
Mai-  il  avait  emprunté  aux  usuriers,  et  l'un  d'eux 
avait  falsifié  le  chiffre  de  sa  créance.  De  là  procès,  in- 
tervention du  bailli,  la  disgrâce  et  la  misère. —  Il  se 
trouva  que.  par  sa  femme,  ce  pauvre  homme  était  j 
allié  à  la  maison  de  Nansai.  Sone  -'empressa  dune 
d'aller  présenter  ses  hommages  à  cette  dame,  qui  «'tait 
paralvsée.    Elle  se    souleva  un  peu.    à  -a  venue: 


i3io7        Et  dist  :  «  Biaus  nié?,  bien  \inçrniés  vous. 
Se  je  ne  me  lief  contre  vous 
Je  vous  pri  qu'il  ne  vous  poist  mie, 
Car  grans  ensoingnes  me  mestrie...  » 


v 


Il  s'assit  à  coté  d'elle.  Elle  -écria:  «Ali!    je  suis! 


SO>E    DE    NANSAI  20,0 

sûre  que  vous  serez  le  lion  que  je  vois  dans  mes 
visions,  qui  doit  nous  tirer  de  peine.  »  Il  fut  accueilli 
par  elle,  et  par  sa  fille  Nicole,  qui  était  une  merveille 
de  beauté,  comme  un  sauveur. 

Le  malin  du  tournoi,  Sone  entendit  la  messe, 
s'arma,  mangea  une  soupe  au  vin,  fit  lacer  son 
heaume  de  fabrique  norvégienne,  et  s'élança  dans  la 
mêlée. 

Il  y  avait  beaucoup  de  monde  clans  les  loges  :  clans 
la  plus  haute,  la  reine,  et  Roumenaus  à  ses  côtés,  qui 
lui  désignait  les  barons  d'après  leurs  écus  ;  la  com- 
tesse de  Champagne  était  là,  ainsi  que  la  duchesse  de 
Bourgogne,  Madame  de  Bar,  etc. 

Sone  s'était  fait  indiquer,  par  son  hôte,  un  petit 
bois  où  il  allait,  après  chaque  passe  d'armes,  chan- 
ger de  harnachement,  sans  que  personne  s'en  aperçut. 
Il  parut  d'abord  avec  une  cotte  à  armer  blanche,  et 
chacun  pensa  que  le  chevalier  blanc  était  le  meilleur 
de  tous.  Puis  il  s'éclipsa,  et  reparut  tout  en  rouge, 
et  chacun  pensa  que  le  chevalier  rouge  l'emportait 
décidément.  Puis  en  vert,  et  le  chevalier  vert  fit  ou- 
blier les  deux  autres. 

Après  quoi,  il  rentra  au  château  délabré.  Nicole  l'y 
attendait,  devant  la  salle.  Elle  le  prit  par  la  main, 
tout  armé,  et  lui  fit  monter  les  degrés.  Ses  écuvers 
le  désarmèrent  et  lui  apportèrent  ses  robes,  cote, 
surcot  et  manteau  d'écarlate.  «  Prenez  garde  de 
prendre  froid  »,  lui  dit  sa  vieille  cousine.  Et  Nicole 
lui  lava  le  visage  à  l'eau  tiède,  pour  ôter  «  la  pein- 
ture du  fer.  »  —  Pendant  ce  temps-là,  la  cour  de 


JOO  LA     SOCIETE    FRANÇAISE    AL     XIII      SIECLE 

France  discutait  lequel  avait  le  mieux  tait,    le  blanc, 
le  rouge  ou  le  vert  '. 

Le  soir,  il  y  eut  un  petit  scandale  à  la  cour.  Rou- 
menaus  s'étant  moqué  de  quelques  chevaliers,  enne- 
mis particuliers  de  la  reine,  fort  «  enflés  r  de  ce  que 
le  roi  les  avait  autorisés  à  porter,  dans  ce  tournoi, 
ses  armes  parties  avec  les  leurs,  et  qui  faisaient  les 
vantards,  ils  voulurent  l'assommer.  La  reine  dut  le 
protéger  :  a  Ce  n'est  pas.  dit-elle,  une  raison,  parce 
que  je  suis  de  Hongrie,  pour  que  les  gens  d'ici  se 
permettent  de  maltraiter  tous  ceux  que  j'aime:  on  a 
déjà  éloigné-  Sone  de  chez  moi 

i3Ô2G       A  olis  haës  ce  que  vucil  amer.  . 

Vengiés  vous  demain  au  tournoi, 
Et  si  monstres  la  vo  bu  foi  * 
Et  non  a  mi  deshounourer.  » 

Roumenaus.  qui  connaissait  la  retraite  du  héros, 
-"empressa  naturellement  de  lui  raconter  l'aventure. 
«  Ce  serait  grande  joie  à  regarder,  lui  dit-il.  si  vous 
mettiez  demain  à  la  raison  ceux  qui  persécutent  la 
reine.  »  —  Sone  sourit. 

10701        Di>t  Sones  :   c<  Rommenal.  pourquoj  ? 
La  venganche  qu'afiert  a  moi  ? 
Avuec  die.  se  je  bien  voloie, 
Forche  ne  pooir  n'en  aroie. 

*  votre  Herté. 

1.  Le  thème  du  chevalier  anonyme  qui  parait  successivement    I 
au    tournoi  sous  trois  armures  différentes  est  un   lieu  commun 
de   la  littérature  romanesque   en   français,   depuis  Cligès.  Voir 
G.  l'aris,  dan-  le  Journal  des  Savants,  190a,  p.  4io,  note. 


SO>E    DE    NAWSAT  OOI 

Uns  clievaliers  sui  d'un  esca 

Viers  yalz  *  n'ai  pooir  ne  viertu...  » 

Le  lendemain,  il  revêtit  une  cote  à  armer  d'azur, 
avec  un  aigle  d'or.  Il  mit  par  terre  tous  les  vantards 
et  disparut.  La  reine  en  eut  tant  de  joie  qu'elle  ne  sut 
pas  s'empêcher  de  triompher. 

i386i        Ains  dist  :  «  Sire  rois,  vostre  ami 
Qui  a  vous  ont  d'armes  parti 
Aront  ja  le  tournoi  outré 
Se  tant  n'en  i  eùst  viersé... 
Ne  sont  pas  si  plain  de  desroi, 
Ce  me  sanle,  c'ui  main  estoient  **, 
Quant  vilenie  me  disoient. 
Et  vous  ont  petit  hounouré 
Quant  les  armes  de  royalté 
Font  as  pies  des  chevaus  fouler...  » 

Mais  le  «  grand  bailli  »  était  là,  le  «  grand  leres*** 
bailli  souverain  »  qui  était  le  maître  du  roi,  celui 
qui  avait  ruiné  le  bon  chevalier  Godefroi.  Il  ne  crai- 
gnit pas  de  reprendre  grossièrement  la  bonne  reine 
en  ces  termes  : 

i4o8i        «  Dame,  vo  parent  de  Hongrie 

Savent  mieus  jouster  au  mouton, 

Quant  il  en  ont  cuit  le  crépon  ****. 

Quant  cascuns  a  bien  encargié  j 

Et  demi  grant  mouton  mangié 

Et  bu  .un.  pos  de  goudale  4-j- 

Quant  elle  est  [moût]  lors  et  estale  j -j~j-, 

*contre  eux.  —  **  si  pleins  d'élan,  ce  me  semble,  que  ce  matin. 
***  voleur.  —  ****  fait  cuire  l'échiné.  — ■  7  s'est  bien  lesté.  — 
f-j-  sorte  de  bière'.  —  -j-jf  Ce  mot  n'est  pas  dans  Godefroy. 
L'éditeur  pense  à  «  cstable  »,  qui  ne  parait  pas  acceptable.  Cf. 
1  anglais  stale  ;  il  s'agit  d'une  bière  de  conserve,  «  reposée  ». 


3o2  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI      \mr     STÉCLE 

Et  s'il  s'en  est  bien  enivrés 

Dont  a  ses  anemis  outrés. 

La  apresistes  a  crier 

Et  les  nreuddmmes  a  blasmer.  » 

- —  Dist  la  rovne  :  «  Vous  mentes 

Fau~  traîtres,  mauvais  prouvés, 

Losengiers*  plains  de  trecherie...  » 

G'esl  ainsi  que  L'auteur  du  roman  se  figurait  les 
conversations  dans  le  grand  monde. 

Le  troisième  jour,  table  ronde,  en  tout  semblable 
aux  précédentes.  Roumenaus  prévint  Sone  que  les 
chevaliers  du  roi,  vaincus  la  veille,  avaient  déjà  pendu. 
«  tout  en  un  renc  »,  leurs  écus  aux  pieux  des  lices. 
Sone,  armé,  ce  jour-là.  d'un  écu  losange,  blanc  et 
noir,  avec  des  «  couvertures  »  pareilles,  provoqua 
successivement  cinq  des  vantards  et,  de  nouveau, 
leur  «  apprit  à  tomber».  Mais  le  sixième  était  un  or- 
gueilleux, qui  se  répandit  en  menaces,  dès  que  son 
écu  fut  touché.  Sone,  voyant  sa  fureur,  crut  prudent 
de  prendre  son  épéc.  car  il  prévit  un  combat  pour  de 
bon.  Non  sans  raison.  Ce  ne  fut  pas  d'une  lance  à 
1er  émoussé  que  se  servit  son  adversaire.  Sone  lut 
blessé'  légèrement  au  premier  choc,  et  l'adversaira 
désarçonné  appela  ses  amis  à  l'aide.  Ils  se  jetèrenl 
sur  le  vainqueur l'épée  haute.  Mais  les  hérauts  s'écriè- 
rent que  le  ban  était  faussé,  les  sergents  d'armes 
intervinrent  et  les  félons  furent  jetés  dans  une 
geôle. 

Le  roi  et  la  reine  auraient  bien   voulu  que   Sonj 


SONE    DE    NANSAI  3o3 

au  lieu  de  s'esquiver,  comme  il  faisait  après  chacun 
de  ses  exploits,  vint  se  montrer  et  jouir  de  ses  succès 
à  leur  cour.  Il  le  lui  firent  savoir.  Mais  le  héros  ré- 
pondit qu'il  n'irait  pas  aussi  longtemps  que  sa  cou- 
sine, la  dame  de  Souverain-Mesnil,  resterait  déshéritée, 
sans  obtenir  jugement.  Jour  fut  donc  pris  pour  le 
jugement,  au  grand  émoi  de  Clabaud,  le  mauvais 
bailli  du  roi,  qui,  se  voyant  menacé,  s'enfuit.  L'au- 
teur trouve  encore  le  loisir  de  s'attarder  à  décrire  ici 
les  repas  auxquels  Sone  participa  en  ce  temps-là  : 

i  4839        Mainte  coupe  i  ot  aportée 

Qui  de  pieu  ment  estoit  rasée 
Blanc  vin,  et  viermeil  et  claré, 
Vies  et  nouvel  et  cler  rosé, 
Et  espices  a  leur  voloir. 

Cependant  il  ne  laisse  pas  de  déclarer  qu'il  se  hâte  ; 
à  l'entendre,  il  ne  demande  qu'à  terminer  son  ou- 
vrage : 

1 479,4        Mais  li  grans  hasters  ne  me  laisse. 
Je  vueil  ma  matere  furnir 
Dont  moût  [or]  ai  cure  a  issir... 

Mais  il  n'en  finit  pas  pourtant.  —  Des  chevaliers 
anglais  arrivèrent  pour  prendre  part  à  la  table.  Nou- 
veaux succès  du  héros  qui  avait  adopté  ce  jour-là  les 
armes  de  sa  famille,  très  connues  en  Allemagne  : 
écu  d'or  nu  lion  rampant.  Le  soir,  Sone  dut  s'aliter, 
à  cause  de  sa  blessure.  Les  dames  allèrent  le  voir; 
la  comtesse  de  Champagne,  ayant  considéré  la  plaie, 
reconnut  qu'elle  était  assez  grave  pour  justifier  la 
retraite  obstinée  de  Sone. 


004  LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AL     XIII      SIECLE 

i5o83        Si  dist  :  «  Sire,  la  gent  disoit 
Que  mancolie  vous  cachoit  ; 
Mais  cl  i  a  que  mancolie*...  » 

Elle  profita  de  l'occasion  pour  lui  oflrir  sa  main, 
puisque  l'>u(  était  désormais  rompu  avec  Ide  tle  Don- 
cheri  :  mais  à  colle  proposition  il  répondit,  comme 
c'était  son  habitude  en  pareil  cas,  par  des  paroles  très 
vagues. 

Ali  reste,  la  disparition  de  Clabaud  avait  éclairé 
le  roi,  qui  fit  rendre  incontinent  son  héritage  à  Go- 
defroi.  Et  cela  fit  très  bon  efl'et. 

A  qui  le  prix  du  tournoi  serait-il  délivré  ?  C'est  la 
comtesse  de  Champagne  qui  décida  tout  le  monde  à 
désigner  Sone  de  Nansai,  en  produisant  les  coffres  de 
celui-ci,  où  Ton  trouva  toutes  les  couvertures  du  che- 
valier blanc,  du  chevalier  vert,  du  chevalier  vermeil, 
du  chevalier  à  l'écu  Losange,  bref  de  tous  les  cham- 
pions entre  lesquels  on  aurait  pu  balancer. 

Au  fêtes  qui  suivirent,  le  comte  Thierri  d'Aussai 
(d'Alsace),  qui  était  parent  des  Nansai,  -'éprit  d'amour 
pour  Nicole  '  : 

i53-'((j        «  Ghiertes,  puchielle,  je  dis  voir... 
Se  vous  a  mari  me  volés 
Faite  en  sera  vo  volenlés.  » 

*  Mais  il  va.  en  ciret,  autre  chose  que  mélancolie. 

i.  11  avait  mangé  un  jour  «  à  son  écuelle  »,  c'est-à-dire  à  côté 
d'elle.  11  est  dit  à  ce  propos  que  1  Y-li  [uette  ne  s'opposait  pas  à 
ce  que  l'on  fût  placé  à  table  à  côté  de  sa  propre  femme  : 

i5û2(j        Cascuns  mangoit  delés  s'amie 
U  delés  sa  femme  espousée. 


SONE    DE    NANSAI  3o5 

—  «  Sire,  ma  volentés  sera 

U  mes  pères  s'acordera. 

U  soit  a  gas,  u  soit  vrelés, 

Mes  sens  n'est  pas  si  haus  levés 

Que  je  de  mon  sens  ouvrer  vueille...  » 

Sone,  consulté,  consentit,  mais  à  condition 
que  la  sœur  de  Thierri,  Felisse,  épouserait  son 
frère  Henri,  le  nain  de  Xansai.  Et  Felisse,  quoique 
médiocrement  flattée,  acquiesça,  de  son  côté,  parce 
que  le  roi  s'intéressait  au  projet  : 

1 5 4 3 5        «  Je  ferai  ce  que  vous  vorrés... 
Oncjues  plus  a  mi  ne  parlés.  » 

Pendant  les  noces  de  Thierri  et  de  Nicole,  de  Henri 
et  de  Felisse,  les  messagères  de  Norvège  débarquèrent 
à  Montargis.  La  menestrelle  Papegai  et  la  vieille 
comtesse  furent  invitées  à  souper.  La  comtesse  fit 
sensation,  car  elle  était  fort  laide,  bossue1,  avec  des 
yeux  de  cheval,  et  d'une  taille  si  gigantesque  qu'elle 
aurait  pu  emporter  un  chevalier  sous  son  bras.  On 
s'intéressa  aussi  beaucoup  à  un  Breton  de  leur  suite, 
qui  faisait  de  merveilleux  tours,  qui  cassa  le  bras  de 
Mirant,  un  des  «  champions  royaux  »,  et  dont  Sone 
seul  vient  à  bout.  Enfin  Papegai  offrit  au  roi  un 
gerfaut,  présent  d'Odée,  et,  suivant  ses  instructions, 
soumit  la  cause  de  sa  maîtresse  au  jugement  de  la 
cour  de  France.  Elle  prit  sa  harpe  et  chanta  le  lai 

I.  V.  i56oa  «...  une  boche  avoit  — -  Derrière  et  une  autre 
devant  ».  Elle  avait  donc  deux  bosses,  une  devant,  l'autre  der- 
rière. G.  Grober,  /.  c.  :  «  mit  doppeltem  Munde  ». 


3o6  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al     XIIIe    SIECLE 

qu'Odée  lui  avait  appris  ;  puis,  elle  posa  la  question  : 
l'amour  qu'Odée  avait  pour  Sone,  et  qui  la  ferait 
mourir,  si  elle  était  plus  longtemps  dédaignée,  ne  lui 
donnait-il  pas  des  droits  ?  Le  lai  ouï,  le  roi  et  ses 
barons  décidèrent,  à  l'unanimité .  que  la  princesse  de 
Norvège  devait  «  avoir  son  ami  ».  A  la  requête  de  la 
comtesse.  Sone  promit  de  se  conformer  au  jugement 
de  la  cour.  —  Madame  de  Champagne  fut  désolée, 
mais  elle  sut  dissimuler  sa  douleur  :  «  Carolonsj 
dit-elle  au  roi.  et  faisons  joie  à  ces  noces.  »  Elle  était 
veuve,  jeune  et  libre  :  elle  aurait  pu  se  remarier  ;  mais 
Sone  était  perdu  pour  elle  :  elle  ne  se  remaria  jamais. 

Le  départ  pour  la   Norvège  fut,    par  conséquent,  I 
décidé.    Au   dernier  moment,    Sone  eut  encore  roc-'l 
casion    de   rendre  un  service   à    sa  famille.   Thierri 
d'Alsace  mourut,  et  Sone  obtint  de  l'Empereur  qu'il: 
inféodât  les  domaines  du  défunt  au  nain  de  Nansai, 
son  beau-frère.  Désormais  Henri  de  Nansai  fut  appelé 
comte  d'Alsace.  C'est  depuis  lors  que  le  château  de[ 
Nansai  a  disparu.  Toutes  les  pierres  en  furent  char-J 
royées  pour  bâtir  les  fortifications  d'une  ville  nouvelle! 
que   l'on    appelle  encore   Nansai,    ville    bien  connue! 
par  ses  excellents   vins  d'Alsace,    que  l'on  exporte  l 
l'étranger  (v.  i6563  et  suiv.). 


La  réception  de  Sone  en  Norvège  lut  extrêmemêtl 

brillante  :  trois  cents  bateaux  de  toutes  sortes,  chargé 
de  musiciens,  allèrent  à  sa  rencontre.  Le  trime  étar 


SOXE    DE    NANSAI  OOJ 

vacant,  il  épousa  Odée  et  fut  couronné  roi.  Le  jour  de 
la  cérémonie,  tout  le  monde  était  en  blanc,  samits 
blancs  et  blanches  touailles,  ainsi  qu'il  était  conve- 
nable. —  Le  nouveau  roi  et  sa  femme,  couronnés, 
parcoururent  le  royaume.  Partout,  ils  faisaient  «  recor- 
der les  escris  » ,  et  on  leur  offrait  des  présents  ;  mais 
Sone  était  trop  bien  né  pour  en  accepter.  Il  en  faisait, 
il  n'en  acceptait  pas. 

17508        Et  une  raison  leur  disoit  : 

«  Signour,  le  vostre  en  pais  tenés... 
L'oumage  vueil  de  vous  avoir 
Et  si  laissiés  coi  vostre  avoir... 
Ja  povre  pour  mi  ne  serés.  » 

Cette  conduite  inusitée  le  rendit  très  populaire. 

Le  roman  aurait  pu  finir  là.  Mais  non.  Il  rebondit 
tout  à  coup  pour  fournir  une  carrière  nouvelle.  — 
L  n  beau  jour  on  vit  arriver  en  Norvège  des  Tem- 
pliers irlandais,  qui  amenaient  un  enfant.  Un  de  ces 
Templiers  était  le  maître  qui,  jadis,  avait  sauvé  la  vie 
de  Sone.  «  Sire,  dit-il  au  bon  roi,  la  reine  d'Irlande 
est  accouchée,  chez  nous,  d'un  enfant  qui  vous  ap- 
partient ;  le  voici,  car  elle  allait  le  tuer,  dans  le 
désespoir  où  elle  est  de  vous  savoir  marié.  »  «  Allez 
le  porter  à  ma  femme  »,  dit  Sone  ;  et  l'incident  en 
resta  là.  Quelque  temps  après,  Odée  accoucha  de 
deux  jumeaux,  et  le  roi  Sone  se  trouva  à  la  tête  de 
trois  garçons.  Il  en  eût  plus  tard  un  quatrième. 

L  ne  autre  fois,  ce  fut  un  messager  du  pape  qui 
vint  prier  le  roi  de  Norvège  de  s'armer  contre  les 
ennemis  du  Saint-Siège,  de  «  porter  l'épée  de  saint 


3o8  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    Al      XIIIe    SIÈCLE 

Pierre  »   et  d'accepter   la  couronne   impériale.  Sone 
résolut  d'accepter,  mais  il  emmènerait  sa  famille... 

Ici  manque,  dans  le  manuscrit,  un  cahier,  dont  on 
évalue  le  contenu  à  2  '(oo  vers. 

Lorsque  le  récit  reprend.  Sone  esl  devenu  empe- 
reur. Il  fait  la  guerre  aux  Sarrasins  de  l'Italie  du 
Sud.  Les  aventures  qui  lui  arrivèrent  sont  racontées 
très  longuement,  mais  elles  sont  singulièrement 
insipides. 

Des  quatre  fils  de  Sone.  trois  furent  rois  :  de  Nor- 
vège, de  Sicile  et  de  Jérusalem  :  et  le  quatrième,  qui 
avait  marqué  de  bonne  heure  des  dispositions  à. prê- 
cher, devint  pape.  Lorsqu'il  se  sentit  vers  sa  lin. 
Sone  fit  venir  auprès  de  lui  les  trois  rois,  ses  fils,  et 
les  couronna.  Et  à  leur  tour,  ils  couronnèrent  l'impé- 
ratrice, leur  mère.  Odée  était  fière  de  les  voir,  tous 
heureux,  puissants  et  prospères: 

20907        Mais  une  mierveille  dirai... 

Qu'elle  aime  mies.  l'Emperëour, 
Son  espousé  et  son  signour. 
Qu'elle  ne  ferait  .xx.  enfans... 
Chelle  amour  qu'elle  commencha 
En  son  cuer  li  enrachina, 
Se  li  est  crute  et  raverdie 
Tous  jours  en  son  cuer  engrossie. 
Plus  l'aimme  qu'elle  ne  soloit  : 
Car  c'est  l'amours  qui  ne  recroit. 

L'empereur  vit  qu'il   allait  mourir.  Alors  il  com- 
muniqua à  ses  fils,  assemblr-  autour  de  lui,  les  fruits  j 
de  son  expérience  ;  il  leur  iil  son  testament  politique: 


SONE    DE    N  VXS.VI  3oQ 

Aimez  vos  bavons,  méfiez-vous  des  piètres,  des  moines 
et  des  marnais  baillis. 

2097.5        «  '\  ous  deves  premiers  Dieu  amer 
Les  commans  de  la  foy  garder. 
N'amés  nul  félon  losengier  : 
Sentir  vous  leroit  son  mestier. 
Ames  vo  franc  homme  prouvé 
En  cui  vous  savés  loyalté. 
Se  vous  voz  savés  entechié   * 
Confessiés  vous  de  vo  péchié. 
Dont  voist  li  priestres  au  moustier 
Et  avuec  vous  voz  chevalier, 
C'au  beçoing  vous  conseilleront, 
Lors  cors  pour  le  vostre  metront.  • 
Prinches  qui  a  a  gouvrener 
Ne  doit  priestre  a  conseil  mener. 
Faites  loyalment  justichier 
Ne  se  n  en  prendés  nul  leuvuier**. 
Se  vous  mauvais  baillieu  avés 
Et  vous  souspendre  le  poës 
Ne  le  garisse  raënchons  ***... 
Ne  as  gens  de  religion 
Vantés,  se  pour  vos  pechiés  non  ****. 
Vos  yretages  deffendés 
Et  sagement  vous  démenés... 
Larghes  soiiés  a  voz  barons 
Et  si  lor  donnez  les  biaus  dons  ..  » 

Quant  à  l'Empire,  l'Empereur  Sone  le  laissa  au 
Ici  nier  des  trois  fils  de  son  frère  Henri  d'Alsace. 

Sone  et  Odée  moururent  le  même  jour,  et  on  les 
snterra  devant  l'autel  de  saint  Pierre,  à  Rome,  dans 


atteint  (de  péché).  — -  **  loyer.  —  *** qu'il  ne  lui  soit  pas 
permis  de  se  sauver  en  payant  une  rançon.  —  ****N' hantez 
pas  gens  de  religion  (les  moines),  sinon  pour  vos  péchés. 


3lO  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI      Mil"    SIÈCLE 

un  grand  cercueil  de  cuivre,  richement  orné  d'     ys- 
toires  ». 

2i3i8       De  Sone  ai  fine  et  d'Odée. 
Moût  orent  bonne  destinée. 
Et  Jesu  Cris  mont  les  ama, 
Si  que  lor  fruis  fructefia. 


APPENDICE 

TRAVAUX 

si  r  l'histoire  de  la  société  française  al  moyen  age 
d'après  les  sources  littéraires 


G.  Albrecht.  Vorberei- 
tung  auf  den  ïod,  Toten- 
gebràuche  und  Totenbe- 
stattung  in  der  altlïanzô- 
sischen  Dichlung.  Halle 
a.  S.,  1892,  in-S,  99  p. 
E.  Altner.  Ueber  die 
Chasiïeinents  in  den  alt- 
franzosiscben  Chansons 
de  geste.  Leipzig,  i885, 
in-8,  86  p. 

V.  Bach.  Die  Angriffs- 
waflen  in  den  altfranzo- 
sischen  Artus  und  Aben- 
teuer-romanen .  Marburg, 
1887,  in-8,  56  p.  Dans 
les  «  Ausgaben  und  Ab- 
handlungen  »  de  E.  Sten- 
gel,  n°  lxx,  58  p. 
.  G.  Baist.  Der  gericht- 
licbe  Zweikampf,  nacb 
seinem  Ursprung  und  in 
Rolandslied,  dans  Roma- 
nische  Forschungen,  \ 
(1890),  p.  436-48. 


Er.  Bakgert.  Die  Tiere 
im  altl'ranzôsischen  Epos. 
Marburg,  1884,  in-8, 
122  p.  Dans  les  «  A.  u. 
A.    »,    n"    xxxiv  (i885), 

244  p. 

A.  Bartelt.  Die  x\us- 
chreitungen  des  geistli- 
cben  Standes  in  der 
cbristlichlateinischenLit- 
teratur  bis  zum  xn  Jahr- 
hundert  und  in  den  alt- 
franzôsiscben  Eableaus. 
I  ïbeil.  GreifWald  , 
1884,  in-8,  3o  p. 
Inachevé. 

.  K.  Bartsch.  Die  For- 
men  des  geselligen  Le- 
bens  im  Mittelalter.  Pu- 
blié en  1862,  réimprimé 
dans  Gesammelte  Vor- 
tràge  und  Aufsàtze.  Frei- 
burg  u.  Tubingen,  i883, 
in-8,  p.  221-49. 

.   I.  Berker.  Vergleicbuno- 


012 


LA    SOCIETE     FRANÇAISE     AU     XIII      SIECLE 


der  homerischen  und  alt- 
franzôsischen  Sitten.  — 
Homerische  Ansichten 
und  Ausdrnckweisen  mit 
altfranzôsischen  zusam- 
mengestellt.  Dans  les  Mo- 
nalsberichte  der  Berliner 
Académie,  1866  et  18G7. 
9.  E.  Berger.  ThomaeCan- 
tipratensis  «  Bonum  uni- 
versale  de  apibus  »  quid 
illustrandis  saeculi  xin"n 
moribus  conférât.  Paris, 
[895, in-8, 72  p. 

9a.  L.  Beszard.  Les  larmes 
dans  l'épopée,  particuliè- 
rement dans  l'épopée  fran- 
çaise jusqu'à  la  fin  du 
xne  siècle,  dans  Zeiischrift 
fur  romanische  Philologie, 
XXVII  (iqoo).  p.  385- 
ii3. 

10.  G.  Bilfinger.  Diemittel- 
alterlichen  Horen  und 
die  modernen  Stunden. 
Ein  Beitrag  zur  Kul- 
tureeschichte.  Stuttgart, 
1892,  in-8. 

P.  28-09.  PopulâreTages- 
einteilung  im  A.usgartg  des 
Miltelalters.  Frankreich. 

ir.  \\  .  Blankerbcrg.  Der 
\  ilain  in  der  Schilderung 
der  altfranzôsischen  Fa- 
bliaux. Greifswald,  190:2. 
in-8,  75  p. 

12.  E.  Bormann.  Die  Jagd  in 
den  altfranzôsischen  Ar- 
I  us-und  Abenteuer-roma- 
nen.  Marburg,  1887.  in-8, 


Go  p.  Dans  «  A.  u.  A.  », 

11"  LXVIII,    I  18  p. 

id.  \\  .  Borsdorf.  Die  Burg 
1111  «  Claris  und  Laris  » 
und  im  «  Escanor  ».  Ber- 
lin. 1890,  in-8,  107  p. — 
Cf.  Romania,  XIX  (1890), 
p.  374- 

i4-  L.  Bourgaix.  La  société 
[française  du  xne  siècle] 
d'après  les  sermons,  dans 
La  Chaire  française  au 
XIIe  siècle  (Paris,  1879, 
in-8).  p.  271-369. 

iô.  F.  Bourquelot.  Le  Sui- 
cide  au  moyen  âge,  dans  « 
la  Bibliothèque  de  l  Ecole 
des  Charles,    1 842-43,   p. 

2^5. 

16.  H.  Bredtmanx.  Derspra- 
chliche  Ausdruck  obliger 
der  gelàufigsten  Gestes 
im  altfranzôsischen  lvarls- 
epos.  Marburg,  1889, 
in-8.  70  p. 

17.  Bresslau.  Rechtsalter- 
tbùmer  ausdem  Rolands- 
liede,  dans  YArchiv  de 
Herrig.  XLV1I1  (1871), 
p.  291-306. 

18.  F.  Brinkmann.  Das  Pferd 
in  den  romanischen  Sprai 

chen dans  YArchiv  de 

Herrig,  L  (187a), p.  120- 
90. 

19.  Le  même.  Der  Hund  in 
tien  romanischen  Spra- 
chen...  Ibidem.  XL\  I 
(1870),  p.  420-64- 

20.Césac-Moncaut.  Lesjar- 


APPENDICE 


OIO 


dins  du  Roman  de  la 
Rose  comparés  avec  ceux 
des  Romains  et  ceux  du 
moyen  âge,  dans  L'In- 
vestigateur, journal  de 
l'Institut   historique,  VIII 

(l868),   p.    223-241. 

ai.  F.  Chambon.  [Les  eaux 
de]    Bourbon   au   moyen 

âge  [d'après  Flamenca], 
dans  la  Quinzaine  bour- 
bonnaise, VI  (1897),  p. 
12-17. 

22.  J.  Condamin.  Le  patrio- 
tisme dans  les  chansons 
de  geste,  dans  la  Revue 
hebdomadaire  du  diocèse 
de  Lyon,  1882,  IL  r,  p. 
4o6-io. 

23.  W.  D.  Crabb.  Culture 
history  in  the  Chanson 
de  geste  Aimeri  de  Nar- 
bone.  Chicago,  1 898,  in-8, 
\w-95  p. 

2'|.  Doerrs.  Haus  und  Hof 
in  den  Epen  Chrestiens 
von  Troyes.  Greifswald, 
i885,  in-8,  56  p. 

20.  E.  Dreesbach.  Der 
Orient  in  der  altl'ranzo- 
sischen  Kreuzzugslittera- 
tur.  Bresslau,  1901,  in-8, 
96  p. 

26.    E.    DUEMMLER.   Zlir   Si t- 

tengeschichte  des  Millel- 
alters,  dans  la  Zeitschrij't 
fur  deulsches  Allerthum, 
"1878,  p.  256-8. 

Sur  la  sodomie  au  moyen 
âge,    notamment    parmi    les 


clercs.     Liste      de    quelques 
textes  latins. 

27.  A.  Euler.  Das  Kônig- 
thum  imaltfranzôsischen 
Karls  Epos.  Marburg, 
1886,  in-8,  65  p.  Dans 
«   A.  u.  A.  »,  n°  lxv,  56 

p- 

28.  J.  Falk.  Antipathies 
et  sympathies  démocrati- 
ques dans  l'épopée  fran- 
çaise du  moyen  âge.  Dans 
Mélanges  de  philologie  ro- 
mane dédiés  à  Cari  Wah- 
lund,  7  janvier  1896.  Ma- 
çon, s.  d.  [1896],  p. 
109-22. 

29.  Le  même.  Etude  sociale 
sur  les  chansons  de  geste. 
Nykôping,  1899,  in-8,  i36 
p.  Cf.  Romania,  XXIX 
(1900),  p.  629. 

30.  W.  Fischer.  Der  Bote 
■     im  altfranzôsischen  Epos. 

Marburg,  1887,  in-8,  46p. 
3i.  J.  Flach.  Le  compa- 
gnonnage dans  les  chan- 
sons de  geste,  dans  les 
Etudes  romanes  dédiées  à 
G.  Paris.  Paris,  1891, 
in-8,  p.  1 4 1-80. 

La  substance  de  ce  travail 
a  pris  place  dans  l'ouvrage 
suivant  du  même  auteur,  où 
les  sources  littéraires  ont  été, 
d'ailleurs, largementutilisées: 
Les  origines  de  l'ancienne 
France,  t.  II.  Les  origines 
communales,  la  féodalité  et 
la  chevalerie.  Paris,  1893, 
in-8,  584  p.  Cf.  P.  Gvil- 
22 


3i. 


l\    SOCIETE    FRANÇAISE    AO    Mil'     SIECLE 


hif.v  M(  /.  Les  origim  -  de 
la  noblesse  en  France  au 
moyen  âge.  Paris,  1902,  în-8. 

3a.  Fr.M.  Forkeri  .  Bciti  âge 
zu  den  Bildern  aus  dem 
altfranzôsischen  ^  olksle- 
bën  auf  Grund  der  Mi- 
racles de  Notre  l)<nii>-.  I. 
II  (Glaubensleben,  Kircli- 
liches  Leben  i.Bonn,  [901 . 
in-8?  i^ti  [). 

Doit    paraître  avec  une  3e 
partie:   Das    wellliche  Leben. 

33.  E.  FiiF.vMoM).  Jongleurs 
und  ménestrels.  Halle  a. 
S..  i883,  in-8,  58  p. 

34.  C.  Fritzsi  m:.  Die  latei- 
nischen  >  isîonen  des 
Mittelalters  Ijï^  zur  Mit  te 
des  12.  Jahrhunderts. 
Ein  Beitrag  zur  Cultur- 
geschiebte.  Halle.  i885, 
in-8.  Publié,  avec  des 
additions,  dan-  Roma- 
nische  Forschungen,  II 
(188G),  j».  247  79,  et III, 
p.  337-09.  —  <  I-  Roma- 
nia,  XVIII  (188g  p. 
63 1. 

35.  I..  Gautier.  La  che- 
valerie d'après  les  tex- 
tes  poétiques  du   moyen 

_•■.    dans    la    Revue   des 
questions    historiques,    III 

1   ■  P-  ;i'i" 

36.  Le  même.  L'idée  poli- 
tique dans  les  chan- 
sons de  geste.  Ibid.,  \  Il 
(1869  .  p.  79-114 

3~.  Lemême.  L'enfance d  un 


baron.       Ibid.,      XXXII 
(1882  .  p.  396-463. 

>s.  Le  même.  L'idée  reli- 
gieuse  dan-  la  poésfl 
épique  du  moyen  àga 
Publié  en  1868,  n'im- 
primé dans  LitératurecM 
tholique  et  nationale.  Lille, 
r  8o3,  in-8,  p.  11  7-95. 
89.  Cli.  GiDEL.  Les  I  '  rainais 
d'autrefois.  Dans  la  J'evue 
politique  et  littéraire,  a5 
nov .  187  1 .  !{  mai.  3  aoùa 
10  août  1872. 

L'i  -|  rit    germanique  dans 
les  chansons  de  geste  —  Re^ 
tour  de  l'esprit  gaulois  dans 
les  romans  de  chevalerie. 
'40.    P.    Grabein.    Die    all- 
franzôsischen       <  îedichfl 
Ciber    die    verschiedenea 
Stânde   der  Gesellschaffl 
Ilallea.  S.,  s.  d.[i894?j 
in-8,   122  p. 
4i.   '■■  G[rassoreilleL   La 
cour   des   sires  de  Bour*- 
hou  au  \ir  siècle  [d'après 
Flamenca),  dans  la  RevM 
bourbonnaise,    I    (  1  ~s  '1  . 
j).  229-238. 
'1 1    .  F.  <  ii  iLLon.he RomanM 
In  Rose  considéré  cornai 
document      historique^ 
Pari-.     igo3,     in-8,     \u- 
224  p- 
42.  B.  Baase.  Ueber  dieGe- 
sandten  in  den  alUranzo- 
sischen  chansons  de  _<  -le 
Halle-Berlin.   [891 .  in-8 
72  p. 


APPENDICE 


Ol5 


j3.  15.  Hauréau.  Mémoire 
sur  les  récits  d'apparitions 
dans  les  sermons  du 
moyen  âge,  dans  les  Mé- 
moires  de  V.  icadémie  des 
inscriptions  et  belles-let- 
ires,  t.  XXVIII,  n  (1876), 
p.  23o-63. 

Î4-W.  IÎeidsiek.  Dicritlerli- 
che  Gcsellscbaft  in  den 
Dicbtungen  des  Crestien 
de  Troies.  Greifswald, 
i883,  in-8,  4o  p. 

45. E.  Hennixger.  Sittenund 
Gebràucbe  bei  der  Taufe 
und  Namengebung  in  der 
altfrahzôsischen  Dicb- 
tnng.  Halle  a.  S.,  1891, 
in-8,  87  p. 

4b.  F.  W.  Hermarm.  Die 
eulturbistoriscben  Mo- 
mente  im  provenzali- 
schen  Roman  Flamenca. 
Marburg,  1882,  in-8,  63 
p.  Dans  «  A.  u.  A.  »,  n° 
i\  (Marburg,  i883,  in- 
8),  p.  77-137. 

47.  F.  Herrmann.  Scbilde- 
rung  und  Beurteilung  der 
gesellscbaftlicben  \  crhâlt- 
nisscFrankreicbsinderFa- 
bliaux  Dichtung.  Leipzig, 

1900,  in-8,  xxxvi-72  p. 

48.  E.  Heyck.  Moderne 
Gedanken  in  Miltelalter, 
dans  Die  Grcnzboten,  LI, 
2.  p.  18-27. 

D'après  le  De  récupéra- 
tion)' terre  sancte  de  Pierre 
Dubois. 


49.  C.    A.     HlNSTORFF.     Kul- 

turgcscbicbllicbes  in  «  Ro- 
man de  l'Escoulle  »  und 
im  «  Roman  de  la  Rose  ou 
de  Guillaume  de  Dole». 
Ein    Beitrat*    zur    Erkla- 

D  _ 

rung  der  beiden  Iloma- 
nen.  Heidelberg,  1896, 
in-8,  vi-69  p. 

50.  J.  Houdoy.  La  beauté  des 
femmes  dans  la  littéra- 
ture et  dans  l'art,  du  xne 
au  xvie  siècle.  Lille,  187G, 
in-8,  1 85  p. 

5 1  .A.HuEXEBHOFF.Ueberdie 
komiseben  «  vilain  »-Fi- 
gurenderaltfranzôsiscben 
ebansons  de  geste.  Mar- 
burg, 1894, in-8,  5o  p. 

52.  A.  Joly.  Civilité  pué- 
rile et  bonnète  [au  moyen 
âge],  dans  les  Mémoires 
de  l'Académie  de  <laen, 
1870,  p.  402. 

53.  Le  même.  Delà  condition 
des  vilains  au  moyen 
âge  d'après  les  fabliaux, 
dans  les  Mémoires  de  l'Aca- 
démie  de  Caen,   1882,   p. 

_   445. 

54-  Ch.  Joret.  La  rose  dans 
l'antiquité  et  au  moyen 
âge.  Paris,  1892,  in-16. 

L'auteur  a  dépouillé  les 
principales  œuvres  des  di- 
verses littératures  du  moyen 
âge,  en  particulier  la  littéra- 
ture française. 

55.  Ch.  Jourdain.  Mémoire 
sur  l'éducation  des  femmes 


3i6 


LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIECLE 


au  moyen  âge,  dans  Ex- 
cursions historiques  et  phi- 
losophiques à  travers  le 
moyen  âge  (Paris,  1888, 
in-8),  p.  465-5oo. 
56.  Le  même.  Mémoire  sur  la 
royauté  française  et  le 
droit  populaire  d'après 
les  écrivains  du  moyen 
âge.  Ibid.,  p.  5io-58. 

jy.      J.      J.      JuSSERAND.      Les 

sports  et  les  jeux  d'exe  ici  ce 
dans  l'ancienne  France, 
dans  la  Revue  de  Paris, 
depuis  le  i5  mai  1900,  et 
à  part  (Paris,  1901,  in-8). 
."17  ".  K.kiilf.r.  L  eber  denCle- 
rus  in  den  altfranzôsi- 
schen Karlsepen, 

Annoncé  par  R.  Schrôder, 

en  1886  (n°  109).  comme 
devant  paraître  prochaine 
ment.  N'a  pas  été  publié. 

58.  Y\  .  Kalbfleisch.  Die 
Realien  in  dem  altfran- 
zôsischen Epos  Raoul  de 
Cambrav.  Giessen,  1897, 
in-8,  70  p. 

fig.  A.  Kaufmann.  Thomas 
von  Chantimpré  ùber  das 
Bùrgcr-und  Bauernleben 
seiner  Zeit,  dans  la  Zeits- 


zum  Ehrbegriff  in  den 
altfranzôsischen  Chansons 
de  geste.  Leipzig,  .1890, 
in-8,  58  p. 

61.  A.  KiTZE.DasRossinden 
altfranzôsischen       Artus- 
und  Abenteuer-romanen. 
Marburg,   1887,  in-8,  4tH 
p.  Dans  «  A.   u.  A.   »  n°p 
lxxv(i888),  48  p. 

62.  Th.  Krabbes.  Die  Frau 
im  altfranzôsischen  Epos. 
Marburg,  1884,  in-8,  75 
p.  Dans  «  A.  u.  A,  »,  n" 
xviii,  84  p- 

63.  C.  Krick.  Les  données 
sur  la  vie  sociale  et  privée 
des  Français  au  xne  siècle 
contenues  dans  les  ro- 
mans de  Chrestien  de-^ 
Troyes.  Kreuznach,  i885, 
in-8,  87  p. 

64.  M.  Klttneh.  Das  Natur- 
gefùhl    der    Altfranzoseni 
und  sein  Einfluss  aufihre 
Dichtungen.  Berlin,  1889. 
in-8,  86  p. 

65.  Gh.-V.  Laxglois.  La 
société  du  moyen  âge- 
d'après  les  tableaux,  dans 
la  Revue  bleue,  22   aoùt,f. 


5  sept.  1891 

chrift  fur  deutsche  Kultur-  66.  Le  même.  Les  Anglais  au 

geschichte,  1893.   p.  289-  moyen    âge.    d'après    les.  [ 

B02.  sources    françaises,    dans   j 

60. R.  P.  Kettxer.  DerEhr-  la    Revue    historique,    LU 

begriff inden  altfratizôsis-  (1893),  p.  298-315. 

chen  Arlusromanen,  mit  67.  A.  Lecoy  de  la  Marche. 

besonderer    Berùcksicnti-  La  société  au  xme  siècle. 

gung  seines  Verhâltnisses  Paris,  1880,  in-16,  38a  p.    1 


APPENDICE 


or 


D'après  les  sermons. 
;68.  Le  même.  La  société  d'a- 
près les  sermons,  dans  La 
Chaire  française  au  moyen 
à <je,  spécialertient  au  XIIIe 
siècle.  Paris,  1886,  in-8, 
p. 34i-492. 

Ci).  A.  Ledieu.  Les  vilains 
dans  les  œuvres  des  trou- 
vères.  Paris,  1890,  in-12, 
1 16  p. 
I70.  E.  Lement.  La  satire  en 
France  au  moyen  âge. 
Paris,  1893,  in-16,  nouv. 
édit. ,  437  p. 

71.  G.  Li>«dner.  DieHenker 
und  ihrc  Gesellen  in  der 
altfranzôsischen  Mirakel 
nnd  Mysleriendichtung 
(  xui-xvi  Jahrh.).  Greifs- 
wald,    1902,   in-8,  81   p. 

-:>..   Fr.  Louée.   La  femme 

1  dans  la  chanson  de  geste 
et  l'amour  au  moyen  âge, 
dans  la  Nouvelle  Revue, 
W  (1882),  p.  382- 
409 


// 


loppements,  dans  les  Ra- 
ina nische  Forschungen,  VI 

(1891),  p.  58i-6i4-  — 
Cf.f?omania,XXII(i8a3), 

p.  6i5. 

5.  K.  Marold.  Ueber  die 
poetisclie  Verwertung  der 
Xatur  und  ihrer  Erschei- 
nun2ren  in  den  \  aeanten- 
liedern,  dans  la  ZeitscJirift 
fur  deutsche  Philologie , 
XXIII   (1891),  p.  1-26. 

6.  Lemème.  Ueber  den  Aus- 
druck  des  Xaturgefùhls 
im  Minnesang  und  in  der 
Vagantendichtung.  Leip- 
zig, 1890,  206  p.  Cf. 
Nord  und  Siid,  LII  (  1 890) , 
p.  334- 

.  Comte  de  Marsy.  Le  lan- 
gage héraldique  au  xme 
siècle  dans  les  poèmes 
d'Adenet  le  Roi,  dans  les 
Mémoires  de  la  Société  des 
Antiquaires  de  France,  5e 
série,  II  (188 1),  p.  169- 
212. 


J.  LouBiER.Das  Idéal  der    78.  De  Martonxe.  Recherches 


inannlichen  Schônheit 
bei  den  altfranzôsischen 
Dichterndes  xn.  undxm. 
.labrhunderts.  Halle, 

1890,  in-8,  i4a  p. 
1.  G.  Maxheimer.  Etwas 
liber  die  Aerzte  im  alten 
Frankreich  nach  mehr- 
eren  ait-  und  mittelfran- 
zosischen  Dichtiingen. 
Berlin,  1890,  in-8,  00  p. 
Publié,  avec  plus  de  déve- 


sur  l'Acédia,  dans  les  An 
nales  de  la  Société  acadé- 
mique   de    Saint-Quentin, 
2e      série,      IX      (i85l), 
p.  187-99. 

79.  R.  Mentz.  Die  Irâume 
in  den  altfranzôsischen 
Karls-  und  Artus-Epen. 
Marburg,  1887,  in-8,  76 
p.  Dans  ■  A.  u.  A. 
lwiii  (  (888),  10 

80.  A.    MÉray 


7' 


7P; 

La   vie  au 


1 


3i8 


LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIII      SIÈCLE 


temps  des  trouvères. 
Croyances,  usai;!'-  et 
mœurs  intimes  des  \i ". 
xiicelxui''  siècles,  d'après 
les  lais,  chroniques,  dits 
et  fabliaux.  Pans,  i8~3, 
in-8,  33o  p.  —  Cf.  Revae 
critique,  1874,  I,  p.  342. 

81.  Li:  même.  La  vie  au 
temps  des  cours  d'amour.  87 
Croyances,  usages  et 
mœurs  intimes  des  xie, 
\ne  et  xme  siècles,  d'après 
les  chronique-,  gestes, 
jeux-partis  et  fabliaux. 
Paris,   1876,  in-8,  38o  p. 

82.  D.  Merltni.  Saggio  di  ri- 
cerche  sulla  satira  contro 


86.  H.  Modersohx.  DieRea- 
lien  in  den  Chansons  de 
geste  Amis  et  Vmiles  und 
Jourdain  de  Blaivies,  ein 
Beitrag  zur  Ivultur...  de» 
franzôsischen  M  il  tel  ait  ers. 
Leipzig,  1886,  in-8,  idl 
p.  —  Cf.  Romania,  \ \  II 
(1888),  p.  i58. 
.  H.  Morf.  Die  Liebe  il 
den  Dichtungen  dcrTrou- 
badours  und  Trouvères] 
Dans  Nation,  1887,  p. 
293-0. 

$.  C.  Th.  Mueller.  Zur 
Géographie  der  àlteren 
Chansons  de  geste.  Gôfl 
lingen,  i885,  in-8,  30  pi 


F 


1 


il  villano.   Torino,    1894,    89.  0.  Mueller.   Die  tagli- 
in-8,  232  p.  — Cf.  Roma-        chenLebensgewohnheiteq 


nia,  XXIV (1895), p.  142. 

83.  P.Mertehs.  DieKultur- 
historischen  Momente  in 
den  Romanen  des  Chres- 
tien  de  Troves.  Berlin, 
1900,  in-8,  68  p. 

84.  Fr.  Meyer.  Die  Stande. 
Ihr  Leben  und  Treiben, 
dargestellt  nach  den  alt- 
Iranzôsischen  Art  us-  und 
Abenteuer-romanen.  Mar- 
burg,  1888,  in-8,  79  p. 
Dans  «  A.  u.  A.  »,  n° 
lxxxix  (1892),  i32  p. 


in  den  altfranzosischel 
Artusromanen.  MarburgJ 
1889,  in-8,  72  p.  Cf.  Al 
chiv  fur  dos  Studium  dm 
neueren  Sprache  and  Lit- 
teratur,  189 1 ,  p.  120. 
90.  St.  v.  Napolski.  Beitrage 
zur  Charakteristikmittefl 
alterlichen  Lebens  an  den 
Hôfen  Sùdfrankrcichs, 
gewonnen  ans  Zeugnissen 
provenzalischer  Dichtun- 
gen. Marburg,  1 885,  in-8, 
4o  p. 


85.  Le  même.  Jugenderzie-  91,  Lemème.  Ilôfische  Krzie- 
hung  im  Miltelaltcr,  dar- 
gestellt nach  den  altlïan- 
zôsischen  Artus-  und 
Abenteuer-romanen .  So- 
lingen,  1896,  in-8,  28  p. 


hung  undhôiisches  W  esed 
im  Mittelalter.  Ein  Bei- 
trag zur  Kulturgeschielife 
Si id  Frankreichs  gewonà 
nen  aus  Zeugnissen  pro- 


venzalischer  Dichtungen. 
Charlottenburg,  1892,  in- 
4,  3o  p. 

92.  Tb.  Lee  Neff.  La  satire 
des  femmes  dans  la  poésie 
lyrique  françaisedu  moyen 
âge.  Paris,  1900,  in-8 
x- 1 1 S  p.  (Dissertation  de 
Chicago).  Cf.  Romania, 
XXX '(1901).  p.  i58. 

().').  II.  Oschinsry.  DerRitter 
unterwegs  und  die  Pflege 
der  Gastfreundschaft  im 
Alten  Frankreich.  Ein 
Beitrag  zur  franzôsiscben 
Kulturgescbicbte  des  xn 
u.  xiii  Jahrhunderts. 
Halle,  1900,  in-8,  84  p- 
Et  dans  Feslschrifl  zu  dem 
fiinfzigjàhmgem  Jubilâums 
des  Friejdrick-Realgymna- 
siumsin  Berlin.  Cf.  Roma- 
nia,XXW  (1900),  p.  483. 

()4- G.  Paris.  La  Sicile  dans 
la  littérature  française  du 
moyen  âge,  dans  Roma- 
nia, V  (1876),  p.  109-13, 

9").  L.  Petit  de  Julleville. 
La  comédie  et  les  mœurs 
en  France  au  moyen  âge. 
Paris,  1886,  in-16,  362  p. 

96. M.  Pfeffer.  DieFormali- 
taten  des  Gottes  gericlitli- 
chen  Zweikampfs,  dans 
la  Zeitschrift  fiir  romanis- 
che  Philologie,  IX  (i885), 
p.  1-74.  —  Cf.  Romania, 
XV  (1886),  p,  627. 

97.  P.  Pfeffer.  Beitràge  zur 
Eenntnis  des  altfranzosi- 


APPE>Dicr>  019 

schen  \olkslcbens,  meist 
auf  Grund  der  Fabliaux. 
I,  Karlsrube,  1898,  in-4, 
3i  p.  ;  II,  ib.,  1900,  in-4, 
33  p.  ;  III,  ib.,  1901, 
in-4,  45  p.  Cf.  Zeilschrift 
fiir  franzôsische  Sprache 
and  Lîtieratur,  X  W 
(igo3),  p.  55. 

98.  A.  Preime.  Die  Frau 
in  der  altfranzosiscben 
Schwânken.  Ein  Beitrag 
zur  Sitlengescbicbte  des 
Mitlelalters.  Cassel,  1901, 
in-8,  1.7 1  p. 

99.  R.  Renier.  Iltipocstetico 
délia  donna  nel  medio 
evo.  Ancona,  1 885,  in-8, 
xiii- 195  p. 

Prcnenza,      p.      i-a4-     — 
Francia   del  Nord,  p.   25-44- 

100.  T.  Roxcom.  L'amorein 
Bernardo  di  Ventadorn 
ed  in  Guido  Cavaleanti. 
Bologna,  1881,  in-8,  85 
p.  Extrait  du  Propagna- 
tore.  —  Cf.  Romania,  XI 
(1882),  p.  427. 

101.  A.  Reunier.  Quelcmcs 
mots  sur  la  médecine  au 
moyen  âge,  d'après  le 
«  Spéculum  ma  jus  »  de 
Vincent  de  Beauvais. 
Paris,  1893,  in-8,   60  p. 

102.  E.Rust.  DieErziehung 
des  Rilters  in  der  altfran- 
zosiscben Epik.  Berlin, 
1888,  in-8,  49  p- 

io3.  E.  Sayous.  La  France 
de  saim  Louis  d'après  la 


020  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AI     XIIIe    SIÈCLE 


]>  >ésie  nationale.  Paris, 
1866,  in-8.  208  p.  —  Cf. 
Revue  critique,  1867,  I, 
1>.  1  ro. 

io4-  <«■  Sciuavo.  Fede  e 
superstizione  nell"  antica 
p  »esia  francese,  dans  la 
Zeitschrift  fur  romanische 
Philologie,  XIV  (1890), 
p.  80-127.  27Ô-97;  XVII 
(  1 S93),  p.  55-i  12.  —  Cf. 
Rorruinia,  XIV  (1890),  p. 
617,  cl  Le  Moyen  âge, 
r8  )i,  p.  5. 

]  o5.  Yt.  Schiller.  DasGnis- 
sen  im  Altfranzpsischen. 
Halle  a.   S..   1890.  in-8, 

57  [>• 
iod.  H.  Schindler.  Die 
Kreuzziige  in  der  altpro- 
venzalisclien  und  mittel- 
hoclideutsehen  Lyrik. 
Dresden,  1889,  in-4,  4g  p. 

107.  E.  Schiôtt.  L'amour  et 
les  amoureux  dans  les  lais 
de  Marie  de  France.Lund, 
1889.  'n"8-  °6  p-  —  Cf. 
Romania,  XIX^i^oo),  p. 
1 55. 

108.  \  .  Schirling.  DieVer- 
teidigungswaffen  im  all- 
franzôsischeo  Epos.  Mar- 
burg,  1887.  in-8,  0^1  p. 
Dans  «A.  u.  A.»,  n"i.\ix, 
8Gp. 

109.  R.  Schrôder.  Glaube 
und  Aberglaube  in  den 
altfranzôsischen  Dichtun- 
gen.  Hannover,  188C,  in- 
8,    06    p.    —  Idem.    Ein 


Beitrag  zur  kulturge- 
schichte  des  Mittelalters. 
Erlangen,  1886,  in-8, 
186  p. 

Gott.  —  Der  Marienkultus. 
—  Die  Heiligen.  —  Die  Bu- 
gel.  —  Fegefeuer  und  Para- 
dis ss.  —  Der  Teuffel.  —  Die 
Hôlle.  —  Dasalte  Testament 
in  den  altfranzôsischen  Dich- 
tungen.  —  Feen,  Riesen, 
Zwerge,  etc.  —  Der  Aber- 
glaube in  den  verscbiedenen 
Gebieten  der  Natur.  —  Das 
Gottesurteil  — Der  Heiden- 
glaube. 

IIO.    E.     ScHULENBURG.      Die 

Spuren  des  Brautraubes, 
Brautkaufes  und  alinli- 
cber  "\  erhaltnisse  in  den 
franzosischen  Epen  des 
Mittelalters.  Rostock. 

1894,  in-8,  48  p. 

IM.      C.      ScilWARZKNTRAUB. 

Die  Pflanzemvelt  in  den 
altfranzôsischen  karlse- 
pen.  I.  Die  Baume.  Mar- 
burg,  1890,  in-8,  ~\  p. 
Inachevé. 
il;.  F.  Setteg  \>i  .  Der 
Ehrbegriff  im  altfranzô- 
sischen  Rolandshede,  dans 
la  Zeitschrift  fur  romanis-i 
che Philologie,  !X(i885), 

p.     2û'l. 

110.  Le  même.  Die  Elue  in 
den  Liedern  der  Trouba- 
dours. Leipzig,  1887.  in- 
8,  l\6  p.  —  Cf.  Romania, 
XVI  (1887),  p.  627. 

114.    0.     SoHRiNG.    A\  erke 


APPENDICE 


321 


bildender  Kunst  in  alt- 
franzôsischer  Epen,  dans 
Romanische  Forschungen , 
XII,  3,  p.  493-64o. 

ii5.  E.  Spirgatis.  Verlo- 
bung  und  Vermàhlung 
im  altfranzôsischen  volks- 
tûmlichen  Epos.  Berlin, 
1894.  in-4.  27  p.  —  Cf. 
Zi'i  tschrift  fur  franzôsische 
Spraehe  und  Litteratur, 
XVII,  p.  1 38-48. 

116.  R.  Spitzer.  Franzôsi- 
sche Kulturstudien.  I.  — 
Beitràge  zur  Geschichte 
des  Spieles  in  Alt-Fran- 
kreich.  Heidelberg,  1891, 
in-8,  54  p. 

t  17.  A.  SteRxNberg.  Die  An- 
griffswaffen  im  altfran- 
zôsischen Epos,  Marburg, 
i885,  in-8,  5o  p.  Dans 
«  A.  u.  A.  »,  n°  xlviii 
(1886),  5a  p. 

1  18.  F.  Strohmeyer.  Das 
Schachspiel  im  Altfran- 
zôsischen. Beitràge  zur 
Kenntnis  der  Bedeutung 
und  Art  des  Schachspiels 
in  der  altfranzôsischen 
Zeit.  Dans  Abhandlungen 
HerrnProf.Dr.A.  Tobler 
zur  Feier  seiner  funfundz- 
voanz  igjàhrigén  Thâtigkeit 
als  0.  P.  an  der  Universilât 
Berlin.  Halle  a.  S..  i8a5, 
in-8,  p.  38i-4o3. 

119.  H.  Ïaine.  Renaud  de 
Montauban.  Les  passions 
au  moyen  âge.  La  morale 


au  moyen  âge.  Dans  Nou- 
veaux essais  de  critique  et 
d'histoire.  Paris,  1880. 
in-16,  p.  155-69. 

120.  G.  Tamassia.  Il  diritto 
nell'  epica  francese  dei 
secoli  xii  e  xm.  Roma, 
1886,  in-8.  Extr.  de  la 
Rivista  italiana  per  le 
scienze  giuridiche  (I,  p. 
23o). 

12  1 .  A.  Tobler.  Spielmanns- 
leben  im  ait  en  Fran- 
kreich.  Dans  Im  neuen 
Reich,  1875,  I,  p.  32  1. 

122.  Le  même.  «  Plus  a 
paroles  an  plain  pot  de 
vin  qu'an  un  mui  de  cer- 
voise  »,  dans  la  Zeitschrift 
fur  romanische  Philologie, 
'IV  (1880),  p.  8o-5. 

Recueil  de  textes  relatifs 
aux  vanteries  des  chevaliers 
après  boire. 

123.  H.  Trebe.  Les  trou- 
vères et  leurs  exhorta- 
tions aux  croisades.  Leip- 
zig, 1886,  in-4,  23  p. 

124.  K.  Treis.  DieFormali- 
tâten  des  Ritterschla^s  in 
der  altfranzôsischen  Epik. 
Berlin,  1887,  in-8,  125. 

125.  L.Valmaggi.  Lo  spirito 
antifemminile  nel  me- 
dioevo.  Conferenza.  Tori- 
no,  1890,  in-18,  45  p. 

126.  0.  Voigt.  Das  Idéal 
der  Schonheil  imd  Hàss- 
lichkeit  in  den  altfran- 
zôsischen    Chansons     de 


022 


LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIIIe    SIÈCLE 


eeste.  Marburg,  1891,  in- 
8,  62  p. 

127.  E. M  ecussler, Franen- 
dienst  und  A  assalitiit . 
dans  la  Zeitschrift  fur 
franzôsische  Sprache  und 
Litteratur,  XXIV  (1902), 
pp.  109-190. 

Analogies   du    service  d'a- 
mour et  du  service  de  fief. 

128.  II.  AVieck.  Der  Teufel 
auf  der  mittelallerlichen 
Mvsterienljùhne  Fran- 
kreichs.  Leipzig,  1887, 
in-8.  56  p. 

129.  M.  \\  inter.  kleidung 
und  Putz  der  Frau  nacli 
denalffranzosischenChan- 
sons  de  geste.  Marburg, 
188G.  in-8,  62  p.  Dans 
«  A.  u.  A.  »,  n°  xlv,  66  p. 

i3o.  Fr.  V\  itthoeft.  Sir- 
ventes  joglaresc.  Ein  Blick 
auf  das  altfranzôsische 
Spielmannsleben.  Mar- 
burg, 1889,  in-8,  38  p. 
Dans  ii  A.  u.  A.  »,  a0 
lxxxviii  (1891).  70  p. 

1 3 1 .  F.  Wolf.  Ueber  ei- 
nige  altfranzôsische  Doc- 
trinen      und     Allegorien 


von  der  Minne.  Wienrj 
[864,  in-'j.   Go  p. 

1 02 .  \  on.  La  conversation  en 
France  au  move  nage,  d  ans 
le  Bulletin  de  lu  Société 
des  sciences,  Ici  1res  et  arts 
de  Pau,   1873-'!.  p.   4">6. 

1 33.  P.  Zeller.  Die  tàgli- 
cben  Lebensirewohnlieiten 
iin  altfranzosischen  karls- 
Rpos.  Marburg,  i885, 
in-8,  73  p.  Dans  <(  A.  u, 
A.  »,  n°  xlii,  80  p. 

1 34-      0.      ZlMMEKMAVN.      Die 

Totenklage  in  den  ait— 
franzôsischen  Chansons  de 
geste,  dans  Berliner  Bei- 
trâge  zur  germanischen  und 
romanischen  Philologia 
Rom.  Abtheil,  n  XI.  Cf. 
Rorfiania,  XXIX  (1900), 
p.  108. 
i35.  H.  Zcchner.  Die 
Kampfschilderungen  in 
der  Chanson  de  Roland 
und  anderen  Chansons  de 
geste.  I.  Der  Zwrikampf. 
Greifswald,  1902.  in-8. 
76  p. 

La    suite    paraîtra    «    ail- 
leurs ». 


Acedia,  78.  Amis  et  A  miles,  86.  Apparitions,   34,43. 

Adenet  le  roi,  77.       Amour,  72,  87.  ioo,       V.  Songes! 
Aimeri      de     Nar-       107,  126,  i3i.         Armes    (défensives), 

bonne,  si.  Anges.  109.  108;    (offensives), 

Ambassadeurs.  Voy.  Anglais.  66.  3,  117. 

Messagers.  Animaux,  5.  Art  monumental,  11 4- 


APPENDICE  323 

Artur  (romans  d'),  3,       pathies   et  sympa-  Héraldique     (langa- 

12,    6o,    6i,    84,      thies),  28.  Cf.  Po-      ge),  77. 

85,  89.  litique.  Honneur  (sentiment 

Baptême  (cérémonies  Diable,  109,  128.  del'),90, 112,  1 10. 

du),  45.  Dieu, 109. Voy.  Juge-  Hospitalité,  93. 

Beauté,    126  ;  (fémi-       ment.  Jardins,  20. 

nine),  5o,  99;(mas-  Droit    (privé),      17,  Jeux,  67,   116. 

culine),  7B.  120;    (populaire),  Jongleurs,    33,   121, 

Bernard    de    "Venta-       56.  i3o. 

dour,  100.  Duel,  4,   96,  i35.       Jour  (divisions  du), 

Bourbon,   21  ;  (sires  Echecs,  118.  10. 

de),  4i.  Éducation,    37,    55,  Jourdain   de   Blai- 

Bourreau,  71.  85,  91.  vies,   86. 

Charlemagne(romans  Enfer,  109.  Jugement  de  Dieu,  l\, 

du   cycle   île),    16,  Escanor,  i3.  96,   109. 

27'   37,    79,    m,  Escoufle  (/'),  49-       Laideur,  126. 

i33.  États    de   la  société.  Larmes,  9a. 

Chasse,  12.  Voy.  Société.  Maison,  24. 

Chastiements ,  2.        Fabliaux,  6,  11,  47-  Mariage.  Voy.  Nup- 
Château,  i3.  53,  65,  80,  97.  liales. 

Cheval,  18,  61.  Fées,  109.  MariedeFrance,i07. 

Chevaleresque (inves-  Femmes,     62,      72;  Médecine,  101. 

titure),    124-  Voir      (beauté   des),   5o,  Médecins,  74. 

Éducation.  99  ;    (éducation  Ménestrels,  33,  121, 

Clievalerie,    3i,    35,       des),  55  ;  (polémi-       i3o. 

91.  que  contre  les),  92,  Messagers,  3o,  42. 

Chien,  ig.  98,    125  ;  (toilette  Mimique,   16. 

Chrétien   de  Troyes,       des),  129.  Miracles  de Nostre- 

24,  44>  63,  83.        Féodalité,  3i  Dame,  02,  71. 

Civilité      puérile     et  Fiançailles,  1 1 5.  Voir  Modernes  (pensées — 

honnête,  52.  Nuptiales    (coutu-       au  moyen  âge), 48. 

Claris  et  Laris,  i3.       mes).  Monuments,  n4- 

Clergé,  32,  57a;(ex-  Fief  (service  de),  127.  Morale,  119. 

ces  du),  6.  Flamenca,    21,   4i,  Mort,  1. 

Combat     chevaleres-       46.  Mystères,  71,  128. 

que,  i35.  Foi,  ioi,  109.  Nains,  109. 

Compagnonnage.  3i.  Funéraires  (usages),  Nature  (sentiment  de 
Conversation,  i32.  1,  i34-  la),     6/1,    75,    76. 

Cour  (Hof),  24.  Gaulois  (esprit),  39.  Noblesse,  3i. 

Croisades    106;  (ex-  Géants,  109.  Nuptiales(coutumes). 

hortations       aux),  Géographie,  88.  110,  n5. 

123  ;     (littérature  Germanique  (esprit),  Orient,  25. 

des),  25.  3g.  Païens,  109. 

Croyances,  32,  109.  Guillaume  de  Dole,  Paradis,  109. 
Démocratiques  (anti-       4g.  Passions,   119. 


32/î  LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    AL     XIII      SIÈCLE 

Patriotisme,  22.  cle).  i4  ;  (au  xme  Végétal(règne),  11  1  . 

Pierre  Dubois,  48.  siècle),     67,     68  ;  Vie    journalière  (ha- 

l'olitique(l'idée),36.       (chevaleresque),       biludes  de  la 
Purgatoire,   109.  \\  :    (états   divers       90.  97,   i33. 

Raoul  de  Cambrai,       delà),  29,40,  47.  Vie    sociale   (formes 
59,  84.  de  laj.   7.  29,  32, 

Religieuse     (l'idée),  Sodomie,  26.  63,    65,    80.    81  ; 

38.  Songes,  79.  (dan-  Chrétien 

Renaud  de  Montau-  Sports,  V  de    Trovesj,    44; 

ban.  119.  Suicide,   i"i.  (dans  les  cours  du 

Roland.  4,  17.  i35.  Superstition,       io4-       sud  de  la  France), 
Rose(Roma/ide  la),       109.  90. 

20,  4i'-  Temps  (manière   de  Vierge    (la    sainte),'' 

Rose,    >4-  compter  le),    10.  109. 

Royauté,  27.  56.         Testament  (Ancien),  Vilains.   11,  5i,  53, 
Saints.    109.  109.  69.  82. 

Salutations,  ioô.         Théâtre,  q5.  Vincent  de  Beauvais, 

Satire,  70.  92.  Thomas  de  Cantim-       101. 

Sermons,  i4,  68.  pré,  9.  5y.  \  isions.  Voir    Vppa- 

Sicile,  94.  Vanteries  après  boire,       ritions. 

Société  (au  xne  siè-       122.  Voyages,  g3. 


INDEX 

DES    ]\"OMS    DE    PERSONNE    ET    DE    LIEU 

[Les  chiffres  renvoient  aux  pages.] 


Acre,  96,  217. 
Aclis  de  Flandre,  2 -3. 
Aimeri  de  Xarhonne,   i85. 
Alain  de  Rouci,  76. 
AU'onse  de  Saint-Gilles  ou  de  Tou- 
louse, 35,  5i,  56,   i85. 
Algues  (Le  seigneur  d'j,  i33. 
Aliéner  de   Poitiers,  35. 

V lis ,  reine  d'Angleterre,  35. 
Allemands,  2G,  7G-78,  86,  274. 
Alsace,  3o6. 
Araauberge,  30,  50. 
Anduze  (Le  sire  d'),  i85. 
Angleterre,   io,  77,  86,   25i  ;  (roi 

d'),   i3,  73.  Voir  Henri. 
Anjou,  244- 

Anseau  de  Brabant,  272,  273. 
Archambaut   de    Bourbon,    i33    et 

1 suiv. 
Arches,   ia5. 
Arméniens,    16G. 

Arnaud,  seigneur  d'Algues,  1 33 . 
Arnoul  de  Mortagne,  198. 
Aupais,  264. 
Autriche  (Duc  d'),  ai. 
Auserre,2  44.2ô3;(lecomted'),i83. 

Bagdad,  46. 

Bar,  297  ;  (le  comte  de),  184  ;  (Ma- 
dame de),  299. 
Baruch  (La  dame  de),   272. 


Baudoin  Flamenc,  ~}!t. 
Béatrice  d'Anduze,  i33. 

—  de  Champagne,  duchesse  de 
Bourgogne,  223. 

—  de  Mello,  i33. 
Beauce,  258. 

Beaumont  (La  belle  de),  181  ;  (le 
vicomte  et  la  dame  de),  22Z1. 

Beaumont-sur-Oise,  60. 

Beaune,   244. 

Beauséjour,  2,   7  et  suiv. 

Beauvais,  264. 

Bellencombre  (Lechàtelain  de),  94. 

Bénévent,  g4,  98. 

Bernardet,  i32. 

Berwick,  282,  283. 

Besançon,   i52. 

Beverlev,  53. 

Biauvoisin,  a44- 

Blois  (Comte  de),    i4g. 

Boidin.   Voir  Baudoin. 

Bordeaux,   181. 

Bouchart  le  \  eautre,  5g,  77,  81. 

Bourges,  '|ij  ;  (comte  de),  24g  et  s. 

Bourgogne  (Duc  de),  i4g  ;  (du- 
chesse de),  299.  Voir  Béatrice 
de  Champagne. 

Boves,  207. 

Brabant  (Le  comte  de),  296. 

Brindes,  96/98,  218. 


3a6 


LA    SOCIETE    FRANÇAISE    AU    XIII      SIECLE 


Buridan  de  Walincourt,  82.0 
Bruges,  290. 

Calabre,   107. 

Cambrai,   161. 

Cardaillac  (Le  seigneur    de).    iv  > 

Caax  (  Paj  s  de),  g4- 

Chàlons,   a5,  109,   27.5,   277,  292. 

Cliamblv,  7'i.  Voir  Pierre  de 
Chambli. 

Champagne  (  Comte  de),  76;  i85  ; 
(comtesse  de),    296  et  suiv. 

Charles  de  Rambecourt,  199. 

Chartres  (évêque  de),  64  ;  Ja  com- 
tesse de),   202  et  suiv. 

Chàteau-Landon,  276. 

Chàtellerault  (Le  vicomte  de),  30. 

Chàlillon  (Allier),    l64. 

Chrétien  de  Troyes,  3,  271. 

Chypre,  272. 

Clameci,  253. 

Clermont  (La  rivière  de),  64  : 
(comté  de»,  Go;  (évêque de),  i38. 

Cologne. 38.8  1 .(  archevèquede),87. 

Conrad  III,  5g. 

Corbie,  207. 

Corse,   166. 

Couci  (Le  châtelain  de).  V.  Renaut 
de  Magni  ;  (le  sire  de ':,  76, 
(Madame  de),  ig5. 

Courtenai,   264,   270. 

Cudot,  2G5. 

Cupelin,  83. 

Danemark  (Roi  de).    •4. 
Daude  de  Pradas.    1  .'!.">. 
Dieppe,  36,  (|8. 
Dijon  (La  châtelaine  de  ),   86. 
Dôle,  C7  et  suiv. 
Doncheri-le-Chàtel,  270. 
Boncheri-sur-Meuse,  273. 
Douai,    1 53,      5<i. 
Dreu  de  Chauvigiii,  1 119-202. 
—     de  Mello,  i33. 

Ecossais,    19,   283. 

Enguerran    de    Couci,    197    et    s. 

Voir  Couci  (le  sire  de). 
Esclavons,   i  'is- 
E-payne,   a3,  72,   107. 
Eu  (Le  comte  d'),  g4- 
Eudes  de  Doncheri,  27'!. 


Eudes  de  Ronquerolles,  66. 
Eustache  de  Boulogne,  i7s 
Ëtampes,  2 55. 

Eaiel.  V.   Fayot. 

Falvy  (Le  sire  de),  198. 

Fayet,  192  et  suiv 

Finelayc,  290. 

Flandre,   io5  ;  (le  comte  de).   iS5, 
298. 

Forez  1  Le  comte  de).  279. 

France,   37,  72,  86,99,   a8.'!, 
(le  roi  et  la  reine  de),  .19,  42,  7.!, 
81,   102,   137,   181,  297  et  suiv. 

Frise,  20. 

Gace  Brûlé,  Gi . 

G  and,  372. 

Garni  de  Reortier,  i85. 

Gascogne,  2't'i- 

Gàtinais,  244- 

Gaucher  de  Chàtillon,  76,    niv. 

Gautier  d'Arras,   !\. 

—  de  Brienne,    i85. 

—  de  Joigni,  8  '1 

—  de  Sorel,  197. 

Gènes,   107  ;  (la  dame  île  ).    1  I 

suiv. 
Genevois  (Duc  de).   64. 
Geoll'roi    de    Lusignan,    (85,    197, 

199. 
Gerbert  de  Montreuil,  60. 
Gisors,  4- 

Gobert  d'Aspremont,   198. 
Gontaric  de  Louvain,    i85. 
Goulard  de  Moy,    199. 
Grèce,  107. 
Grecs,  i48,  166. 
Grenache.   2V1 
Gui  de  Couci.  61. 

—  de  Nemours,  i34  et  suiv. 

—  de  >e'le.  4o. 

—  de  Nevers  et  de  Forez,  i33. 
Guillaume,  comte  de  Poitiers,  35. 

—  des  Barres,   76. 

—  de  \  ergi,   224. 
Guillem  de  Montpellier,   i85. 

Hainaut  (Le   comte   de),  92,    128, 

196. 
Hangest  (La  dame  de),  2o5. 
Hauvel  de  Quiévrain,  198. 


! 


INDEX    DES    NOMS    DE    PERSONNE    ET    DE    LIEU 


827 


Henri,  roi  d'Angleterre,  35  et  suiv. 
Hervé  de  Nevers,  i33. 
Hollande,  2  ', 

Hongrie.    z5l,  297,  3oo,   3oi. 
Hue  de  Braieselve-sur-Ognon,  .s3. 
Hugues,  duc   de  Bourgogne.   220. 

—  de  Rodez.    i33. 

—  de  Rumigni,  199. 
Uni.  90 

Ide  de  Doncheri,   :>-'\  et  suiv. 
Inde,   23,   97. 
Irlandais.    ,>",     287. 
Isle-sur-Montréal  (  L').   223. 

Jacques  Bretel,   188, 

Jakemes   Makès  ou  Sakès,    187  et 

suiv. 
Jeliau  de  Hangest,  198. 

—  de  Nesles,   1  98 . 

—  Maillart,   2.34  et  suiv. 

—  Kenart,  2,  90. 
Jérusalem,  96,  3oS. 
Jocelin  de  Nemours,   i45. 
Joinville(Le  sire  de).    199. 
Jordains  li  viex  bordons,  64. 
Joseph  d'Arirnathie,  286. 
Jouglet,  67  et  suiv. 

La  Fère.   199. 

Lagni,    10G. 

Lambert  de  Longueval,    198. 

La  Montjoie  de  la  Mahommerie,  96. 

—  de  Toul  en  Lorraine,  10S. 
Landongraive  (Le  sénéchal  de),  3. 
La  Roche-Guyon,   3,   24- 

La  Rochelle,  244. 

Laure  de  Lorraine,  2  23. 

Lausanne,   i4- 

Le  Caire.  28. 

Le  Liendlousiel,  282. 

Le  Mans,  116. 

Leonnois,    244- 

Liège,  76. 

Limbourg  (Duc  de),   196,   197. 

Limoges,  73. 

Lincoln,  48. 

Lisieux  (Evèque  de),  94. 

Logarde,  2(jo. 

Lombardie,  ioû. 

Londres,  4<). 

Lorraine  (Duc  de),   i4>  21  et  suiv 


Lorris    (Le  châtelain    et  la  châte- 
laine de),  267  et  suiv. 
Louis  VII,  59. 
Louis  de  Blois,    irjS. 
Louvain,    180. 

Machaut.   2g3. 
Maastricht,  76. 

Mantes,  4. 

Manteville  (Le  sire  de),  199. 

Marcabru,  5i,  i4o. 

Marche  (Le  comte  de  la).  1S4. 

Marguerite  d'Oisseri,  83. 

Marie  de  France,  4. 

Marseille,  217. 

Mayence,  85  ;  (archevêque  de),  90. 

Meaux,  207. 

Melun  (Le  vicomte  de),  i85. 

Metz,    i'i,    20,  22,  a4- 

Mézières,  202. 

Michel  de  Harnes,  79. 

Miles  de  Nanteuil,   5g. 

Miraut,   3oô. 

Montaimé  en  Champagne,  20,3. 

Montargis,   296,  297. 

Montl'errat  (Le  marquis  de),  181. 

Montivilliers,  gi  et  suiv.,   127. 

Monljoux,  gfi. 

Montpellier,  112  et  suiv.,  137,  1G2, 

2 44  ;  (la  dame  de),  11 3. 
Morice  de  Craon,  224. 
Moselle,  G4. 
Mossoul,  97. 

Xambsheim,  272. 

Nantes,    i3,  28,  i83. 

ÎSarbonne,  181. 

Nemours,   i3G. 

Nevers  (La comtesse  de),  i4i,  i52. 

Nivelle,  272, 

Norvège,  284  et  suiv. 

Orléanais,  244. 
Orléans,  7.0,  245. 
Ovide,   177. 

Paris,  149,  iG3,  207,  235. 
Péronne,    162. 
Perrin  d'Angecourt,  2  2  5. 
Perthois,  67. 

Philippe  de  Beaumanoir,  236. 
—     de  Namur,  196,  197. 


0  28 


LA    SOCIÉTÉ    FRATS'ÇAISE    Al     XIIIe    SIECLE 


Pierre  de  Chambli,  235. 
Poitiers.   !x~. 
Pont  de  l'Arche,  (j'i. 
Pontoise,  255. 
Pouille,    107. 
Provençaux,  5i . 
Provence,  279. 
Provins,  [36. 

Raimberge,  i5o. 

Raimon  de  Roquefeuil,    ] 33. 

Raoul  de  Nevers,  102. 

Ratisbonne.  118. 

Reims,   7.    26,    i~'i- 

Renaut.    2,  33. 

—  Barbou,   2  2.'i. 

— ■     de    Bar,    évèque    de    Char- 
tres, t'1'1 

—  de  Boulogne,  7G. 

—  de  Magni,  châtelain  de  Cou 
ci,   191   et  suiv. 

—  de  Saint-Richier,  :u\\. 
Rencien,  5  9. 

Richard,  roi  d'Angleterre.  2  1  7. 

—  de  Montivilïiers,  9/1  et  suiv. 
Riche  Dieutegart,  22A. 

Robert,  duc  de  Bourgogne,  2  2  3. 

—  Macié,  83. 

Rodez  (Le  comte  de),   i85. 

Rome,  117,    1  '1  '1.    309. 

Rouen.  6,   K),    28.    0,4,     '"•'•    ,la) 

12  Ci 
Rougemont,  68,   7  V 
Roumenaus,  292  et  suiv. 

Saint-Denis  en  France.  28. 

—  Gilles  (Le  comte  et  la  com- 
tesse de),  1  i5  et  suiv.  V.  Alfonse. 

—  JacquesdeCompostelle,  117, 


2(.I7- 

—     Jean  d'Acre.    Y 


Acre. 


—  Jouen,  a44, 

—  Maixent,  267. 

—  Maur  des  Fossés.  21 5. 

—  Pol  1  Le  comte  de),   i85. 

—  Pourçain,  2/ii,  200. 

—  Quentin,  2oi,  20(1,  211. 

—  Trond,  73  et  suiv. 
Sardaigne,   166. 
Sarrazin,    188. 
Savaric  de  Mauléon,  5g. 
Saxe,   286. 
Senlis,  7'i,  297. 
Sicile,   20.   107,   127. 
Simon  de  Montfort,  199. 
Soissons  (Le  comte  de).   196. 
Sorel,  201 . 
Southampton,  30. 
Souverain  Mesnil, 

Syrie,   io4. 

Templiers,  90,   98,  2.33,   288,  007. 

Thibaut  de  Blois,    i'ii. 

Thierri  d'AJsace,  3o/i 

Tonnerre  (Le  sire  et  Madame  de),  I 

'10  et  suiv. 
Toul,  109 
Trumilli,'  83. 

Turenne    Le  vicomte  de!.    i85 
Turin,  279. 

\  arenne  1  Le  comte  de),   <jk. 

Vaudémont-en-Saintois,   272  et  s. 

V  endeuil,   19J-199. 

Venise,  100. 

Vergi,  22.")  et  suiv. 

Vernon,  V 

Viarmes(Le  seigneur  de     V    Pierre 

de  Chambli. 
Viennois.   279. 

Wautre.  Voir  Bouchart. 
\\  inchester,  3t. 


TABLE  DES  MATIERES 


INTRODUCTION i 

Galeran. i 

JoLFROI 34 

Guillaume  de  Dôle  ou  la  Rose 07 

L'Escoufle 91 

Flamenca i3o 

:Le  Châtelain  de  Couci 186 

|La  Châtelaine  de  Vergi 222 

iLa  Comtesse   d'Anjou 234 

Gautier  d'Aupais 263 

SoNE    DE    NANSAI 27  I 

APPENDICE  BIBLIOGRAPHIQUE .      .  3n 

INDEX 325 


CHARTRES.     IMPRIMERIE    DUKAND,     RLE    EULBEKT 

23 


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LES    ŒUVRES    ET   L'INFLUENCE   DES    PKf.NCfPA.UX    A.UTEURS 

DE    NOTRE    LITTÉKATURE 


Notre  siècle  a  eu,  dès  son  début,  et  léguera  au 
siècle  prochain  un  goût  profond  pour  les  recher- 
ches historiques.  Il  s'y  est  livré  avec  une  ardeur, 
une  méthode  et  un  succès  que  les  âges  antérieurs 
n'avaient  pas  connus.  L'histoire  du  globe  et  de  ses 
habitants  a  été  refaite  en  entier;  la  pioche  de  l'ar- 
chéologue a  rendu  à  la  lumière  les  os  des  guerriers  de 
Mvcènes  et  le  propre  visage  de  Sésostris.  Les  ruines 
expliquées,  les  hiéroglyphes  traduits  ont  permis  de 
reconstituer  l'existence  des  illustres  morts,  parfois 
de  pénétrer  jusque  dans  leur  âme. 

Avec  une  passion  plus  intense  encore,  parce  qu'elle 
était  mêlée  de  tendresse,  notre  siècle  s'est  appliqué 
à  faire  revivre  les  grands  écrivains  de  toutes  les  lit- 
Iratures,  dépositaires  du  génie  des  nations,  inter- 
Drètes  de  la  pensée  des  peuples.  Il  n'a  pas  manqué 
n  France  d'érudits  pour  s'occuper  de  cette  tâche; 
>n  a  publié  les  œuvres  et  débrouillé  la  biographie 
le  ces  hommes  fameux  que  nous  chérissons  comme 
les  ancêtres  et  qui  ont  contribué,  plus  même  que  les 
)rinces  et  les  capitaines,  à  la  formation  de  la  France 
noderne,   pour    ne    pas    dire  du    monde  moderne 


2  

Car  c'est  là  une  de  nos  gloires,  l'œuvre  de  la 
France  a  été  accomplie  moins  par  les  armes  que  par 
la  pensée,  et  l'action  de  notre  pays  sur  le  monde  a 
toujours  été  indépendante  de  ses  triomphes  mili- 
taires :  on  l'a  vue  prépondérante  aux  heures  les  plus 
douloureuses  de  l'histoire  nationale.  C'est  pourquoi 
les  maîtres  esprits  de  notre  littérature  intéressent 
non  seulement  leurs  descendants  directs,  mais  encore 
une  nombreuse  postérité  européenne  éparse  au  delà 
des  frontières. 

Beaucoup  d'ouvrages,  dont  toutes  ces  raisons  jus- 
tifient du  reste  la  publication,  ont  donc  été  consacrés 
aux  grands  écrivains  français.  Et  cependant  ces 
génies  puissants  et  charmants  ont- ils  dans  le 
monde  la  place  qui  leur  est  due?  Nullement,  et 
pas  même  en  France. 

Nous  sommes  habitués  maintenant  à  ce  que  toute 
chose  soit  aisée;  on  a  clarifié  les  grammaires  et  les 
sciences  comme  on  a  simplifié  les  voyages  ;  l'impos- 
sible d'hier  est  devenu  l'usuel  d'aujourd'hui.  C'est 
pourquoi,  souvent,  les  anciens  traités  de  littérature 
nous  rebutent  et  les  éditions  complètes  ne  nous 
attirent  point  :  ils  conviennent  pour  les  heures 
d'étude  qui  sont  rares  en  dehors  des  occupations 
obligatoires,  mais  non  pour  les  heures  de  repos  qui 
sont  plus  fréquentes.  Aussi,  les  œuvres  des  grands 
hommes  complètes  et  intactes,  immobiles  comme 
des  portraits  de  famille,  vénérées,  mais  rarement 
contemplées,  restent  dans  leur  bel  alignement  sur  les 
hauts  rayons  des  bibliothèques. 

On  les  aime  et  on  les  néglige.  Ces  grands  hommes 


—  3  — 

semblent  trop  lointains,  trop  différents,  trop  savants, 
trop  inaccessibles.  L'idée  de  l'édition  en  beaucoup 
de  volumes,- des  notes  qui  détourneront  le  regard, 
l'appareil  scientifique  qui  les  entoure,  peut-être  le 
vague  souvenir  du  collège,  de  l'étude  classique,  du 
devoir  juvénile,  oppriment  l'esprit;  et  l'heure  qui 
s'ouvrait  vide  s'est  déjà  enfuie;  et  l'on  s'habitue  ainsi 
à  laisser  à  part  nos  vieux  auteurs,  majestés  muettes, 
sans  rechercher  leur  conversation  familière. 

L'objet  de  la  présente  collection  est  de  ramener 
près  du  foyer  ces  grands  hommes  logés  dans  des 
temples  qu'on  ne  visite  pas  assez,  et  de  rétablir 
entre  les  descendants  et  les  ancêtres  l'union  d'idées 
et  de  propos  qui,  seule,  peut  assurer,  malgré  les 
changements  que  le  temps  impose,  l'intègre  conser- 
vation du  génie  national.  On  trouvera  dans  les  vo- 
lumes en  cours  de  publication  des  renseignements 
précis  sur  la  vie,  l'œuvre  et  l'influence  de  chacun 
des  écrivains  qui  ont  marqué  dans  la  littérature 
universelle  ou  qui  représentent  un  côté  original  de 
l'esprit  français.  Les  livres  sont  courts,  le  prix  en 
est  faible;  ils  sont  ainsi  à  la  portée  de  tous.  Ils  sont 
conformes,  pour  le  format,  le  papier  et  l'impression, 
au  spécimen  que  le  lecteur  a  sous  les  yeux.  Ils  don- 
nent, sur  les  points  douteux,  le  dernier  état  de  la 
science,  et  par  là  ils  peuvent  être  utiles  même  aux 
spécialistes.  Enfin  une  reproduction  exacte  d'un 
portrait  authentique  permet  aux  lecteurs  de  faire,  en 
quelque  manière,  la  connaissance  physique  de  nos 
grands  écrivains. 

En  somme,  rappeler  leur  rôle,  aujourd'hui  mieux 


—  4  — 

connu  grâce  aux  recherches  de  l'érudition,  tonifier 
leur  action  sur  le  temps  présent,  resserrer  les  liens 
et  ranimer  la  tendresse  qui  nous  unissent  à  notre 
passé  littéraire;  par  la  contemplation  de  ce  passé, 
donner  foi  dans  l'avenir  et  faire  taire,  s'il  est  pos- 
sible, les  dolentes  voix  des  découragés  :  tel  est  notre 
objet  principal.  Nous  croyons  aussi  que  cette  collec- 
tion aura  plusieurs  autres  avantages.  Il  est  bon  que 
chaque  génération  établisse  le  bilan  des  richesses 
qu'elle  a  trouvées  dans  l'héritage  des  ancêtres,  elle 
apprend  ainsi  à  en  faire  meilleur  usage;  de  plus,  elle 
se  résume,  se  dévoile,  se  fait  connaître  elle-même 
par  ses  jugements.  Utile  pour  la  reconstitution  du 
passé,  cette  collection  le  sera  donc  peut-être  encore 
pour  la  connaissance  du  présent. 

J.  J.  JusàtllAND. 


LIBRAIRIE     HACHETTE     ET    C 

BOULEVARD    SAIXT-OEKMAIX,    "9,   A    PARIS 


LES 

GRANDS  ÉCRIVAINS  FRANÇAIS 

ÉTUDES 

SUR    LA   VIE,   LES    ŒUVRES   ET    L'INFLUENCE 
DES   PRINCIPAUX    AUTEURS   DE    NOTRE   LITTÉRATURE 


Chaque  volume  in-16,  orné  d'un  portrait  en  héliogravure,  broché.  2fr. 


LISTE  DANS  L'ORDRE  DE  LA  PUBLICATION 

DES  47   VOLUMES   PARUS 
(Octobre  1903) 

VICTOR     COUSIN,  par  M.JULES  SIMON 

de  l'Académie  française. 

MADAME  DE  SE  VIGNE,  par  M.  GASTON  BOISSI ER 
secrétaire  perpétuel  de  l'Académie  française. 

MONTESQUIEU,  par  M.  ALBERT  SOREL 
de  l'Académie  française. 

GEORGE    S  AND,  par  M.  E.  CARO 

de  l'Académie  française. 

TURGOT,     par   M.    LÉON    SAY 

de  l'Académie  française. 


—  6  — 

THIERS,  par  M.  P.  DE  RÉMUSAT 

sénateur,  membre  de  l'Institut. 

D'ALEMBERT,  par  M.  JOSEPH  BERTRAND 

de  l'Académie  française. 

MADAME  DE  STAËL,  par  M.  ALBERT  SOREL 

de  l'Académie  française. 

THÉOPHILE  GAUTIER,  par  M.  MAXIME  DU  CAMP 

de  l'Académie  française. 

BERNARDIN    DE    SAINT-PIERRE, 

par  M.  ABVÈDE  BARINE. 

MADAME    DE    LAFAYETTE, 

par  M.  le  comte  D'HAUSSOXY!  LLE 
de  l'Académie  trançaise. 

MIRABEAU,  par  M.  EDMOND  ROUSSE 

de  l'Académie  française. 

RUTEBEUF,  par  M.  CLÉ  DAT 

professeur  de  Faculté. 

STENDHAL,  par  M.  EDOUARD  ROD. 

ALFRED   DE   VIGNY, 

par  M.  MAURICE  PALÉOLOGUE. 

BOILEAU,  par  M.  G.  LANSON. 

professeur  de  Faculté. 

CHATEAUBRIAND,  par  M.  de  LESCURE. 

FÉNELON,  par  M.  Paul  JAXET. 

membre  de  l'Institut. 

SAINT-SIMON,  par  M.  GASTON  BOISSTBR 

secrétaire  perpétuel  de  l'Académie  française. 


R  A  B  E  L  A I  S,  par  M.  RENÉ  MILLET. 

3.-3 .  ROUSSEAU,  par  M.  ARTHUR  CHUQUET 

professeur  au  Collège  de  France. 

L  E  S  A  G  E  ,  par  M.  EUGÈNE  LINTILHAC. 
VAUVENARGUES,  par  M.  MAURICE  PALÉOLOGUE. 

DESCARTES,  par  M.  ALFRED  FOUILLÉE 

membre  de  l'Institut. 

VICTOR    HUGO,  par  M.  LÉOPOLD  MARILLEA U 

professeur  de  Faculté. 

ALFRED    DE    MUSSET,  par  M.  ARVËDE  RARINE. 

JOSEPHDE  M  AIS  TRE,  par  M.  GEORGE  COGORDAN. 

F  R  O I S  S  A  R  T,  par  Mme  MAR  Y  DAR3IESTETER. 

DIDEROT,  par  M.  JOSEPH  RE  IN  A  CH. 

GUIZOT,^r  M.  A.  RARDOUX 
membre  de  l'Institut. 

MONTAIGNE,  par  M.  PAUL  STAPFER 

professeur  de  Faculté. 

LA    ROCHEFOUCAULD,paril/.A  BOURDEAU. 

L  A  C  O  R  D  A I R  E ,  par  M.  le  comte  D'HA  USSONVILLE 
de  l'Académie  française. 

ROYER-COLLARD,  par  M.  E.  SPULLER. 

LA    FONTAINE    par  M.  G.  LAFE.XESTRE 
membre  de  l'Institut. 


—  8  — 

MALHERBE,  par  AI.  le  duc  DE  BROGLIE 

de  l'Académie  française. 

BEAUMARCHAIS,  par  M.  A.XDRÉ  HALLAYS. 

MARI  VA  U  X ,  par  M.  GASTON  DESCHAMP  <. 

RACINE,  par  M.  GUSTAVE  LARR'JUMET 
membre  de  l'Institut. 

M  É  R I M  É  E  ,  par  AI.  A  ÙGUSTIN  FILON. 

CORNEILLE,  par  M.  G.  LANSON 

professeur  de  Faculté. 

FLAUBERT,  par  M.  EMILE  FAGUET 
de  l'Académie  française. 

BOSSUET,  par  M.  ALFRED  RÉBELLIAU. 

PASCAL,  par  M.  EMILE  ROUTROUX 
membre  de  l'Institut 

FRANÇOIS    VILLON,  par  M.  GASTON  PARTS 

de  l'Académie  française. 

ALEXANDRE  DUMAS  père, 

par  M.  HIPPOLYTE  PARIGOT. 

ANDRÉ    CHÉNIER,  par  M.  EMILE  FAGUET 
de  l'Académie  française. 


{Divers  autres  volumes  sont  en  préparation.) 


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rsîté  d'Ottawa 
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The  Lïbrary 
Universîty  of  Ottawa 
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